Mandy Bujold, la transmission comme nouveau combat
[LA RENCONTRE D’ONFR]
Double olympienne, 11 fois championne du Canada, Mandy Bujold a consacré une grande partie de sa vie à la boxe. Aujourd’hui, l’ancienne athlète continue d’influencer son sport autrement. Entre mentorat, engagement communautaire et défense des athlètes mères, elle met son expérience au service des autres et fait de la transmission son nouveau combat.
« Aujourd’hui, quand on parle de Mandy Bujold, qui est-elle?
Ça dépend vraiment de la personne à qui je parle. Il y a encore beaucoup de gens qui me connaissent d’abord pour ce que j’ai accompli dans la boxe. C’est normal, pendant seize ans, ce sport a occupé toute ma vie. C’est ce que je faisais, ce dont je parlais, et c’est ainsi que les gens m’identifiaient.
Mais aujourd’hui, je porte plusieurs chapeaux. Je suis une mère avant tout. Mes deux enfants me connaissent simplement comme leur maman. Je travaille aussi avec une association dans le domaine de la construction et je suis impliquée dans différents projets dans ma communauté.
Selon les situations, je peux être une ancienne boxeuse, une entrepreneure, une mère ou une mentore. Toutes ces facettes font maintenant partie de moi.
Comment avez-vous vécu la transition après la compétition?
Ça a été difficile.
Après les Jeux olympiques de Tokyo, j’ai eu ma deuxième fille. Le fait de devenir mère à ce moment-là m’a permis de tourner immédiatement mon attention vers autre chose. Mais lorsqu’elle a eu un an, je me suis retrouvée devant une question que beaucoup d’athlètes finissent par se poser : qu’est-ce qui vient après?
Je savais que je ne retournerais plus à la compétition. Il fallait que je trouve quelque chose qui me donne la même énergie, la même passion que la boxe.
Quand tu es athlète de haut niveau, ton sport prend toute la place. Toute ton énergie y passe. Il faut ensuite reconstruire une nouvelle vie, trouver de nouveaux défis. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Ça m’a pris un peu de temps avant de découvrir de nouveaux projets qui me passionnent autant.

Vous êtes très attachée à la région de Kitchener-Waterloo. Que représente-t-elle pour vous?
C’est là que j’ai construit toute ma carrière. Les gens de cette communauté m’ont énormément aidée. Honnêtement, je n’aurais jamais pu réaliser mon rêve sans eux.
J’y pense souvent. Chaque fois que j’ai une occasion de redonner, j’essaie de la saisir parce que je sais tout ce que cette communauté m’a apporté. Pour moi, c’est une façon de remercier toutes les personnes qui ont cru en moi.
C’est justement ce qui vous a menée à créer Champions for Charity.
Oui. Au départ, c’était une façon de rester connectée à la boxe.
On invite une vingtaine de personnes de la communauté, souvent des gens d’affaires qui n’auraient jamais pensé entrer dans un gymnase de boxe. Pendant seize semaines, on leur apprend les bases de ce sport, puis l’événement permet d’amasser des fonds pour différentes causes, notamment le McMaster Children’s Hospital.
Cette année, nous avons recueilli près de 1,5 million de dollars. Ce que j’aime le plus, c’est de voir les transformations. Les gens arrivent souvent avec l’image d’un sport violent où deux personnes se frappent. Puis, au fil des semaines, ils découvrent quelque chose de complètement différent.
Ils évoluent physiquement, mais surtout mentalement. Ils prennent confiance en eux, se dépassent et réalisent qu’ils sont capables d’accomplir beaucoup plus qu’ils ne le pensaient.
C’est ça qui me rend la plus fière.

Beaucoup de personnes voient encore la boxe comme un sport brutal. Quelles valeurs vous a-t-elle transmises?
Pour moi, c’est tout le temps la discipline que ça prend. Le commitment aussi. Rien n’arrive sans ça. Mais la boxe, c’est vraiment technique. Moi, je compare souvent ça à une danse. C’est comme une partie d’échecs. Ce n’est pas juste deux personnes qui entrent sur un ring pour se donner des coups. Il y a beaucoup plus que ça.
Des fois, il faut regarder la boxe différemment pour voir à quel point ça peut être beau quand c’est vraiment technique. C’est ça que moi, je regarde tout le temps, et c’est ça que j’essaie de montrer aux autres, surtout en boxe amateur.
En boxe amateur, on n’est pas payé pour faire des KO. C’est un peu différent. C’est beaucoup plus technique. Souvent, les gens connaissent seulement les films de Rocky. Ils pensent que c’est ça, la boxe. Moi, j’essaie de leur montrer l’autre côté.
Cette volonté de transmettre est aussi présente auprès des jeunes.
Oui, ça a toujours été important pour moi d’être un modèle pour les jeunes qui arrivaient au gymnase.
Et depuis que je suis devenue mère, ça l’est encore davantage.
Je ne veux pas simplement dire aux enfants qu’ils peuvent réaliser leurs rêves. Je veux leur montrer que c’est possible.
J’essaie de leur donner des exemples concrets, de leur raconter ce que j’ai vécu ou de leur parler de personnes que je connais. Quand ils voient que quelqu’un a réellement traversé ces épreuves, ils peuvent se dire : « Si elle l’a fait, alors moi aussi, je peux y arriver. »
Deux Jeux olympiques marquent une carrière. Quels souvenirs gardez-vous de Rio et de Tokyo?
Pour moi, le plus grand moment n’a même pas été les Jeux eux-mêmes. C’était la qualification pour Rio. Il m’a fallu treize ans pour atteindre cet objectif. Quand j’ai enfin obtenu ma place, je me suis dit : « Ça y est. » C’était un rêve que je poursuivais depuis tellement longtemps.
Ensuite, bien sûr, il y a eu tous ces moments incroyables au village olympique. Je me souviens avoir croisé Serena Williams. C’était complètement irréel. Je l’admirais depuis des années et, tout à coup, elle était juste là.
J’aurais aimé obtenir de meilleurs résultats sportifs, mais ce ne sont pas forcément ces souvenirs-là qui restent. Je retiens surtout les personnes qui m’entouraient, les autres membres de l’équipe canadienne de boxe et tous les moments que nous avons partagés ensemble. C’est ça qui me revient en premier quand je repense aux Jeux.

Tokyo a aussi été marqué par votre combat pour les athlètes mères. Avec le recul, que retenez-vous de cette période?
Honnêtement, ça a été très difficile. Au début, je me battais seulement pour moi parce que je voulais avoir la possibilité de me qualifier pour les Jeux. Puis je me suis rendu compte que ce n’était pas juste mon histoire. Il y avait des femmes partout dans le monde qui vivaient la même situation.
Ça a pris une ampleur que je n’avais jamais imaginée. Des athlètes de différents sports, des organisations et même des gens que je ne connaissais pas m’ont envoyé des messages pour me dire qu’ils me soutenaient.
Je suis vraiment fière de ce qu’on a réussi à changer. Aujourd’hui, les règles sont différentes et les athlètes qui deviennent mères ne seront plus pénalisées comme je l’ai été. Mais, sur le plan personnel, ça m’a demandé énormément d’énergie. Je devais préparer les Jeux olympiques tout en menant une bataille juridique. Ce n’était pas facile de gérer les deux en même temps.
Vous êtes finalement allée à Tokyo, mais les circonstances étaient particulières avec la pandémie.
Oui. C’était une période compliquée. À cause de la COVID, on n’avait presque pas eu de compétitions avant les Jeux. En boxe, on a besoin de combattre régulièrement pour savoir où on se situe, pour travailler certains aspects et prendre confiance.
En arrivant à Tokyo, on ne savait pas vraiment où on se situait par rapport aux autres pays. C’était pareil pour tout le monde, mais ça rendait la préparation très différente de ce que j’avais connu avant Rio.
Les Jeux étaient aussi particuliers sans les spectateurs. Ça change complètement l’ambiance. Malgré tout, ça reste les Jeux olympiques. C’est toujours quelque chose de spécial.

Vous continuez aussi à suivre de près la relève canadienne. Comment voyez-vous l’avenir de la boxe au pays?
Je pense qu’on est encore en reconstruction. La pandémie a fait beaucoup de mal à notre sport. Pendant longtemps, les jeunes n’ont pas pu participer à des compétitions et ça a ralenti leur développement.
Mais il y a de bons entraîneurs et il y a des jeunes qui travaillent très fort. Ça prend du temps. On ne construit pas une génération du jour au lendemain. Je pense qu’on va revoir le Canada revenir au plus haut niveau. J’ai confiance.
Vous avez également accompagné plusieurs jeunes boxeuses dans leur développement. Qu’est-ce qui est le plus important selon vous?
Je leur dis toujours de ne pas avoir peur de rêver grand. Quand j’étais plus jeune, il n’y avait pas beaucoup de femmes dans la boxe. Aujourd’hui, elles ont davantage de modèles et plus d’opportunités.
Mais il faut comprendre qu’il n’y a pas de raccourci. Tout le monde voit les médailles, mais personne ne voit les années de travail derrière. C’est la constance qui fait la différence.
Ces derniers mois, la place des athlètes transgenres dans les sports de combat fait beaucoup parler. Quel regard portez-vous sur ce débat?
Pour moi, la priorité, c’est toujours la sécurité des athlètes. La boxe est un sport de combat. Ce n’est pas comme d’autres disciplines où les conséquences physiques sont différentes. Quand deux personnes montent sur un ring, il faut s’assurer que les règles protègent tout le monde.
Je pense qu’il faut des critères clairs et des tests qui soient les mêmes pour tout le monde. Pendant longtemps, la boxe n’avait pas vraiment de règles sur ces questions. Maintenant, les fédérations commencent à en mettre en place et je pense que c’est important d’avoir un cadre qui soit juste pour toutes les athlètes.

Vous avez récemment lancé Momentum pour soutenir les mères olympiennes. Pourquoi ce projet vous tient-il autant à cœur?
Parce que je sais ce que ces femmes vivent. Quand on devient mère pendant une carrière sportive, on a souvent l’impression d’être seule. Pourtant, beaucoup d’athlètes passent par les mêmes questions, les mêmes doutes et les mêmes difficultés financières.
Avec Momentum, on veut leur offrir du soutien concret. Il y a des bourses, du mentorat et surtout un réseau de femmes qui comprennent cette réalité. Je veux que les prochaines générations puissent continuer leur carrière sans avoir à choisir entre leur famille et leur rêve olympique.
Après tout ce que la boxe vous a apporté, quel héritage aimeriez-vous laisser?
J’aimerais que les gens se souviennent de moi comme de quelqu’un qui a aidé les autres. Évidemment, je suis fière de mes résultats et de ce que j’ai accompli dans le ring. Mais si, dans vingt ans, quelqu’un me dit que j’ai eu un impact positif sur sa vie ou que je lui ai donné confiance en lui, ça aura encore plus de valeur.
Au fond, c’est ça qui est important pour moi aujourd’hui : transmettre ce que la boxe m’a appris et permettre à d’autres d’aller encore plus loin que moi. »
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LES DATES CLÉS DE MANDY BUJOLD
- 1987 : Naissance à Cobourg (Ontario). Elle grandit ensuite à Kitchener, où elle construira toute sa carrière.
- 2007 : Devient championne du Canada senior pour la première fois. Elle remportera au total 11 titres nationaux.
- 2011 : Remporte la médaille d’or aux Jeux panaméricains de Guadalajara, où la boxe féminine fait son entrée au programme.
- 2014 : Décroche la médaille de bronze aux Jeux du Commonwealth de Glasgow.
- 2015 : Conserve son titre aux Jeux panaméricains de Toronto et devient la première femme à remporter deux médailles d’or en boxe aux Jeux panaméricains.
- 2016 : Participe à ses premiers Jeux olympiques, à Rio de Janeiro, où elle atteint les quarts de finale (5e).
- 2021 : Obtient gain de cause devant le Tribunal arbitral du sport dans son recours concernant les critères de qualification olympique des athlètes ayant pris un congé de maternité, puis participe aux Jeux de Tokyo
- 2018 : Fonde Champions for Charity, un événement caritatif qui initie des membres de la communauté à la boxe et qui a permis d’amasser plus d’un million de dollars pour le McMaster Children’s Hospital et d’autres organismes de la région de Waterloo.
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.