Olivier Debrégeas, du Parc des Princes à Toronto, au service du collectif
[LA RENCONTRE D’ONFR]
Né à Paris, passé par Madrid puis Montréal avant de s’établir à Toronto, Olivier Debrégeas est devenu au fil des années l’un des visages les plus connus de la communauté française de la Ville Reine. Derrière les rassemblements de supporters de l’équipe de France, les célébrations du 14 juillet, le succès du PSG Fan Club Toronto ou encore son engagement au sein de la francophonie torontoise, se cache une même volonté : créer des liens avec les gens. Au lendemain de l’ouverture de la Coupe du monde 2026, ONFR a rencontré cet amoureux du football, de la langue française et de la vie communautaire.
Racontez-nous votre parcours avant votre arrivée au Canada.
Je suis né à Paris, dans le 15e arrondissement, puis j’ai grandi en région parisienne. J’ai eu une enfance heureuse, entouré de ma famille et de mes amis. Très tôt, le football a occupé une place importante dans ma vie.
Je fais partie d’une génération qui a grandi dehors. Quand il n’y avait rien à faire, on prenait un ballon et on allait jouer dans la rue avec les copains. Un sac à dos faisait un poteau, un chandail faisait l’autre et le terrain était prêt. J’ai ensuite joué au football pendant une quinzaine d’années et plusieurs de mes meilleurs amis aujourd’hui sont encore ceux que j’ai connus sur les terrains.
Professionnellement, j’ai évolué dans le domaine des technologies et des communications. C’est d’ailleurs mon travail qui m’a ouvert les portes de l’international.
Avant le Canada, vous avez vécu une première expatriation en Espagne. Comment cette aventure a-t-elle commencé?
J’ai vécu une première expatriation à Madrid avec ma famille. Ça a été un choc culturel fantastique. La vie espagnole est différente, les horaires sont différents, le rythme est différent. On prend le temps de vivre.
J’y suis arrivé grâce à mon travail. À l’époque, je travaillais déjà pour la même entreprise qui allait plus tard me proposer de poursuivre l’aventure au Canada. Cette expérience nous a permis de découvrir une autre culture et de réaliser que l’expatriation pouvait être une formidable aventure familiale.
Comment s’est ensuite présenté le projet canadien?
Le Canada est arrivé grâce à une opportunité professionnelle. Mon entreprise m’a proposé de poursuivre l’aventure à Montréal. C’était une occasion difficile à refuser et nous étions prêts à relever un nouveau défi.
Nous sommes arrivés à Montréal le 28 décembre 2010. Je me souviens encore du contraste entre Madrid et le froid québécois. C’était un véritable choc climatique. Nous passions d’un environnement relativement doux à des températures largement sous zéro.
Heureusement, j’arrivais avec un emploi déjà en place, ce qui a facilité mon intégration. Pour ma femme et mes enfants, l’adaptation a été différente. Il a fallu reconstruire un réseau, comprendre les codes locaux et bâtir une nouvelle vie. Avec le recul, je réalise à quel point le soutien de mon épouse a été essentiel dans cette transition.
Manifestement, nous avons aimé l’expérience puisque nous sommes toujours au Canada aujourd’hui.

Comment s’est passée votre arrivée à Toronto quelques années plus tard?
Toronto a représenté un autre choc, mais d’une nature complètement différente. Montréal demeure une grande ville, mais elle conserve une certaine douceur de vivre. Toronto, c’est une métropole qui va vite. On retrouve un peu l’énergie des grandes capitales internationales.
La différence linguistique a aussi été importante. À Montréal, on peut vivre principalement en français. À Toronto, la réalité est différente. Le travail, les services, le quotidien se déroulent largement en anglais.
Lorsque je suis arrivé, j’ai d’ailleurs voulu m’immerger complètement dans cette réalité anglophone. Je voulais découvrir la culture locale, améliorer mon anglais et sortir de ma zone de confort. Mais assez rapidement, quelque chose m’a manqué.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de vous rapprocher de la communauté francophone?
Je cherchais ma tribu. Au début, je pensais que je pouvais faire abstraction de mes racines culturelles françaises. Puis je me suis rendu compte qu’il me manquait les références communes, l’humour, les discussions, les repas entre amis, les apéros, tout ce qui fait partie de notre identité.
Toronto est une ville extraordinaire parce qu’on peut y trouver pratiquement toutes les cultures du monde. Mais pour profiter pleinement de cette richesse, il faut aussi savoir qui l’on est soi-même.
Je me suis donc progressivement rapproché de la communauté francophone. Ce n’était pas un rejet de l’anglais, bien au contraire. C’était simplement un retour vers une partie de moi qui avait besoin d’exister également.
Comment est née la Fédération Tricolore de Toronto?
Avec plusieurs amis, nous avions constaté qu’il existait beaucoup de Français et de francophones dans la région, mais relativement peu d’occasions de se rassembler. Nous avons donc créé la Fédération Tricolore de Toronto afin d’organiser les célébrations du 14 juillet et de favoriser les rencontres au sein de la communauté.
Au départ, les moyens étaient modestes. Une connexion Internet, un projecteur, un écran improvisé et beaucoup de bonne volonté. Mais l’objectif n’a jamais changé : permettre aux gens de se rencontrer. Très vite, le football est devenu un formidable outil de rassemblement.

Que représente pour vous la Coupe du monde 2018 vécue à Toronto?
C’est probablement l’un des plus beaux souvenirs de mon parcours communautaire. Tout est parti d’une discussion lors d’un concert du groupe IAM à Toronto. Nous avons commencé à imaginer des rassemblements pour regarder les matchs de l’équipe de France.
Au premier match, nous étions une dizaine. Puis les victoires se sont enchaînées. Les rassemblements ont grandi. Nous avons changé de salle plusieurs fois. Pour la finale, nous avons dû nous installer dans l’atrium de Ricarda’s. Près de 1000 personnes étaient présentes.
Quand je repense à cette journée, je ressens encore énormément d’émotion. Bien sûr, il y a la victoire de la France, mais il y a aussi tout ce que nous avons construit à Toronto pendant cette compétition. Nous sommes passés de quelques supporters à une véritable communauté.
Comment est née ensuite l’aventure du PSG (Paris Saint-Germain) Fan Club Toronto?
Le projet est né très naturellement. Avec Victor Reymond et Charles Cho, nous nous sommes aperçus que nous regardions tous les matchs du PSG chacun de notre côté, sur notre canapé. Nous avons fini par nous poser une question simple : pourquoi ne pas les regarder ensemble?
Nous avons commencé à organiser quelques rassemblements dans différents établissements de la ville. Puis un jour, alors que j’étais à New York pour le travail, je suis allé assister à un match avec le fan club local du PSG.
Une photo publiée sur les réseaux sociaux a attiré l’attention du Paris Saint-Germain lui-même. Le club nous a contactés pour nous dire qu’il ignorait l’existence d’un fan club à Toronto. Quelques mois plus tard, nous étions officiellement reconnus comme PSG Fan Club Toronto.
Comment expliquez-vous sa croissance au fil des années?
L’arrivée de joueurs comme Neymar, Messi ou Mbappé a évidemment contribué à accroître la visibilité du club, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire.
Nous avons toujours voulu créer quelque chose qui dépasse le simple visionnement de matchs. Nous avons développé un programme de membres, organisé des activités de réseautage, lancé un club de course à pied et établi des partenariats avec d’autres organisations sportives. Nous avons également créé des liens avec des fan clubs du monde entier.
Aujourd’hui, nous essayons aussi de transmettre l’histoire du PSG aux nouvelles générations. Quand nous organisons des concours ou des quiz, il y a toujours quelques questions sur Raí, Ginola, Bernard Lama ou les débuts du club. Il est important de savoir d’où l’on vient.
Votre engagement vous a également amené vers l’ACFO Toronto. Pourquoi?
Parce qu’il est important de défendre la place du français à Toronto. Quand on vit ici, on réalise rapidement que le français est présent, mais qu’il faut constamment le faire vivre. Je voulais contribuer à cet effort.
Ce n’est pas un combat contre l’anglais. C’est un engagement pour le français. Je voulais participer à cette réflexion sur la place de notre langue dans l’espace public, dans les institutions, dans les services et dans la vie quotidienne.

Comment voyez-vous aujourd’hui la francophonie torontoise?
Je pense qu’elle a longtemps été très discrète. Pendant longtemps, elle a été un peu comme le bon élève qui ne veut pas déranger. Mais je trouve qu’elle a énormément progressé.
Il y a eu des victoires importantes. Plus de services en français, plus de visibilité, plus d’événements. Aujourd’hui, nous avons une place réelle dans cette ville.
Ce qui est essentiel, selon moi, c’est de comprendre qu’il n’existe pas plusieurs francophonies distinctes. Il n’y a pas la francophonie française, africaine, haïtienne ou franco-ontarienne. Il y a la francophonie. Nous devons travailler ensemble parce que c’est notre plus grande force.
Vous avez également fait un saut en politique consulaire cette année. Pourquoi?
Parce que le projet est venu me chercher. Je voulais mieux comprendre comment fonctionnait la représentation des Français de l’étranger et voir comment je pouvais contribuer différemment à la communauté.
Cette expérience m’a permis de découvrir un autre aspect de l’engagement citoyen. J’ai mieux compris les enjeux vécus par les Français établis à l’étranger et l’importance de maintenir un lien fort avec eux. Je n’ai jamais eu l’ambition de faire carrière en politique, mais je crois qu’il est important de participer à la vie démocratique lorsqu’on en a l’occasion.
Vos lunettes sont devenues votre marque de commerce. D’où vient cette idée?
(Rires.) C’est complètement involontaire.
Après plusieurs années dans le secteur des technologies, j’ai travaillé pour Carl Zeiss, une entreprise spécialisée notamment dans l’optique. J’ai découvert un univers fascinant et j’ai commencé à m’intéresser davantage aux lunettes.
À un moment donné, j’ai décidé d’abandonner les montures classiques et d’essayer quelque chose de plus original. Petit à petit, les lunettes sont devenues plus colorées, plus visibles.
Et les gens ont commencé à me reconnaître grâce à elles. Aujourd’hui encore, certaines personnes me disent qu’elles m’ont identifié avant tout grâce à mes lunettes. C’est devenu une signature complètement inattendue.

De quoi êtes-vous le plus fier aujourd’hui?
Sans hésiter, ma famille. Toutes ces activités demandent énormément de temps. Derrière chaque projet, chaque événement et chaque engagement, il y a aussi une épouse, des enfants et des proches qui acceptent de partager ce temps. Ma plus grande fierté, c’est d’avoir réussi à rester un père et un mari présent malgré tous ces engagements.
Ensuite, si je regarde tout ce qui a été réalisé à Toronto, je crois que ce qui me rend le plus heureux, ce sont les rencontres. Des gens qui se sont connus lors d’un événement du PSG Fan Club. Des amitiés qui sont nées à la Fédération Tricolore. Des personnes qui se sont rencontrées grâce à une passion commune.
Au fond, si j’ai contribué à créer ces liens-là, alors j’ai réussi quelque chose.
LES DATES-CLÉS D’OLIVIER DEBRÉGEAS
17 juin 1977 : naissance à Paris.
Août 2009 : première expatriation familiale à Madrid.
28 décembre 2010 : installation à Montréal.
1er juillet 2015 : arrivée à Toronto.
Mars 2018 : lancement du projet Bastille Day 2018 avec la Fédération Tricolore de Toronto.