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Des rêves plus grands que les obstacles

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Romain et son père raconté dans Des rêves plus grands que les obstacles.

Des rêves plus grands que les obstacles

Grand Angle
Écrit par
Amine Harmach
Publié le
03 juillet 2026
Mise à jour
03 juillet 2026
Temps de lecture
18 minutes
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Romain, 11 ans, voulait d’abord devenir policier, puis professeur. Aujourd’hui, il rêve plutôt de devenir mécanicien automobile. 

« Mécanicien pour voitures? Ah oui, tu m’en avais parlé l’autre jour! » Assis à côté de son fils, Mario Roy traduit en français ce que Romain exprime en langue des signes québécoise (LSQ).

Les échanges entre les deux sont rapides, spontanés, ponctués d’humour et d’une complicité évidente. « Là, si eux ont une auto brisée, ils t’appellent et tu vas la réparer. Et la mienne? Tu la répareras juste après? », lance le père en souriant. Romain éclate de rire.

Pour appeler son père, le garçon forme parfois avec sa main un « M » devant son front, comme le logo de Mario Bros sur sa casquette. C’est son signe pour dire « Mario ».


La langue des signes, un pont vers les autres

« Il va réussir à faire ce qu’il veut. Il ne parlera peut-être pas comme nous, mais il va réussir. » Cette conviction, Mario Roy la porte depuis que son fils fréquente l’École provinciale du Consortium Centre Jules-Léger, à Ottawa.

Avant, Romain avait passé près d’un an dans une école près de chez lui, à Gatineau. « Tout le monde parlait, parlait… puis toi, sourd, tu faisais : quoi, quoi, quoi? », raconte son père en s’adressant à lui.

Romain n’en garde presque aucun souvenir. Mario Roy, lui, se rappelle surtout de l’impression d’impuissance. « Il a perdu une année. Il était assis dans une classe sans vraiment apprendre, parce qu’il n’entendait rien. »

Aujourd’hui, le quotidien de cette boule de bonheur au regard vif est bien rempli.

Romain et son père vus de profil, en train de discuter en langue des signes sur un canapé.

Amoureux de vitesse, de vélo, de ski alpin et de jeux vidéo, il partage désormais ses journées entre le Consortium Centre Jules-Léger (CCJL) et la maison familiale, où tout suit une routine bien établie : souper, devoirs, bain, loisirs et sommeil.

« Quand tout est structuré et qu’il y a une routine stable, la vie devient beaucoup moins difficile. À la maison, on soupe, on prend le bain et on fait les devoirs aux mêmes heures. Il n’y a pas de surprise, il sait à quoi s’attendre », explique son père.

Pour Romain, le CCJL, cet immense édifice composé de deux écoles distinctes en forme de carré, se résume pourtant en une formule très simple : « En haut, tout le monde signe. En bas, on parle beaucoup. »

Au deuxième étage du Consortium siège l’École provinciale. Dans les corridors, les salles de classe et les espaces communs, les élèves communiquent en langue des signes.

Façade du bâtiment du Consortium Centre Jules-Léger.
Gymnase du Consortium Centre Jules-Léger.

Créé en 1979, l’établissement accueille des élèves sourds, malentendants, aveugles, en basse vision ou sourdaveugles provenant de partout en Ontario. Juste au-dessous, l’École d’application accompagne des élèves vivant avec des troubles moins visibles : les troubles sévères d’apprentissage.

Les jeunes des deux écoles se retrouvent souvent à l’heure du dîner, dans une cafétéria animée où l’on discute, se rencontre et noue des amitiés.

« Tous les élèves ici ont un plan d’enseignement individualisé, établi par des experts, renouvelé chaque année et adapté à leur réalité. Contrairement à d’autres écoles, où seuls certains élèves en bénéficient, notre approche est entièrement centrée sur l’élève », explique Annie Duchesneau, directrice adjointe de l’École provinciale.


Conquérir son autonomie

Dans les classes, un enseignant principal et deux aides-enseignants accompagnent une poignée d’élèves.

« Ici, on part de chaque capacité, même très petite. Le moindre geste peut devenir un point d’appui pour développer la communication, l’autonomie ou les apprentissages », décode Mme Duchesneau, qui travaille au CCJL depuis 2005.

Ancienne consultante devenue experte-conseil puis directrice adjointe, elle accompagne depuis des années les élèves, les familles et les écoles dans les adaptations et les outils spécialisés nécessaires à leur parcours.

Selon elle, plusieurs élèves conservent une vision ou une audition résiduelle. Dans une salle sensorielle équipée d’installations spécialisées, les intervenants stimulent les réactions des jeunes avec la lumière, le son ou le contact afin d’établir une communication.

Romain porte lui-même un implant cochléaire. Il entend certains sons, sans toujours pouvoir les comprendre clairement.

Son père garde toutefois espoir qu’avec le temps, il puisse développer davantage le langage oral.

« Il ne parlera peut-être jamais comme nous, mais il pourra dire certains mots. »
Annie Duchesneau, directrice adjointe de l'École provinciale du Consortium Centre Jules-Léger.

Annie Duchesneau, directrice adjointe de l’École provinciale, accompagne les élèves dans leur adaptation.

Farouk Bouanane, directeur de l'École provinciale du Consortium Centre Jules-Léger

Farouk Bouanane, directeur de l’École provinciale, conçoit la langue des signes comme une « richesse supplémentaire ».

Portrait de Romain souriant, de face.

Depuis plus de six ans, Romain traverse chaque jour la rivière des Outaouais pour rejoindre l’École provinciale du CCJL.

Portrait de Mario Roy père de Romain.

Certains parents pensent que la vie est finie. J’essaie de leur montrer que non », confie Mario Roy, père de Romain.

Vue du hall d'entrée du Consortium Centre Jules-Léger.

Deux écoles cohabitent sous un même toit : l’École d’application pour troubles sévères d’apprentissage et l’École provinciale – surdité, cécité et surdicécité

L’apprentissage de la lecture et de l’écriture demeure complexe pour lui. Contrairement à un enfant entendant, Romain ne peut pas associer naturellement les mots écrits aux sons entendus. Il doit mémoriser différemment.

« Pour un enfant sourd, aller chercher l’information auditive n’est pas naturel, même avec des appareils ou un implant cochléaire. Il peut entendre certains sons, mais pas de la même façon que les autres. Il faut souvent attirer son attention pour lui faire comprendre qu’une information est importante », indique Farouk Bouanane, directeur de l’École provinciale.

En plus des apprentissages scolaires, le CCJL joue aussi un rôle important dans la construction identitaire des élèves.

Voir des adultes sourds, aveugles ou sourdaveugles, dévoués, passionnés par le métier, travailler comme enseignants, aides-enseignants ou membres du personnel devient un puissant modèle pour les jeunes.


Au-delà du handicap

« Peu à peu, l’élève cesse de se définir uniquement par son handicap. Il se reconnaît plutôt comme une personne sourde, avec le droit d’avoir sa propre langue et d’apprendre à travers elle », poursuit M. Bouanane qui regrette d’ailleurs que certains enfants arrivent encore au Consortium sans maîtriser la langue des signes, parfois même à un âge avancé.

« Certains parents pensent encore que si on apprend la langue des signes à un enfant sourd, il arrêtera de parler ou d’utiliser son audition. Pourtant, c’est tout le contraire. La langue des signes est une richesse supplémentaire. »

Maîtriser plusieurs façons de communiquer permet surtout aux jeunes de développer pleinement leur potentiel, estime-t-il.

« Certains élèves réussissent dans leurs écoles de quartier. Mais souvent, lorsqu’ils arrivent ici, ils réussissent encore mieux. Ils deviennent plus heureux, plus motivés. Ils développent des rêves, des ambitions et de l’espoir. Ici, ils ne sont pas obligés d’imiter les autres : ils peuvent faire leurs propres choix. »

Lui-même destiné à une carrière d’ingénieur après des études au Maroc puis en France, Farouk Bouanane a découvert au Canada une communauté sourde qui a transformé son parcours et l’a amené vers l’éducation spécialisée. En 2025, il a reçu la Médaille du couronnement du roi Charles III, remise sur recommandation de l’Association des Sourds du Canada.

Mario Roy défend lui aussi cette vision : « Quand on apprend que son enfant est sourd, il y a un choc. Certains parents pensent que la vie est finie. Moi, aujourd’hui, j’essaie plutôt de leur montrer que non. »

Carte illustrant la répartition des écoles desservies par le Consortium Centre Jules-Léger partout en Ontario.

Au fil des années, il s’est impliqué auprès d’autres familles francophones ayant des enfants sourds. Dans les cafés ou les lieux publics, il lui arrive d’apercevoir une personne sourde commander en écrivant sur un bout de papier.

« Je lui demande si elle signe. Puis on commence à signer ensemble. Je trouve ça beau, parce que c’est une vraie culture, une vraie langue, que peu de gens connaissent. »

En parlant, Mario fait lui-même des signes avec ses mains, presque automatiquement. Une habitude, mais aussi une façon de sensibiliser les gens autour de lui, y compris dans son milieu professionnel. « J’aimerais ça avoir une personne sourde dans mon équipe. »


Gagner en confiance, pas à pas

Amélie, elle, 18 ans, habite à Orléans, à quelques kilomètres seulement du CCJL. Malgré cela, elle devait vivre au logement éducatif, comme tous les élèves de l’École d’application. Elle y a passé trois années avant de poursuivre son parcours au secondaire régulier.

« Lors de ma première année au CCJL, j’avais acheté un doudou pour m’aider, confie-t-elle. Quand j’étais triste, je le serrais contre moi. Ma dernière année, j’avais ramené une petite figurine de Schtroumpf. J’aime beaucoup les Schtroumpfs. La regarder me faisait du bien. »

Durant ses trois années au CCJL, Amélie n’a jamais osé regarder la photo de famille que les élèves pouvaient garder dans leur chambre. « Maman, ça me fait pleurer », disait-elle, se souvient son père, Pierre Ouellet, qui décrit une relation mère-fille « fusionnelle ».

Née prématurément, l’adolescente a été suivie très jeune par plusieurs spécialistes : orthophonistes, psychologues, évaluateurs et enseignants spécialisés.

Amélie et son père souriant, de face.

La famille a aussi dû s’adapter. La mère d’Amélie, Josée, enseignante de profession, est restée à la maison pendant plus de dix ans pour accompagner sa fille.

« L’idée qu’Amélie couche là-bas toute la semaine, c’était une préoccupation », reconnaît Pierre Ouellet. Mais pour lui, le CCJL représentait le choix le plus logique, le plus adapté à son parcours. « On se disait quand même qu’on était chanceux. Elle n’était pas loin. Il y a des enfants qui voyagent en avion pour venir ici. »

Selon Martin Grenier, directeur du soutien à l’élève et du programme du logement éducatif, cette résidence dépasse largement l’aspect pratique. « Le logement y est obligatoire, peu importe que l’élève habite Ottawa ou Thunder Bay », précise-t-il.

Employé du Consortium Centre Jules-Léger depuis près de 30 ans, cet ancien éducateur en psychoéducation supervise aujourd’hui une équipe d’une vingtaine d’éducateurs qui accompagnent les élèves du matin jusqu’à la nuit.

À travers le logement éducatif, le Consortium travaille aussi le développement des habiletés sociales et socioémotionnelles grâce à un encadrement continu, offert 24 heures sur 24.

Martin Grenier, responsable du logement éducatif.
Logement éducatif, un rôle qui va au-delà de l’hébergement

Pour les 54 élèves de l’École d’application, qui présentent des troubles sévères d’apprentissage, le logement est obligatoire. En soirée, les jeunes participent à des activités visant à développer l’estime de soi, la communication, la gestion des émotions, l’autorégulation et les habiletés de la vie quotidienne.

Du côté de l’École provinciale, qui accueille des élèves sourds, aveugles ou sourdaveugles, le logement n’est pas obligatoire, mais fortement recommandé. Il permet notamment aux jeunes d’évoluer dans un environnement où ils peuvent communiquer avec leurs pairs, développer leur autonomie et renforcer leurs habiletés sociales.

« L’élève qui arrive en août n’est souvent plus le même lorsqu’il repart en juin », résume Martin Grenier, responsable du programme.

Chaque élève bénéficie d’un plan de cheminement individualisé qui fixe des objectifs précis en matière d’autonomie, d’organisation, de communication ou de gestion des émotions. Une vingtaine d’éducateurs, appuyés par des coordonnateurs et une équipe de nuit, assurent un accompagnement continu tout au long de la semaine.

« Amélie était un enfant très gêné, qui ne prenait pas beaucoup de place. Une des choses qu’on voulait travailler avec elle, c’était justement l’affirmation de soi », raconte son père.

Avant le CCJL, l’adolescente a fréquenté plusieurs écoles et programmes spécialisés. « C’était beaucoup de déplacements et beaucoup de changements d’école », continue-t-il.

« Comme parents, on se demandait quel impact tous ces changements allaient avoir sur ses amitiés et son développement social. Mais on voyait aussi les bienfaits des services qu’elle recevait. »


« Ma bouche fonctionne mal »

Le trouble développemental du langage (TDL) d’Amélie demeure peu visible au premier regard. « Les gens parlent trop vite. J’ai besoin de plus d’aide que d’autres personnes, surtout pour la lecture, l’écriture et les mathématiques », résume-t-elle.

L’adolescente éprouve aussi des difficultés à structurer ses idées et à verbaliser clairement certaines pensées. « Quand elle était jeune, on communiquait beaucoup avec les signes. Elle a parlé beaucoup plus tard », se remémore son père.

Petite, lorsqu’elle vivait des frustrations, Amélie répétait souvent : « Ma bouche fonctionne mal. »

Pour Pierre Ouellet, les troubles du langage demeurent encore mal compris comparativement à d’autres réalités davantage connues du grand public.

« Ce sont des élèves qui ne dérangent pas nécessairement en classe, mais qui peuvent décrocher sans qu’on le remarque. »

Au CCJL, l’adolescente dit avoir progressivement gagné en confiance grâce aux petites classes, à l’encadrement spécialisé et aux activités offertes en soirée. « J’aimais beaucoup les soirées karaoké. J’étais nerveuse, mais je chantais quand même devant les autres. »

Ces activités lui ont aussi permis de découvrir de nouveaux intérêts : danse, poterie, vitrail, conditionnement physique, photo, vidéo, couture, dessin au pastel, etc. Une amie lui a fait découvrir Michael Jackson et les Jackson 5.

Corridor du Consortium Centre Jules-Léger reliant les salles de classe.
Troubles d’apprentissage, cet handicap invisible

Les troubles d’apprentissage représentent le diagnostic le plus fréquent parmi les élèves identifiés par les comités d’identification, de placement et de révision (CIPR) des conseils scolaires francophones de l’Ontario.

À l’École d’application du Consortium Centre Jules-Léger, tous les élèves présentent un trouble d’apprentissage sévère diagnostiqué par un psychologue ou un neuropsychologue. Source de découragement dans le système scolaire régulier, ces difficultés peuvent toucher la lecture, l’écriture, la communication orale ou les mathématiques.

Selon les experts, les élèves qui arrivent à l’École d’application ont des capacités intellectuelles dans la moyenne voire supérieures. Le problème, c’est l’écart entre leur potentiel et leur rendement scolaire. « Un trouble d’apprentissage, c’est invisible. On leur donne les outils pour comprendre leurs défis, les expliquer et réussir malgré ceux-ci », explique la directrice de l’École d’application, Élisabeth Taschereau.

Selon elle, l’un des plus grands changements observés, concerne l’estime de soi. Après un ou deux ans au CCJL, les élèves repartent avec une meilleure compréhension de leurs besoins et la confiance nécessaire pour les exprimer.

Depuis, Amélie chante leurs chansons, suit des cours de chant et s’intéresse davantage à la musique et aux spectacles. « Le Consortium valorise beaucoup les réussites des jeunes. Ça bâtit la confiance », estime son père.

Le CCJL lui a aussi appris plusieurs gestes du quotidien qui peuvent sembler simples pour d’autres adolescents : organiser ses tâches, structurer une routine ou accomplir certaines séquences étape par étape.

« Au début, juste prendre sa douche demandait une liste d’étapes. Maintenant, ça va beaucoup mieux », illustre son père.

Les intervenants ont en outre rapidement remarqué son empathie naturelle envers les autres élèves. « Quand elle était plus jeune, on lui donnait souvent des responsabilités auprès des plus petits. Elle était fiable, responsable et elle aimait beaucoup aider les autres », raconte Pierre Ouellet.

« Quand quelqu’un est rejeté ou seul, Amélie va naturellement vers cette personne. Elle veut la rassurer, partager son expérience. »

Selon lui, le fait d’avoir elle-même vécu des difficultés a rendu sa fille particulièrement sensible aux autres jeunes marginalisés ou vivant des défis similaires.

Aujourd’hui, l’adolescente poursuit son parcours au secondaire régulier. Elle rêve de travailler un jour auprès des enfants, possiblement comme éducatrice.


Portrait d’Alexandre Gaida souriant, de face.

Au bout du corridor : l’autonomie

Dans quelques semaines, Alexandre Gaida terminera officiellement son parcours au CCJL. Visage souriant, poignée de main affirmée, Alex, comme l’appellent ses camarades, est devenu une sorte d’ambassadeur de l’école, toujours prêt à faire connaître le Consortium, à défendre davantage de ressources ou à promouvoir les services offerts aux jeunes en situation de handicap.

En 2021, Alexandre faisait partie de la toute première classe dédiée aux élèves aveugles de l’École provinciale du Consortium Centre Jules-Léger. « Sans ce projet, Alex aurait quitté Ottawa pour étudier en anglais à Toronto », raconte son père, Christopher Gaida

Anglophone, ce dernier tenait néanmoins à ce que ses enfants grandissent dans les deux langues.

« Ma femme est francophone. Quand nos enfants étaient jeunes, on trouvait important qu’ils puissent conserver à la fois le français et l’anglais. On savait aussi que, culturellement, ils auraient beaucoup plus de chances de rester solides dans les deux langues s’ils poursuivaient leur scolarité en français. »

« Il voit qu’une personne entre dans une pièce, mais il ne sait pas qui c’est »

Atteint d’une maladie héréditaire dégénérative, Alexandre a progressivement perdu la vue. Un premier œil a cessé de fonctionner vers l’âge de 10 ans. Puis l’autre, quelques années plus tard.

Aujourd’hui, il ne distingue plus qu’environ 10 % de son champ visuel. Lire un livre? Impossible. Même avec des outils adaptés, Alexandre ne perçoit souvent que des formes, insuffisantes pour suivre de manière autonome un parcours scolaire dans une école ordinaire.

« Il voit qu’une personne entre dans une pièce, mais il ne sait pas qui c’est », résume son père.

Alexandre Gaida discutant lors d’un échange à table.

Avant d’intégrer le CCJL, la famille cherchait désespérément une école capable de répondre à ses besoins.

« On ne savait pas du tout comment les choses allaient évoluer. Il y avait beaucoup de confusion. Il a même commencé l’année scolaire en retard parce qu’on ne trouvait pas d’école qui pouvait l’accepter », raconte Christopher Gaida.

Pour Alexandre, la perte progressive de la vue a aussi provoqué un profond bouleversement psychologique.

« C’est un grand deuil, un grand traumatisme. Tout d’un coup, il fallait réapprendre énormément de choses : lire, écrire, se déplacer, naviguer dans le monde. »

Il se rappelle aussi du sentiment d’isolement qu’il ressentait avant son arrivée au CCJL. « Je me sentais différent de mes pairs. La plupart des gens autour de moi ne vivaient pas la même chose que moi. »

Son intégration au CCJL a graduellement changé cette perception. « J’ai rencontré des gens qui m’acceptaient pour qui je suis. Des gens qui vivent aussi avec un handicap. Je me suis senti appartenir à une communauté. »

Pour la première fois, Alexandre côtoyait des jeunes partageant des réalités semblables à la sienne.


Un sentiment de liberté

Le Consortium lui fournit des outils technologiques adaptés, comme un lecteur d’écran, des livres spécialisés et des logiciels lui permettant de poursuivre ses apprentissages de façon autonome.

Peu à peu, Alexandre développe aussi son autonomie dans la vie quotidienne.

D’abord autour de l’établissement, puis dans le quartier, avant d’apprendre à utiliser seul le transport en commun à Ottawa. « Ça me donne un sentiment de liberté énorme. »

À 18 ans, cette autonomie représente beaucoup pour lui. Curieux, sociable et toujours à la recherche de nouvelles expériences, Alexandre s’implique rapidement dans la vie étudiante.

Il siège pendant plusieurs années au conseil d’administration du CCJL, participe à différents comités et devient membre de la FESFO, où il défend notamment les droits des personnes en situation de handicap.

Passionné de littérature francophone et anglophone, de musique, de hockey et de curling, Alexandre découvre aussi une autre façon de parler du handicap : l’humour.

Grâce au concours LOL, organisé avec des humoristes professionnels, il monte pour la première fois sur scène devant un public.

« Mon texte parlait de ma vie quotidienne comme adolescent aveugle. C’était vulnérable, mais ça m’a donné beaucoup de confiance. » Pour lui, rire du handicap permet aussi de briser certains malaises.

Le jeune homme évoque surtout le regard des autres : « Souvent, les gens prennent pour acquis qu’on n’est pas capables de faire certaines choses. »

Il comprend les bonnes intentions, mais estime que certaines formes d’aide imposée peuvent devenir étouffantes. « Quand quelqu’un décide automatiquement que tu as besoin d’aide sans te demander, ça peut enlever de l’autonomie et de la confiance. »

Selon lui, le manque de sensibilisation demeure l’un des principaux défis.

« Les gens nous parlent parfois comme si on était différents ou étrangers. Pourtant, on veut juste être traités normalement. »

Alexandre croit toutefois que les choses évoluent. Désormais, il voit son avenir beaucoup plus clairement qu’au moment où il a perdu la vue. « Quand j’étais plus jeune, je ne savais pas à quoi mon futur allait ressembler. Maintenant, je me sens bien préparé pour mes études postsecondaires et pour la suite. »

À l’automne, il entamera des études en marketing au collège et rêve éventuellement de travailler en ressources humaines.

Quand il repense aux cinq dernières années, il parle surtout des outils et des stratégies qu’il emportera avec lui. « Toutes les habiletés que j’ai acquises ici vont me suivre toute ma vie. »

Corridor de l’école avec casiers alignés dans le Consortium Centre Jules-Léger.

Le CCJL est considéré comme le 13e conseil scolaire francophone de l’Ontario.
Pourtant, il ne bénéficie toujours pas d’une formule de financement adaptée à sa réalité unique.

Instruments de musique de type ukulélé.

Les effectifs ont augmenté d’environ 50 % en cinq ans. Une croissance qui entraîne des besoins accrus en services et en ressources spécialisées

Panneau d’affichage du Consortium Centre Jules-Léger utilisé pour afficher des documents et annonces.

Comme plusieurs établissements francophones, le Consortium fait face à une pénurie de personnel qualifié. Des partenariats ont été conclus avec l’Université d’Ottawa et l’Université de l’Ontario français pour former la relève.

Atelier de musique dans une salle de classe du Consortium Centre Jules-Léger.

Depuis le transfert sous gouvernance franco-ontarienne, le CCJL a revu l’ensemble de ses programmes. Cette autonomie a notamment permis la création d’un programme spécialisé en cécité et basse vision.

Élève travaillant sur un ordinateur avec technologie d’assistance à l’école.

Le CCJL souhaite compléter son autonomie en devenant propriétaire de ses locaux. Un dossier sur lequel l’établissement travaille depuis maintenant cinq ans.


« Ici, on change des vies! »

« Ici, on change des vies! » Le slogan du Consortium Centre Jules-Léger prend tout son sens à travers les parcours d’Alex, d’Amélie et de Romain. 

Comme les quelque 100 élèves accueillis chaque année à l’École provinciale et à l’École d’application, ils incarnent la résilience de jeunes qui, malgré les obstacles, apprennent à communiquer, à gagner en confiance et à prendre leur place dans la société.

Derrière chacune de ces réussites se trouvent des parents, des proches, des enseignants et des équipes multidisciplinaires qui, jour après jour, accompagnent les élèves bien au-delà des apprentissages scolaires. « Notre rôle, c’est de permettre aux élèves d’être assez autonomes pour vivre en société et développer leur plein potentiel », résume Jean-François Boulanger, directeur de l’éducation du CCJL.

« C’est une histoire à succès, et je le dis en toute humilité, parce qu’il y a une équipe qui travaille fort pour s’en assurer. »

Cinq ans après son transfert sous la gouvernance franco-ontarienne – un changement historique largement éclipsé par la pandémie – le CCJL poursuit sa mission unique. 

L’autonomie acquise au cours de cette transition constitue aujourd’hui un levier que le 13e conseil scolaire francophone de l’Ontario, entend continuer de renforcer afin d’offrir à ses élèves les meilleures conditions possibles pour développer leur plein potentiel. 


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