Santé en français hors Québec : plus d’un francophone sur trois n’ose plus réclamer ses services
OTTAWA — La gêne ou la peur de déranger prend-elle le dessus sur le besoin d’être soigné dans sa langue? Selon de nouvelles données diffusées ce mercredi matin par Statistique Canada, la proportion de francophones hors Québec qui ne se sentent pas à l’aise de réclamer des soins de santé en français dans un établissement public a fait un bond considérable depuis 16 ans. Derrière ce constat se trouve toutefois un profond fossé entre l’Est de l’Ontario et le Grand Toronto, en plus de révéler des obstacles accrus pour les jeunes et les immigrants.
D’après la nouvelle Enquête sur la population de langue officielle en situation minoritaire (EPLOSM) de 2022, un francophone sur trois (36 %) vivant hors Québec hésite aujourd’hui à demander du service en français lorsqu’il franchit la porte d’un hôpital ou d’une clinique communautaire. Ils n’étaient que 23 % à ressentir ce malaise lors du recensement linguistique de 2006.
Pourtant, le désir de se faire soigner en français demeure bien vivant : deux tiers des francophones hors Québec (66 %) y accordent une importance personnelle. Mais sur le terrain, le réflexe s’émousse : près de la moitié d’entre eux (49 %) finissent par ne plus tenter leur chance, et quatre sur dix (39 %) ne reçoivent pratiquement jamais leurs soins en français.
Ce silence des usagers s’explique en grande partie par des attentes défavorables envers le personnel soignant. Si l’absence d’offre active joue un rôle (40 %), plus de la moitié des personnes interrogées (57 %) assument d’emblée que le professionnel ne parle pas français, et 38 % redoutent une maîtrise insuffisante de la langue.
La peur de faire face à des délais supplémentaires dans les soins (33 %), le sentiment de froisser le soignant (15 %), la crainte d’alourdir la tâche du personnel (12 %) ou la simple timidité (10 %) achèvent souvent de convaincre les usagers de bifurquer vers l’anglais.
De profondes disparités en Ontario
Comme le soulignent les auteurs du rapport, les adultes de langue française résidant dans des régions où la concentration de personnes de langue française est plus élevée, comme le Nord et le Sud-Est du Nouveau-Brunswick ainsi que le Sud-Est et le Nord-Est de l’Ontario, indiquaient généralement avoir un meilleur accès à des soins et à des services de santé en français comparativement à ceux résidant ailleurs au Canada hors Québec.
En Ontario, dans l’Est de la province (Prescott et Russell, Stormont, Dundas et Glengarry), 82 % de la population y tient, 10 % qualifient l’accès de difficile et 13 % éprouvent une gêne à le demander. De plus, 73 % des résidents y sont toujours ou souvent soignés dans leur langue, 77 % constatent une offre active sur place et 83 % connaissent les obligations légales des établissements.
À Ottawa et dans le Nord-Est, 73 % des francophones jugent le service en français important. Dans ces régions, un quart des répondants (25 %) font état d’un accès complexe et 26 % n’osent pas toujours le réclamer. Ils sont 39 % à y recevoir régulièrement leurs soins en français et 76 % à connaître leurs droits linguistiques.

La situation est différente dans la région de Toronto et le reste de la province. Même si la moitié des francophones (51 %) souhaite y recevoir des soins en français, près des deux tiers (64 %) jugent la démarche difficile, voire impossible dans leur secteur.
Par ailleurs, 68 % préfèrent ne pas en demander, et 9 % des usagers parviennent à se faire soigner en français. Dans la région de Toronto, l’offre active est perçue par 29 % des répondants, et la connaissance des lois linguistiques s’établit à 58 %.
Parallèlement, entre 2006 et 2022, la proportion de répondants considérant difficile d’accéder à des soins en français est passée de 41 % à 36 % à l’échelle provinciale, en raison de baisses mesurées dans le Sud-Est (de 17 % à 10 %) ainsi qu’à Ottawa et dans le Nord-Est (de 31 % à 25 %).
Âge, genre et éducation
La perception du système de santé varie aussi selon le profil des usagers, les universitaires se montrant par exemple nettement plus exigeants et critiques : 40 % d’entre eux jugent l’accès en français ardu (contre 25 % chez les diplômés du secondaire) et 40 % expriment un inconfort au moment d’en faire la demande.
L’âge joue également un rôle déterminant dans cette équation. Les jeunes adultes de 18 à 44 ans apparaissent plus hésitants que leurs aînés : 40 % d’entre eux n’osent pas réclamer le français en consultation, comparativement à 31 % des 65 ans et plus.
Les aînés se heurtent à moins de barrières (26 % contre 38 % chez les jeunes) et réussissent beaucoup mieux à se faire soigner dans leur langue (53 % contre 35 %).
Du côté du genre, les femmes accordent un peu plus d’importance au français que les hommes en matière de santé (67 % contre 63 %), mais elles sont aussi plus nombreuses à se dire confrontées à des obstacles sur le terrain (36 % contre 30 %).
Les immigrants encore moins à l’aise
Pour les personnes issues de l’immigration d’expression française, les données de l’enquête mettent en lumière des disparités marquées à pratiquement toutes les étapes du parcours de soins.
Un immigrant francophone sur deux (50 %) indique ne pas se sentir à l’aise de demander à se faire soigner en français lorsqu’il a besoin de soins dans un établissement public ou un centre communautaire, comparativement à un non-immigrant sur trois (34 %).
Selon l’étude de Statistique Canada, le fait que les immigrants et les non-immigrants d’expression française ne sont pas toujours concentrés dans les mêmes régions – les nouveaux arrivants s’établissant davantage dans les grands centres urbains où la présence francophone est plus diluée – contribue en partie à expliquer ces écarts.

De plus, la majorité des immigrants d’expression française (53 %) considèrent qu’il serait difficile d’accéder à des services de santé dans leur langue dans leur communauté, alors que cette proportion s’établit à 30 % chez les non-immigrants. Le taux d’abstention se reflète directement dans les consultations : près de six immigrants francophones sur dix (59 %) déclarent demander rarement ou ne jamais des soins en français (contre 47 % pour les non-immigrants).
Conséquence directe : à peine 23 % d’entre eux parviennent à être servis dans leur langue contre 46 % pour les personnes nées au Canada.
Par ailleurs, 3 % des immigrants francophones rapportent avoir fait l’objet d’un traitement injuste, de discrimination ou de remarques discriminatoires liées à leur utilisation du français lors d’une consultation médicale au cours des cinq années précédentes, comparativement à 1 % chez les non-immigrants.