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À Cornwall, une vague d’immigration francophone dans un temps record

Temps de lecture : 5 minutes

CORNWALL – Cornwall aurait une nouvelle « ambassadrice ». Depuis plusieurs mois, Clotilde Clarisse Megnidjou Yepseu accueille chez elle bon nombre d’immigrants africains. Son moyen : communiquer sans relâche chaque jour avec eux bien avant leur arrivée au Canada. Un outil plutôt inédit, mais avec un bénéfice réel : une vingtaine d’immigrants francophones ont posé leurs valises à Cornwall durant les deux derniers mois.

Bureau de l’ACFO Stormont, Dundas et Glengarry (ACFO-SDG) le jour de l’entrevue. À travers la fenêtre du local, on aperçoit une couche de neige recouvrir la rue Chevrier.

Anne Cyrille Madonteu n’avait jamais vu la neige avant d’arriver au Canada il y a tout juste deux mois. Un choc culturel en somme pour cette jeune femme originaire de Douala au Cameroun. Pendant plusieurs semaines, elle est restée chez « Clotilde » rencontrée sur un forum quelque temps avant son départ.

« Mon mari et moi n’avions pas choisi d’immigrer à Cornwall, mais à Ottawa. Dans la procédure Entrée Express, c’était dit que je devais venir vivre trois ans à Cornwall avant de vivre à Ottawa », explique-t-elle avec timidité.

Des familles comme celle d’Anne Cyrille Madonteu, Clotilde Clarisse Megnidjou Yepseu affirme en avoir déjà logé six depuis son arrivée à Cornwall il y a environ un an. Un système D en quelque sorte pour éviter aux immigrants les obstacles à l’intégration.

Le premier de ces remparts, c’est l’absence de services d’établissement pour les immigrants francophones à Cornwall, bien que la ville fasse partie du cercle très fermé en Ontario de celles comptant plus de 10 000 francophones sur son territoire. Un atout démographique partagé avec Ottawa, Sudbury, Toronto ou encore Timmins.

Les conditions au logement comme principal problème

Au-delà des services d’accueil, un défi plus subtil persiste.

« Les défis des nouveaux immigrants, c’est le logement », explique Clotilde Clarisse Megnidjou Yepseu qui, en guise de profession, se déclare « bénévole pour les immigrants ».

« Il y a beaucoup trop de conditions. On leur demande parfois une caution remboursable de 600 $ juste pour une location. Cela peut même aller jusqu’à la présentation d’un contrat de travail, ce n’est pas facile ! »

« L’ambassadrice » se déclare chanceuse. Nouvelle arrivante camerounaise il y a deux ans, elle est d’abord passée par Gatineau, a appris à faire face à la problématique du logement. Contre toute-attente, le choix de Cornwall s’est par la suite imposé.

« Je voulais une ville anglophone et pas chère, où moi et mes enfants pourrions être bilingues. Comme Cornwall était au milieu d’Ottawa et de Montréal, cela m’a décidé à faire ce choix. »

Nawal Saghiri, résidente de Cornwall depuis mai 2019 et employée à l’ACFO-DSG. Crédit image : Sébastien Pierroz

Ces difficultés du logement seraient même spécifiques à l’Ontario. Nawal Saghiri est elle à Cornwall depuis mai. Différence avec les deux autres femmes : elle vit au Canada depuis environ 15 ans. Un parcours d’immigrante qui l’a d’abord menée de Casablanca au Maroc jusqu’à Montréal puis en Saskatchewan pendant de nombreuses années.

« C’est à cause de mon mari que nous avons finalement déménagé à Cornwall cette année. Il travaille comme transporteur d’essence. Il y avait ici en Ontario plus de filiales et d’opportunités. »

Le ton change quelque peu.

« On a vendu notre maison en Saskatchewan pour en acheter une ici, mais il y avait beaucoup de problématiques pour prendre nos clés. La province de l’Ontario est beaucoup plus exigeante que la Saskatchewan pour les formalités. L’avocat demandait beaucoup d’informations. C’était un stress ! »

L’enjeu de la recherche d’emploi

À des milliers de kilomètres de chez elle, les trois femmes ne regrettent pour autant pas leur venue à Cornwall.

La ville la plus populeuse de l’Est ontarien – 46 000 résidents selon le dernier recensement – aurait même plusieurs vertus.

« Ville accueillante et chaleureuse » glisse Nawal Saghiri. « Les anglophones ici sont très polis » affirme Clotilde Clarisse Megnidjou Yepseu.

Mais comme tous les immigrants, le chemin est bien souvent truffé d’embûches. Une situation que l’on retrouve aussi avec les migrations inter-provinciales.

« En Saskatchewan, j’avais travaillé comme ajointe administrative. J’avais ma propre garderie. En arrivant à Cornwall, j’ai appliqué à plusieurs postes dans le communautaire et comme éducatrice, mais je n’ai pas eu la job. Ça a été cinq mois de recherches d’emploi. Je suis passée à travers les centres d’emploi. J’ai été remplaçante comme éducatrice au Centre de ressources familiales de l’Estrie, puis gardienne de dîner une heure par semaine à l’école Notre-Dame. Ces petites jobettes me permettaient de briser l’isolement, et au moins connaître le réseau. Je sais que j’ai bien fait. »

Nawal Saghiri travaille aujourd’hui pour l’ACFO-SDG. Son intégration a donc bien fonctionné.

« C’est important pour moi de rester dans un milieu comme Cornwall à la fois anglophone et bilingue. »

Reste qu’il ne suffit pas de trouver un emploi. Celui-ci doit correspondre à une conciliation avec la vie de famille.

« Je n’ai pas encore eu une garderie pour mon bébé », lâche Anne Cyrille Madonteu. « Moi je travaille comme réceptionniste. L’enfant lui est à la maison avec son papa. Mon fils doit avoir 15 mois pour être accepté en garderie. »

La présidente de l’ACFO-SDG, Dianne Poirier, le concède : la reconnaissance des acquis n’est pas toujours chose aisée pour les immigrants. Une situation perceptible aussi entre les provinces.

« Cette reconnaissance entre dans le portrait. Dans la gang de ces nouveaux arrivants, on a par exemple un médecin, mais ça prend pour lui une reconnaissance de l’Ontario. »

La présidente de l’ACFO-SDG, Dianne Poirier. Crédit image : Sébastien Pierroz

Au niveau économique, Cornwall à mi-distance entre Ottawa et Montréal, connaît un taux de chômage de 9,1 % selon Statistique Canada.  Les recruteurs ne cessent d’affirmer que la main d’œuvre bilingue est tout de même recherchée.

En 2006, la fermeture de la papetière de Domtar avait marqué un tournant pour la ville, entraînant presque un millier de perte d’emplois.

« Depuis, on cherche continuellement une autre vocation », laissait entendre la mairesse Bernadette Clément en entrevue pour ONFR+, le mois dernier.

Pour dynamiser l’emploi, la municipalité aimerait développer la propriété du bord de l’eau du fleuve Saint-Laurent, un lieu qu’elle partage avec la communauté de première nation Akwesasne.

Maîtriser l’anglais… et comprendre le français

Au logement et à la recherche d’emploi s’ajouterait un obstacle plus culturelle d’après nos intervenantes. Celui de la langue… ou des langues.

« La façon de parler est vraiment très différente du Cameroun et même l’accent », constate Anne Cyrille Madonteu. « Les Canadiens parlent un peu plus couramment que nous, plus vite, que ce soit en français ou en anglais. »

Anne Cyrille Madonteu arrivée à Cornwall il y a deux mois. Crédit image : Sébastien Pierroz

Dans une ville où les francophones ne représentent que 20 à 25 % de la population totale, l’anglais demeure une nécessité.

« On est obligé de retourner à l’école pour adultes afin d’apprendre l’anglais, tout en maintenant notre français », explique Clotilde Clarisse Megnidjou Yepseu, avant d’ajouter du même souffle : « Il serait bien d’avoir une école française à Cornwall pour que les adultes non francophones apprennent cette langue, non ? »

L’ACFO-SDG veut en tout cas capitaliser sur la vingtaine d’immigrants arrivés à Cornwall. La plus « grande vague d’immigration francophone » de l’histoire de la ville, dixit Dianne Poirier.

« Grâce à notre ambassadrice Clotide, peut-être des choses vont se produire suite à l’arrivée de toutes ces nouvelles personnes. La communauté, la Ville, les partenaires vont peut-être sortir un plan d’action. »

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