Vifs plaidoyers de la communauté aux États généraux de Sudbury
SUDBURY – Entre le besoin d’une école en périphérie, le manque de lits de soins spécialisés pour les aînés et les défis linguistiques liés à l’intégration des nouveaux arrivants, les réalités du terrain ont rapidement pris le dessus mercredi lors des États généraux de l’Ontario français à Sudbury.
Pour cette 22e étape de la tournée de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), une cinquantaine de personnes, incluant des figures de la francophonie locale et des dirigeants d’organismes, se sont réunies au Club amical de Sudbury.
C’est en marge des discussions publiques que Tamsen Laine Lahnalampi et Joshua Sbrega ont partagé leurs inquiétudes face aux risques routiers liés au transport scolaire quotidien et formulé leur demande pour l’établissement d’une école francophone locale pour leurs enfants.

« La plus proche école publique française est à 20 minutes de route sur une autoroute qui connaît de fréquents accidents mortels », a expliqué Tamsen Laine Lahnalampi, anglophone, dont les déplacements depuis Onaping Falls s’effectuent sur la route 144, un axe routier majeur du Moyen-Nord.
Celle qui se présente comme francophile estime que les familles de cette communauté ne devraient pas avoir à choisir entre l’accès linguistique et la sécurité routière.
« Je ne veux pas être la génération qui abandonne le français après tout le travail de mes ancêtres sur les 450 dernières années », a quant à lui confié M. Sbrega, tout en reconnaissant que l’un des plus grands défis à Sudbury est que « nous avons des services en français, mais ils ne sont pas toujours connus et il n’y a pas assez de fonds pour les supporter. »
« Notre situation ressemble à celle de nombreuses familles aujourd’hui : un parent francophone et un parent anglophone. C’est un modèle familial très répandu, et je veux faire partie des 25 % de familles qui réussissent à transmettre le français à leurs enfants », conclut de son côté Mme Lahnalampi.

« Aucun lit désigné »
« Il n’y a aucun lit officiellement désigné francophone [à Sudbury]. C’est franchement honteux parce qu’on est tellement une communauté francophone forte et importante ici dans la région du Grand Sudbury », a déploré de son côté, Kim Morris, directrice générale de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO).
Une situation d’autant plus aberrante, selon elle, que d’autres régions de la province, comme Welland ou Aurora, disposent de telles structures adaptées alors qu’elles comptent un bassin de population francophone nettement moins élevé.
Mme Morris a toutefois fait état d’une récente ouverture de la part de la ministre des Soins de longue durée et, nouvellement, des Affaires francophones, Natalia Kusendova-Bashta, qui a invité l’organisme à lui soumettre des pistes de solutions.
« Nous allons travailler avec les clubs d’âge d’or et avec nos partenaires francophones en santé pour retourner à la ministre et puis lui donner des pistes de solutions pour identifier des lits francophones dans notre région avec son nouveau portefeuille de ministre francophone », a-t-elle précisé.

La FARFO prévoit désormais de collaborer avec les clubs de l’âge d’or et les partenaires de la santé de la région pour identifier des lits potentiels, notamment au foyer Saint-Gabriel à Chelmsford ou à la Villa Sainte-Élisabeth à Val Caron.
Pour Martin Lajeunesse, directeur régional au Centre de planification des services de santé en français, le Grand Sudbury possède déjà une « forte complétude institutionnelle », le défi demeurant au niveau du recrutement.
« Parfois le problème, ce n’est pas le fait qu’il y a des lacunes au niveau des institutions qui offrent des services, mais de la capacité de ces institutions-là à trouver la main-d’œuvre nécessaire pour assurer les services. »
Immigration et l’accès aux loisirs
La pérennité de la communauté face au vieillissement de la population dépend en partie de l’apport des nouveaux arrivants, un volet qui présente toutefois des difficultés structurelles selon les intervenants.
« Le premier constat est que l’immigration est galopante, mais que le poids démographique des francophones va en décroissant », a expliqué Alexandre Pondy, intervenant au sein d’un organisme d’aide à l’emploi à Sudbury.
Selon son analyse, les immigrants francophones s’orientent vers la région mais peinent à s’y établir durablement, en raison des obstacles liés à l’accès aux services en français.
Sur le marché du travail local, la maîtrise de l’anglais reste prédominante, et les organismes francophones ne peuvent absorber toute la main-d’œuvre disponible. M. Pondy a aussi pointé du doigt la standardisation des services d’emploi, qui n’offrent aucun soutien financier spécifique pour la reconnaissance des diplômes des professionnels formés à l’étranger.

Pour Karine Tellier, directrice générale de l’ACFO Sudbury, la rétention des familles est aussi liée à l’offre d’activités récréatives. « Ce qui manque à Sudbury, ce sont les sports et les loisirs en français pour nos enfants », a-t-elle affirmé, préconisant la création de structures stables pour la pratique du soccer ou du hockey en français.
Elle a également insisté sur la nécessité de favoriser l’inclusion de tous les nouveaux arrivants au sein des mêmes activités, sans distinction d’origine.
Pour pallier l’éparpillement des services, une proposition de « guichet unique » a été avancée lors des ateliers, visant à regrouper les différents organismes d’accueil dans un même espace géographique tout en préservant leur autonomie respective.
« Une conjoncture unique »
Le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk, s’est dit satisfait de la participation sudburoise, reconnaissant que cette ville, dont 22,5 % de la population a le français comme première langue officielle parlée, jouit d’une situation particulière.
« Sudbury dispose d’une conjoncture unique : un conseil scolaire fort, une université bilingue, un collège avec son siège social, la Place des Arts et plusieurs organismes provinciaux », a énuméré M. Hominuk, qualifiant les échanges de passionnés au sein d’une « belle gamme de personnes, allant des jeunes leaders jusqu’aux aînés ».
Malgré ces infrastructures, le directeur général de l’AFO a souligné l’existence de demandes importantes de ressources sur le terrain, notamment dans le secteur des aînés, qui se sont déplacés en nombre pour l’événement.

Il a cité l’exemple du Centre amical des personnes âgées de Sudbury, qui compte plus de 300 membres, et du club d’Azilda, qui en regroupe 550. Selon lui, ces structures reposent largement sur le travail bénévole et disposent d’un appui gouvernemental limité pour mener leurs activités.
Les témoignages et solutions recueillis à Sudbury seront intégrés aux données des autres étapes de la tournée de l’AFO, qui se poursuivra notamment à North Bay et Timmins avant de prendre fin à Thunder Bay en juillet.
Ces consultations serviront de base à la rédaction d’un Livre blanc sur la sécurité linguistique, destiné à orienter les revendications de l’organisme face aux investissements gouvernementaux projetés pour 2028.