Kusendova-Bashta fait de l’employabilité des immigrants francophones un enjeu de son mandat
TORONTO – Attirer des immigrants francophones en Ontario ne suffit pas : encore faut-il leur permettre de travailler dans leur domaine et de mettre leurs compétences au service de la communauté. La ministre des Affaires francophones, Natalia Kusendova-Bashta, en a fait l’un des enjeux de son mandat, mercredi, devant le Club canadien de Toronto.
Lors d’une période de questions suivant son discours, la ministre a notamment évoqué une récente visite à Kitchener, où elle dit avoir constaté un paradoxe : la présence de nombreux nouveaux arrivants francophones, mais peu de services d’employabilité et d’accompagnement en français.
« Mais en même temps, les nouveaux arrivants n’ont pas d’emploi en français. Comment ça se fait? », s’est-elle interrogée.
Pour la ministre, le problème dépasse l’accès à des services d’accompagnement et touche aussi à la capacité de faire correspondre les compétences présentes dans la communauté avec les besoins en main-d’œuvre francophone.
« On a des personnes qui parlent français, il y a des compétences, on manque de services en français, mais alors comment on fait se connecter les deux pour que ces nouveaux arrivants puissent avoir ces emplois en français? », a-t-elle lancé, estimant qu’il reste « beaucoup de travail à faire » sur cet enjeu.
Selon Natalia Kusendova-Bashta, environ 11 % des nouveaux arrivants accueillis chaque année en Ontario sont francophones. Mais à ses yeux, la question ne s’arrête pas aux arrivées.
« Je pense que l’enjeu le plus important, c’est l’employabilité de ces nouveaux arrivants. »

Une demande qui rejoint celle de l’AFO
Ces propos font directement écho à l’une des recommandations du récent Livre blanc des États généraux de l’Ontario français.
Parmi les quatre recommandations adressées au gouvernement provincial, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) réclame l’établissement d’une « stratégie ontarienne d’immigration et d’ancrage francophones ».
Dans la mise en œuvre du Programme ontarien des candidats à l’immigration, l’organisme demande notamment que la sélection soit arrimée aux besoins régionaux et sectoriels, mais également aux capacités de « reconnaissance des compétences et des acquis de l’expérience » et à l’accès à des « emplois correspondant aux qualifications » des nouveaux arrivants.
Le Livre blanc insiste d’ailleurs sur le fait que l’immigration francophone ne peut être envisagée uniquement sous l’angle des objectifs d’admission. L’enjeu déterminant serait désormais celui de l’ancrage, soit la capacité des personnes à s’établir durablement, travailler, accéder aux services et participer à la vie francophone en Ontario. Les consultations menées dans le cadre des États généraux ont notamment fait ressortir les liens entre accueil, emploi et reconnaissance des compétences.
« Pour ma famille, une grande blessure »
Pour Natalia Kusendova-Bashta, cette difficulté à permettre aux immigrants d’exercer dans leur domaine résonne aussi personnellement. Son père, médecin, est arrivé au Canada en 2000. Mais, selon le récit de la ministre, il n’a pas pu y travailler comme médecin de famille et a éprouvé de grandes difficultés à trouver un emploi dans son domaine.
Deux ans plus tard, il quittait le Canada pour la France, où il exerce aujourd’hui comme médecin de famille. « C’était pour ma famille, bien sûr, une grande blessure, je dirais, mais pour la société, c’était une grande perte », a raconté Natalia Kusendova-Bashta.
La ministre souligne notamment qu’il s’agissait d’un médecin qui aurait pu offrir des services en français en Ontario. Une expérience qu’elle relie aujourd’hui directement au défi de l’intégration professionnelle des nouveaux arrivants francophones.
« Comment on peut faire pour que les nouveaux arrivants francophones soient vraiment employés dans leur domaine, dans leur expertise, car on a besoin de ces compétences? », a-t-elle demandé.
La ministre a également associé cet enjeu au portefeuille de la Santé, son exemple familial illustrant notamment les difficultés rencontrées par certains professionnels de la santé formés à l’étranger. Une indication que la réponse ne relèvera pas uniquement des Affaires francophones, mais devra aussi passer par les ministères responsables des secteurs concernés.
Le français comme atout sur le marché du travail
La ministre connaît elle-même un parcours d’immigration. Arrivée au Canada alors qu’elle était en sixième année, elle parlait français avant de maîtriser l’anglais. Elle a raconté mercredi que le français avait été « essentiel » durant ses premiers mois et ses premières années au pays. Aujourd’hui, elle le présente également comme un avantage professionnel.
« Le français est un atout immense », a-t-elle affirmé, expliquant aux jeunes qu’il peut leur donner accès à « un marché du travail différent » et à davantage de possibilités professionnelles.
Son discours met ainsi en lumière un autre défi : faire en sorte que cet atout linguistique puisse effectivement se traduire en débouchés professionnels pour les immigrants francophones possédant déjà une expertise.

Des « passerelles vers l’emploi »
Un constat également porté en ouverture de l’événement par Lynn Casimiro, présidente-directrice générale de La Cité.
Pour répondre aux besoins de main-d’œuvre francophone et bilingue, celle-ci estime qu’augmenter l’offre de formation ne suffit pas.
« Il faut répondre aux besoins de main-d’œuvre et ce n’est pas seulement en augmentant la formation qu’on offre », a-t-elle déclaré, appelant à développer de nouvelles approches permettant de préparer plus rapidement les travailleurs aux besoins des employeurs et évoquant notamment des « passerelles vers l’emploi ».
La dirigeante de La Cité a également établi un lien direct entre les besoins en personnel et la capacité de l’Ontario à offrir des services dans la langue de Molière.
« On ne peut pas parler de services en français sans parler des personnes qui peuvent offrir ces services. Et nous ne pouvons pas parler de vitalité francophone sans parler d’emploi, d’innovation, d’entrepreneuriat et d’investissement. »
Une équation qui ramène au constat formulé par Natalia Kusendova-Bashta à Kitchener : d’un côté, des besoins en services et en main-d’œuvre francophone; de l’autre, des nouveaux arrivants qui possèdent des compétences, mais qui ne travaillent pas nécessairement dans leur domaine.
Pour la ministre, parvenir à mieux connecter les deux constitue désormais « la grande question de ce mandat ».