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À l’extérieur du Québec, des services restreints pour les aveugles francophones

Temps de lecture : 4 minutes

Être aveugle et francophone en Ontario équivaut à un double défi. Et contrairement à la croyance populaire du service demandé au bureau de ServiceOntario, le manque de ressources en français se traduit de multiples façons.

Dans notre premier article diffusé hier, la Franco-Ontarienne Maryse Glaude-Beaulieu nous évoquait son quotidien bouleversé par la COVID-19 : la crainte des transports publics, l’exercice délicat de la distanciation sociale, mais aussi l’adaptation technologique au télétravail.

Son lieu de travail justement. L’Université d’Ottawa a beau être située à seulement quelques centaines de mètres du Québec, le français manque à sa vie quotidienne.

« Il n’y a pas beaucoup de livres en braille et de livres audio dans les bibliothèques de l’Ontario. J’aime pourtant beaucoup les lire ou les écouter. Je me tourne donc vers le Québec pour les emprunter, car le braille est assez coûteux. Il y a un service d’emprunt de livres en braille et audio pancanadien disponible en ligne, mais je ne suis pas certaine que toutes les personnes aveugles et malvoyantes le connaissent. »

Gracieuseté : Fondation INCA

Autre inconvénient observé dans la vie quotidienne : les ordinateurs ou les logiciels bien souvent configurés en anglais.

« Évidemment, il y a toujours la possibilité de les acheter en français, ou de les configurer en français, mais dans beaucoup de cas, ces ordinateurs en anglais peuvent venir directement de l’entreprise où l’on travaille. Aussi, certaines personnes ne sont pas à l’aise avec la technologie pour reconfigurer ces ordinateurs en français. »

Mais les obstacles aux francophones sont présents aussi au Québec. Dans la Belle Province, une montre parlante en français ne s’achète pas chez le bijoutier au coin de la rue.

« La triste réalité est que sur le marché, il y a peu de choses en français », affirme le directeur général de la Fondation INCA-Québec, David Demers. « Bien sûr qu’on peut faire des commandes de montres parlant en français, mais il faut une quantité minimale assez forte pour que la demande soit acceptée, cela veut dire, par exemple, 10 000 montres. Ça complique donc beaucoup les choses. »

Confrontées souvent à des problèmes de santé sous-jacents, les personnes aveugles et malvoyantes ont besoin d’un matériel de santé adéquat. Le hic, c’est que le français y est souvent absent. Durant la pandémie, ce manque se transforme en sérieux inconvénient.

« La COVID-19 nous a fait réaliser les besoins qui augmentent », explique M. Demers. « Il y a un besoin pour un thermomètre qui parle, car on sait que prendre la température corporelle est important durant la COVID-19. Actuellement, aucun thermomètre ou appareil pour mesurer le diabète n’est accessible que ce soit avec une synthèse vocale ou autre adaptation en anglais ou en français. En ce qui concerne le diabète, c’est un enjeu majeur, car la rétinopathie diabétique est l’une des quatre raisons qui causent principalement de la cécité même dans les pays développés. »

Beaucoup de services… mais en anglais 

Les centres dédiés aux personnes aveugles et malvoyantes sont en grand nombre sur le territoire canadien.

Deux organismes se distinguent : INCA, tout d’abord, spécialisé davantage dans les « services communautaires », dixit M. Demers. Une cinquantaine de bureaux sur le territoire canadien aident les aveugles et malvoyants « à trouver des outils pour naviguer, pour leur dire par exemple comment se servir de Facebook, ou encore de LinkedIn ».

La deuxième grosse association, Réadaptation en déficience visuelle, se concentre plus directement sur les soins de santé destinés à l’adaptation. Marcher avec une canne, apprendre à lire le braille, développer son autonomie à la maison, ou ses capacités devant un poste de travail, autant de gestes indispensables dans une vie quotidienne.

Le bémol : les services en français fournis par les deux organismes en Ontario sont très insuffisants. « C’est certainement un point sur lequel on doit travailler », constate le directeur général de la Fondation INCA-Québec. «  Nous devons trouver des employés bilingues, c’est la première solution ! »

David Demers (au centre) de la Fondation INCA. Gracieuseté : Fondation INCA

Le Franco-Ontarien Jacob Way-White, intervenant dans notre article diffusé hier, a parfois collaboré avec l’un des bureaux d’INCA à Brantford. Confirmation : «  Les personnes qui travaillent à l’intérieur sont anglophones. Moi, j’enseignais aux enfants c’est quoi être aveugle, mais je ne pouvais pas enseigner en français. »

La raison de ce manque de services en français est d’abord juridique. Situés en Ontario, ces deux organismes à but non lucratif répondent au financement du gouvernement provincial, mais ne sont pas assujettis à la Loi sur les services en français (LSF) de l’Ontario.

Un constat s’élargissant à toutes les personnes en situation de handicap 

Ces manques de ressources pour les personnes atteintes de déficiences en contexte minoritaire, Anne Levesque les connaît très bien. L’avocate et professeure adjointe à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa s’est penchée à de nombreuses reprises sur cette question. Et ses conclusions englobent toutes les personnes en situation de handicap.

« C’est de l’intersectionnalité, car ils sont doublement victimes de discrimination, d’une part à cause du fait qu’ils sont en minorité linguistique, mais aussi, car il existe une barrière en raison de leur déficience. »

Et de poursuivre : « On ne doit pas juste penser aux droits linguistiques comme aux droits des fonctionnaires qui prennent l’avion et sont aisés, mais on doit penser aux francophones les plus vulnérables, quand on offre un service. Le système des cliniques en Ontario fait partie des meilleurs systèmes d’aide juridique au monde, mais il n’y a pas beaucoup de services en français pour les personnes ayant une déficience. »

David Demers d’INCA compte bien profiter de la pandémie en misant sur le virtuel pour capter plus de Franco-Ontariens.

« Pour briser l’isolement, on fait actuellement des cafés-rencontres, des vidéoconférences, des formations en technologie adaptée… Nous avons aussi des groupes d’entraide, mais nous pourrions élargir cette formule en dehors du Québec. La Fondation INCA a élargi son offre de programmes à distance pour les Canadiens touchés par la cécité. Nous sommes résolus à combattre les conséquences négatives que l’isolement peut causer aux citoyens vivant avec une perte de vision. »

Une bonne idée ? Maryse Glaude-Beaulieu, notre première intervenante, n’est pas contre.

« Les INCA en Ontario restent malheureusement très ancrées dans la culture anglophone. Les francophones en milieu minoritaire pourraient plus facilement bénéficier de formations les aidant avec la technologie sur un poste de travail ou dans leur vie quotidienne. »

Jacob Way-White est lui plus réservé. « Disons que je viens d’une famille francophone, mais on ne parle pas en français souvent dans la famille. »

La suite de notre grand dossier sur les personnes en situation de handicap pendant la pandémie, demain, sur ONFR.orgJeudi lisez Les enfants autistes perturbés par la pandémie

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