Connor Lafortune, passeur de culture anishinaabe sur scène
[LA RENCONTRE D’ONFR]
Originaire de la Premiere Nation de Dokis dans le Nord de l’Ontario, Connor Lafortune fait vibrer la scène franco-ontarienne depuis 2019. De retour dans sa communauté après un passage marquant de sept ans à Sudbury, le doctorant à l’Université Laurentienne s’engage principalement dans la promotion de la vie — enaadmaget wii-bimadziiyins en langue anishinaabemowin — une approche proactive en santé mentale basée sur des savoirs autochtones. Plus récemment, il a prêté sa plume au Théâtre du Tremplin pour écrire et mettre en scène Maa Ndayaamin Geyaaba (Nous Sommes Encore Ici), une pièce présentée du 10 au 13 juin à Ottawa.
« Comment avez-vous découvert votre vocation pour les arts?
J’ai commencé à écrire très jeune. C’est quelque chose que j’ai toujours fait. Aussitôt que j’ai pu physiquement écrire, j’ai écrit des textes, des poèmes, de la musique… J’ai commencé à écrire même en anglais, même avant que je comprenne l’anglais complètement. J’écrivais avec les phoniques francophones en anglais! Écrire, peinturer, créer… J’ai toujours voulu explorer le monde à travers les arts. C’était une façon pour moi de comprendre le monde.
Comment s’est nouée votre implication dans le milieu artistique francophone de Sudbury?
J’ai toujours trouvé qu’on avait une belle communauté de jeunes francophones. Il y a quand même des différences entre les groupes. Mais il y a un petit sous-groupe dans lequel, lorsqu’on se trouve ensemble, même si on ne se connaît pas très bien, on rentre déjà dans le familier. Le français artistique, c’est un milieu très petit, comme une petite famille. On se connaît tous. C’est le fun de voir qu’on est en train de faire des projets. Cette communauté est très vibrante, jeune et francophone, et commence aussi à faire des arts qui ressemblent plus à nos visions du monde.

Quelles ont été vos plus grandes sources d’inspiration dans votre parcours, tant artistique que personnel?
Je m’inspire beaucoup du parcours de mon arrière-grand-père, Leonard Dokis-baa. C’est un homme qui a fait tellement de belles choses à l’extérieur et à l’intérieur de notre communauté. Malheureusement, il est décédé quand j’étais jeune, mais ses histoires et sa vie continuent malgré son décès. C’est quelqu’un qui inspire beaucoup ma façon de voir le monde et le parcours professionnel que j’ai entrepris en promotion de la vie.
Ma première grosse exposition était une série de quatre poèmes que j’ai écrits au sujet de son vécu. C’était un des moments où j’ai vraiment pu trouver ma voie en tant qu’artiste.
Aussi, les communautés autochtones qui m’entourent, les histoires, l’humour, les réalités qui ont été vécues, qui sont encore vécues, pour moi, sont une grande source d’amour. Le travail que je fais en communauté, c’est souvent quelque chose qui m’inspire pour écrire des textes. J’ai souvent un cahier de notes avec moi. J’écoute la communauté, puis il y a comme des lignes que les gens disent qui m’inspirent, je les écris, puis, éventuellement (elles) deviennent des créations, (elles) deviennent des poèmes, (elles) deviennent de la musique.
En quoi vos racines anishinaabe influencent-elles votre prise de parole?
Je crée des arts qui sont très politiques, qui visent un message spécifique, qui racontent une histoire distincte, qui essaie de faire un message clair. L’art, c’est une façon de transmettre des messages qu’on n’entend pas souvent ou que les gens oublient facilement. Il y a tellement de pouvoir dans une salle lorsqu’on crée, performe… C’est quelque chose qui m’inspire. Ce sont aussi des cultures Anishinaabe, des orateurs, des conteurs d’histoire, de l’humour, de la joie, de la tristesse et toutes les belles choses qui s’entremêlent. C’est une vérité totale.
Je dis souvent que, lorsqu’on conte des poèmes ou lorsqu’on fait de l’art, on ramène les gens au même niveau. On est tous pareils, on est tous égaux, on est juste entremêlés dans l’histoire.

En 2023, vous avez collaboré sur Qui crie au loup?, une chanson de G.R Gritt, également francophone et anishinaabe. Quel message vouliez-vous véhiculer dans ce morceau?
G. R. Gritt est un cousin, donc c’était le fun de travailler ensemble en tant qu’artistes. Nous sommes tous les deux francophones, queers, autochtones. C’était un moment (pour) transmettre un message un peu plus puissant.
C’est une chanson qui fait écho directement à l’homophobie, à la transphobie, qui parle aux gens qui ont des peurs, qui sont queers, qui sont différents, et qui reprend surtout des messages religieux. La religion a souvent été utilisée pour retirer des droits à des personnes queers et autochtones.
Tu n’as pas vraiment besoin de comprendre cette chanson pour l’aimer. Et ensuite, lorsque les gens commencent à écouter les paroles, ils vont se dire : « Ah, c’est ça qu’ils ont essayé de dire, ces deux-là. » Je trouve ça tellement fort, surtout en français. On n’a pas souvent d’éducation queer, d’éducation autochtone.
Comment votre identité queer et autochtone prend place et prend vie dans vos œuvres artistiques?
C’est inséparable de mon identité artistique et communautaire. Ce sont tous les bagages que j’apporte lorsque j’entre (dans) une pièce. Donc, pour moi, ça serait injuste de ne pas les amener dans mes œuvres artistiques. Je suis aussi une personne avec un incroyable pouvoir et privilège et plateforme d’être capable d’œuvrer ces conversations ici. Donc je crois que c’est aussi un besoin communautaire, une responsabilité en tant qu’artiste d’avoir une plateforme et d’être capable de sortir des messages qui me tiennent à cœur qui peut-être changent la balle politique un petit peu.
Vous avez remporté le prix Coup de Cœur au Gala RelèveON en 2022, dont vous étiez le plus jeune candidat de l’histoire. Cet événement a-t-il impacté votre parcours professionnel?
J’apprécie toujours ça, mais je pense que je suis tellement à moi-même quand ça vient à mes propres créations, que j’oublie que les gens observent. Ça, c’est quelque chose qui vient souvent. Ce n’est pas que je ne veuille pas un public, ou que je ne veux pas entendre ce que les gens pensent, mais j’oublie que les autres sont encore en observation. Donc, lorsque j’ai une reconnaissance comme ça, c’est un peu drôle.
Mais pour moi, ce sont les moments intimes. Une maman autochtone qui, en train de brailler, me prend dans ses bras et me dit merci. Pour moi, ça, c’est le plus grand prix. J’ai pu performer à une conférence de santé mentale, mon domaine de recherche. Une femme m’a dit que « la recherche autochtone sur les personnes autochtones enlève souvent la vie de nos mots, mais tu as réussi à les remettre ». Ça, c’est un cadeau. Ce sont ces petits moments humains qui me marquent le plus.

Qu’est-ce que la promotion de la vie et la réduction des méfaits?
C’est une théorie, un système, une pratique communautaire autochtone qui va au-delà de la prévention du suicide pour adresser les crises de la mort préventive en communauté autochtone. Donc, c’est surtout dans ça que je m’engage avec de la recherche, mon travail de tous les jours, et aussi ma voix artistique.
Et la réduction des méfaits donc le harm reduction en anglais, c’est un moyen de trouver des systèmes qui réduisent le taux de dépendance dans les communautés, mais aussi qui prennent en compte le système humain, qui ne juge pas. Souvent, on utilise la réduction des méfaits pour l’utilisation du cannabis, l’utilisation des drogues. C’est un système qui prend en compte tout l’humain et qui donne des services sans parler seulement de l’arrêt d’utilisation.
Il s’agit de prendre en compte que le fait qu’une personne est agente de sa propre histoire et de ses choix. On doit travailler à partir d’une perspective basée sur les forces, basée sur l’humain.
Vous suivez actuellement un doctorat en études rurales et nordiques à l’Université Laurentienne. Qu’espérez-vous entreprendre pendant ce cursus?
Faire la recherche dans les communautés autochtones de notre région pour voir les façons dont la promotion de la vie se manifeste dans nos communautés, les façons dont nous avons survécu, nous [sommes] restés connectés à la vie, nous avons utilisé les traditions et les enseignements traditionnels pour vraiment garder la vie dans nos communautés, pour but de créer un cours que j’aimerais éventuellement promouvoir dans les systèmes scolaires postsecondaires.
Ces objectifs-là sont-ils spécifiquement dirigés vers le domaine éducatif postsecondaire du nord de l’Ontario?
C’est plus proche pour moi, non seulement géographiquement, mais aussi, ça me tient plus à cœur. Les services dans le Nord et dans le rural sont surtout à la moindre, à plusieurs reprises. En Ontario, il y a 106 Premières Nations versus dans le sud de l’Ontario, il y a juste 27 communautés autochtones. Donc, pour moi, c’est une [région] qui est plus chargée avec une population autochtone. C’est plus important pour moi. Je ne suis pas le seul qui fait la recherche et le travail en promotion de la vie. J’ai des amis un peu plus partout, sur l’île de la Tortue. Puis, éventuellement, on crée un système de changement tous ensemble. Mais mon focus c’est vraiment sur notre région.
L’éducation et la guérison sont deux thèmes essentiels dans vos discours. Que signifient-ils actuellement pour vous?
C’est quelque chose qui vient main dans la main. L’éducation, la guérison, guérir à travers l’éducation. Le système éducatif a voulu effacer et assimiler les personnes autochtones. Donc, pour moi, l’éducation, c’est la façon dont on ressort. Je pense aux mots de Murray Sinclair, qui est décédé récemment, mais qui a dit, « si c’est l’éducation qui nous a mis dans le problème, c’est l’éducation qui va nous en sortir ».
Donc, à travers l’éducation, l’information, le partage des ressources, le partage de la vérité, c’est là où on se trouve à guérir. Je vois ça dans ma famille et dans ma communauté. On guérit en communauté. C’est la façon dont plusieurs des mouvements de guérison se font.
J’ai fait en ce moment une pièce de théâtre jouée au Tremplin, qui partage le sujet de la réalité des écoles résidentielles. J’ai pour but d’engager les gens dans l’action, avoir des alliés qui vont comprendre l’historique, qui vont faire des recherches et qui peuvent agir en changement dans le futur lorsqu’ils voient des injustices.

D’où vient ce désir ou ce besoin de se réapproprier l’éducation et de la connecter à l’art?
C’est vraiment une façon de répondre aux besoins que j’aurais eus dans ma jeunesse. C’est la façon (dont) j’aurais aimé apprendre. C’est la façon dont on apprend en communauté, en famille. Pourquoi est-ce qu’il y a une différence? Je suis un gros fan aussi de l’abolition, de la pratique de défaire ce qui ne fonctionne pas pour faire un monde meilleur, de bâtir le monde qu’on veut voir.
Et lorsque j’écoute des conteurs, je pense à l’artiste Aysanabee et son album Watin, un projet sous forme d’entrevues avec son grand-père, des appels au téléphone. Il y a comme un clip de son grand-père qui parle, ensuite il y a une chanson qui fait réflexion, et ensuite ça continue. Puis G.R fait des chansons qui sont tellement puissantes sur l’historique autochtone. J’ai plusieurs conteurs en tête qui font ça. C’est de la recherche. C’est de la véritable recherche en main. »
LES DATES-CLÉS DE CONNOR LAFORTUNE
2021 : Fait ses premiers pas dans le travail de promotion de la vie
2022 : Remporte le prix Coup de Cœur au Gala RelèveON en 2022
2023 : Réceptionne officiellement son nom traditionnel d’adulte
2024 : Organise son premier camp de nature pour la jeunesse autochtone
2025 : Termine son projet de maîtrise en relations autochtones
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.