Immigration, services, Nord, gouvernance : l’AFO veut transformer l’Ontario français
OTTAWA – Après plus d’un an de consultations sur l’avenir de la francophonie ontarienne, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) a dévoilé ce mardi un Livre blanc comprenant 12 recommandations. Objectif démographique de 6 % de francophones en 2050, possible réorganisation du réseau francophone, accès réel aux services en français et stratégie particulière pour le Nord figurent parmi les principales propositions. Mais l’organisme prévient : il ne s’agit pas encore d’un plan d’action.
L’Ontario français doit désormais passer du constat à la transformation. C’est le message que porte l’AFO au terme des deux premières étapes des États généraux de l’Ontario français.
« Ce Livre blanc n’est pas simplement un rapport. Il représente le cap que la francophonie ontarienne s’est donné », a résumé son président, Fabien Hébert.
Le document formule 12 recommandations : cinq à la communauté franco-ontarienne, quatre au gouvernement provincial et trois au palier fédéral. Elles s’articulent autour de quatre grands chantiers : immigration, appartenance et participation francophone; services en français; capacité communautaire et organisation des ressources; gouvernance, coordination et suivi des transformations.
Ces orientations découlent d’un processus amorcé en mai 2025 et d’une tournée de co-construction qui a réuni plus de mille personnes lors de 29 séances, en plus de 654 questionnaires en ligne. Interrogé par ONFR sur les recommandations qui n’auraient peut-être pas vu le jour sans ces consultations, Fabien Hébert a répondu : « Possiblement aucune », estimant qu’elles ont toutes été influencées par les échanges sur le terrain.
Derrière ces quatre chantiers, l’AFO veut notamment favoriser l’ancrage durable des francophones, assurer la continuité des services, protéger les fonctions essentielles de la communauté et mieux répartir les responsabilités.
Retrouver un poids démographique de 6 %
L’une des demandes les plus ambitieuses vise Queen’s Park : établir une Stratégie ontarienne de vitalité francophone à l’horizon 2050, avec une trajectoire permettant de ramener le poids démographique des francophones à 6 % de la population.
Si leur nombre est passé de 550 215 en 1991 à 652 540 en 2021, leur poids démographique a dans le même temps reculé de 5,5 % à 4,6 %.
La stratégie réclamée à la province ne se limiterait toutefois pas à un objectif démographique. L’AFO souhaite en faire une stratégie interministérielle, qui toucherait notamment l’immigration et l’ancrage des nouveaux arrivants, le continuum en éducation, la santé et le vieillissement, la culture et les médias, le développement économique, la capacité institutionnelle et l’équité régionale, mais aussi la transmission et l’apprentissage du français.
Le Livre blanc demande surtout que cette stratégie soit assortie de plans de mise en œuvre sectoriels, avec un ministère responsable de chaque résultat et une reddition de comptes publique. L’objectif serait ainsi de faire de la vitalité francophone une responsabilité partagée entre plusieurs ministères plutôt qu’un enjeu traité isolément.
Le réseau franco-ontarien appelé à se regarder lui-même
Le Livre blanc ne dirige pas toutes ses demandes vers les gouvernements. L’un de ses chantiers concerne directement la capacité communautaire et l’organisation des ressources.
L’AFO propose de cartographier les fonctions essentielles, les capacités, les expertises et les infrastructures, mais aussi les lacunes et les chevauchements du réseau. Il s’agirait ensuite de déterminer ce qui doit rester local ou sectoriel, ce qui pourrait être mis en commun et ce qui devrait éventuellement être réorganisé.
« Peut-être qu’il y a des réorganisations qui vont venir, mais ce sont les communautés qui vont décider elles-mêmes comment elles veulent s’organiser », explique le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk.
Il ne s’agit donc pas d’annoncer des fusions ou des disparitions d’organismes, mais de partir des fonctions dont les communautés ont besoin pour déterminer la meilleure façon de les assurer.
Une réflexion qui rejoint directement la gouvernance. « Nous sommes très bons pour nous concerter. Maintenant, il faut être plus clair sur les responsabilités. Qui fait quoi? À quelle échelle? Et avec quel résultat? », résume M. Hominuk.
Une stratégie spécifique pour le Nord
Le Nord de l’Ontario fait l’objet d’une recommandation entière. L’AFO réclame une Stratégie de vitalité francophone pour le Nord, accompagnée de deux plans distincts pour le Nord-Est et le Nord-Ouest.
Elle devrait notamment tenir compte des distances, du transport, de la connectivité, de la main-d’œuvre, de l’immigration et de la rétention, du vieillissement, mais aussi de la culture et de la vie communautaire.
L’AFO souhaite également déterminer les fonctions institutionnelles minimales nécessaires dans chaque région et intégrer des critères d’équité régionale aux programmes provinciaux. Le Livre blanc évoque notamment le soutien aux institutions historiques, aux pôles et postes permanents et aux services mobiles ou hybrides.
Des services en français toute une vie
« Ce n’est pas assez que le service existe », résume M. Hominuk. Pour l’AFO, il faut pouvoir le trouver, y accéder et poursuivre son parcours en français sans rupture, par exemple lorsque l’on passe d’un médecin à un spécialiste.
L’organisme demande donc à Queen’s Park de renforcer la mise en œuvre de la Loi sur les services en français afin de tenir compte de l’offre active, de la disponibilité, de la qualité, des délais et de la continuité des parcours.
Il souhaite également protéger les obligations linguistiques lors de transferts, fusions, fermetures ou transformations numériques et propose un tableau de bord public sur l’accès réel aux services.
De l’immigration à « l’ancrage »
Même changement de perspective en matière d’immigration. « On veut penser l’immigration différemment. Ce n’est pas juste une responsabilité gouvernementale. On veut aussi que la communauté ait son mot à dire sur le comment », affirme Peter Hominuk.
Au-delà du nombre d’arrivées, le Livre blanc insiste sur la capacité des nouveaux arrivants à s’établir durablement, travailler, participer à la vie francophone et rester dans leur région.
À Queen’s Park, l’AFO réclame une stratégie d’immigration et d’ancrage francophones prévoyant notamment un suivi de la répartition régionale et de la rétention après deux et cinq ans. À Ottawa, elle propose un programme fédéral distinct et permanent d’immigration économique francophone hors Québec, avec ses propres critères, volumes d’admission et mécanismes de suivi.
Parmi les autres recommandations figurent un Plan d’actions communautaire provincial décliné dans les régions et les secteurs, des mesures favorisant l’appartenance et la relève, une meilleure intégration des personnes issues de l’immersion ou du français langue seconde, une meilleure traçabilité des priorités franco-ontariennes au niveau national et une réorganisation du financement communautaire fédéral.
« Pas encore le plan d’action »
Une distinction demeure essentielle : ces 12 recommandations ne sont pas encore des mesures dont la mise en œuvre est décidée. « Le Livre blanc marque le passage à l’action, mais il ne constitue pas encore le plan d’action communautaire », insiste Peter Hominuk.
Une assemblée citoyenne virtuelle aura lieu mardi prochain, tandis que les organismes membres sont appelés à examiner le document et à réfléchir aux responsabilités qu’ils seraient prêts à assumer.
Le congrès annuel d’octobre devra ensuite déterminer les priorités, clarifier le « qui fait quoi » et convenir du suivi. « On a fini les consultations », tranche Peter Hominuk, qui décrit le congrès comme « un espace de délibération, d’arbitrage et de décision ».
Le Plan d’actions communautaire sera élaboré par la suite, avec responsables, ressources, échéanciers, indicateurs et cibles. « Je veux être clair. On n’aura pas le plan d’action la semaine suivante au congrès », prévient le directeur général.
Après plus d’un an de constats et de consultations, reste désormais à choisir les priorités et déterminer qui aura la responsabilité de les transformer en actions.