Après avoir recueilli les réactions de la communauté au Livre blanc lors de l’assemblée citoyenne du 8 septembre, l’AFO se tournera vers son Congrès annuel, du 22 au 24 octobre 2026 à Richmond Hill, où ses membres devront déterminer les priorités pour la suite des États généraux. Photo : Archive ONFR
Société

Livre blanc de l’AFO : après les recommandations, la francophonie ontarienne réclame du concret 

Après avoir recueilli les réactions de la communauté au Livre blanc lors de l’assemblée citoyenne du 8 septembre, l’AFO se tournera vers son Congrès annuel, du 22 au 24 octobre 2026 à Richmond Hill, où ses membres devront déterminer les priorités pour la suite des États généraux. Photo : Archive ONFR

ONTARIO – Une semaine après le dévoilement du Livre blanc des États généraux de l’Ontario français, plus de 120 personnes ont participé mardi soir à une assemblée citoyenne consacrée à ses recommandations. Derrière un accueil largement favorable, une question domine désormais : comment transformer ces propositions en résultats concrets? Une interrogation qui concerne autant les organismes franco-ontariens que les gouvernements provincial et fédéral. 

Le diagnostic est posé, les douze recommandations sont écrites. Pour l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), commence maintenant la partie la plus délicate des États généraux : passer à l’action.

Le Livre blanc fixe quatre grands chantiers – immigration et appartenance, services en français, capacité communautaire et gouvernance – et répartit douze recommandations entre la communauté franco-ontarienne, Queen’s Park et Ottawa. Il ne constitue toutefois pas encore le futur Plan d’action communautaire, qui devra préciser les responsabilités, les ressources, les échéanciers et les indicateurs de résultats.

La crainte d’un « rapport pour faire un rapport »

Parmi les interventions mardi, une inquiétude revient : plusieurs des problèmes identifiés aujourd’hui ne sont pas nouveaux.

Sara Zoghbi, doctorante en éducation à la justice sociale à l’Université de Toronto, explique avoir retrouvé dans le Livre blanc des constats déjà présents dans des études remontant au début des années 2000.

« Beaucoup de ces problèmes sont toujours les mêmes. Ce sont les mêmes qui reviennent », souligne-t-elle.

Elle place toutefois ses espoirs dans le caractère concret des recommandations : « L’espoir, c’est que les recommandations stratégiques qui ont été proposées sont vraiment concrètes et que ce ne soit pas juste un rapport pour faire un rapport. »

Le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk, reconnaît le défi : « Si on continue à faire les choses comme on faisait auparavant, clairement, on n’aura pas des résultats différents. »

Économie et qualité des services questionnées

D’autres participants ont relevé des enjeux qu’ils souhaitent voir davantage apparaître dans la suite du processus.

Gilles Marchildon, directeur du campus de Toronto du Collège Boréal, s’interroge sur la place relativement discrète accordée à l’économie.

« Qu’est-ce que ça donne d’appartenir à la francophonie? Comment je peux vivre ou prospérer au niveau économique en faisant partie de la francophonie? »

Pour Peter Hominuk, l’économie est présente de façon transversale dans le Livre blanc, à travers notamment l’emploi, l’entrepreneuriat et la reconnaissance des compétences. Elle devrait toutefois se refléter « beaucoup plus dans le plan d’action », notamment après une prochaine tournée provinciale de la Société économique de l’Ontario.

Estelle Courty Duchon, présidente-directrice générale du Centre francophone du Grand Toronto, estime pour sa part qu’au-delà de l’existence et de l’accessibilité des services en français, leur qualité doit également être évaluée.

« Est-ce qu’on répond réellement aux besoins de la communauté? Est-ce qu’on offre des services de qualité? », demande-t-elle. Une préoccupation à laquelle Peter Hominuk dit souscrire.

À qui appartient la francophonie ontarienne?

Henri Lavergne, président de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), a de son côté salué la place accordée aux jeunes : « La voix des jeunes a été entendue. »

Il s’interroge toutefois sur la manière de créer un sentiment d’appartenance chez une personne qui arrive en Ontario en parlant français, sans nécessairement se reconnaître dans l’identité franco-ontarienne.

« On ne peut pas fabriquer un sentiment d’appartenance », répond Peter Hominuk.

Pour l’AFO, il faut plutôt créer les conditions permettant à chacun de parler français, de participer à la vie communautaire et de construire son avenir dans cette langue. L’organisation propose aussi d’utiliser le terme plus large de « société francophone de l’Ontario », sans pour autant remettre en cause l’identité franco-ontarienne.

« C’est à tout le monde de se définir de la façon dont ils veulent se définir. Mais nous, on a besoin de s’assurer qu’on a une façon d’amener tout le monde avec nous », explique le directeur général.

L’AFO croit pouvoir être entendue par les gouvernements

Reste une inconnue majeure : quelle réception les gouvernements réserveront-ils à ces recommandations?

Interrogé par ONFR lors du briefing média précédant le dévoilement du Livre blanc, Peter Hominuk s’est montré confiant quant à la capacité de l’AFO à être entendue. L’organisation assure avoir maintenu le dialogue avec les gouvernements tout au long des États généraux.

Cette confiance trouve un premier écho à Queen’s Park. La ministre ontarienne des Affaires francophones, Natalia Kusendova-Bashta, dit vouloir porter ces préoccupations auprès de ses collègues, même si elle reconnaît devoir encore étudier le document.

« Je dois me familiariser avec le Livre blanc, bien sûr », dit-elle, avant de présenter son rôle comme celui d’une « avocate » chargée de « sensibiliser tous les autres ministres au cabinet » et d’apporter « une lentille francophone dans toutes les politiques de notre gouvernement ».

La cible de 6 % jugée « bien réelle »

Un premier test pourrait être l’objectif démographique. L’AFO demande à l’Ontario une stratégie à long terme visant un poids démographique francophone de 6 % d’ici 2050, contre 4,6 % en 2021.

Selon le scénario présenté dans le Livre blanc, la population francophone devrait passer d’environ 738 000 personnes en 2024 à 1,23 million en 2050 pour atteindre cette cible. L’immigration est appelée à jouer un rôle déterminant, puisque les décès devraient dépasser les naissances francophones.

« Je pense que c’est un objectif bien réel », réagit Natalia Kusendova-Bashta.

La ministre ne va toutefois pas jusqu’à engager formellement le gouvernement ontarien à atteindre les 6 %. Elle insiste sur la nécessité d’accompagner les nouveaux arrivants avec des services d’établissement, d’emploi et d’éducation adaptés aux différentes régions.

Ottawa reste prudent

La réaction fédérale est plus réservée. Interrogé par ONFR sur la demande de créer un programme permanent et distinct d’immigration économique francophone hors Québec, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada indique qu’il « examine actuellement le rapport et ses recommandations ».

Le ministère met en avant les programmes pilotes existants et les 5000 places fédérales réservées cette année pour permettre aux provinces et territoires de désigner des immigrants francophones, sans répondre directement à la demande de l’AFO.

La confiance affichée par l’organisation doit donc encore se traduire par des engagements politiques précis. Le prochain test viendra aussi de l’interne : lors de son congrès annuel, l’AFO devra choisir les priorités des 18 à 24 premiers mois, déterminer « qui fait quoi » et fixer les mécanismes de suivi.

Après plus d’un an de diagnostic et de consultations, l’enjeu n’est plus de définir ce qui doit changer, mais de démontrer que, cette fois, les recommandations pourront produire des résultats.