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Engouement pour l’achat local chez les Franco-Ontariens

Temps de lecture : 5 minutes

Alors que la pandémie perdure, nous nous sommes demandé si les Franco-Ontariens avaient développé un attachement plus grand pour les entreprises locales. Malgré un manque de statistiques sur ce sujet précis, les intervenants que nous avons sondés sont unanimes : il y a un réel désir des consommateurs d’encourager les commerces francophones de la province en ces temps difficiles.

La pandémie a nécessairement bouleversé les habitudes des consommateurs. Dominique Raymond, propriétaire du Petit panier de Sudbury, conçoit des paniers cadeaux réunissant différents types de produits. Elle constate que le télétravail lui a enlevé une partie de sa clientèle, composée de propriétaires d’entreprises qui offraient des cadeaux à leurs employés, par exemple lors des partys de bureau.

La majorité de ses ventes se fait maintenant à des gens de l’extérieur qui veulent gâter leurs proches à Sudbury, alors qu’on ne voyage plus comme avant. Ces clients venus d’aussi loin que d’Europe ou d’Australie apprécient que l’entreprise s’occupe de la livraison locale.

L’expression «  achat local  » prend donc un nouveau sens, mais cet exemple démontre que des clients qui pourraient acheter de n’importe où dans le monde cherchent des entreprises spécifiquement franco-ontariennes.

Crédit image : Rachel Bolduc-Crustin

Nathalie Savard, qui travaille à la librairie familiale Le coin du livre d’Ottawa depuis 35 ans, voit aussi sa clientèle se transformer. « La communauté franco-ontarienne, on se tient ensemble et on veut encourager les entreprises franco-ontariennes. On voit vraiment que les gens vont faire un double effort, qu’ils vont faire un détour pour venir nous voir. » Elle affirme rencontrer beaucoup de nouveaux visages depuis l’arrivée de la pandémie.

Selon elle, ce qui démarque les entreprises locales est l’expérience complète qu’elles offrent à leurs clients. Nathalie Savard mise beaucoup sur le service à la clientèle et les conseils que les gens ne recevront pas dans les grandes surfaces.  

Les avantages et inconvénients de s’afficher comme francophone

Pour certaines entreprises, la période pandémique est plus contraignante. C’est le cas de Maguire Shoes, qui vent des souliers haut de gamme à prix juste, fabriqués de façon éthique et sans intermédiaires. L’entreprise montréalaise prévoyait ouvrir une boutique à Toronto le 15 mars 2020, mais aura dû attendre 11 mois de plus avant d’accueillir les clients.

Selon la co-propriétaire, Myriam Belzile-Maguire, le fait d’être une entreprise francophone a été un avantage pour s’implanter dans le marché, québécois au départ, puis franco-ontarien ensuite.

« Si on avait démarré la compagnie aux États-Unis, on se serait perdues dans la masse. [Commencer en français] nous a aidé à avoir une bonne base, pour ensuite s’exporter en anglais, » affirme celle qui travaille aujourd’hui dans les deux langues. Selon elle, le bouche-à-oreille et l’appui des médias francophones, plus concentrés, ont permis à Maguire Shoes de se faire connaître rapidement. Même dans la boutique torontoise, les gens s’attendent à être servis en français.

Myriam Belzile-Maguire expose tout de même un défi à s’afficher comme entreprise bilingue. Les outils technologiques, par exemple pour l’achat en ligne ou l’envoi d’infolettres, ne sont pas conçus pour être exploités simultanément dans deux langues différentes. Cela demande donc plus de gestion, de programmation et de coûts pour l’achat d’applications supplémentaires.

Malgré ce bémol, il est important pour elle et sa sœur Romy, co-propriétaire de Maguire Shoes, de continuer d’offrir un service de qualité dans la langue de Molière. C’est aussi ce que les consommateurs veulent, à en juger par les commentaires qu’elles reçoivent lorsque les outils en français fonctionnent mal.

Les soeurs Romy et Myriam Belzile-Maguire dans leur boutique de Toronto.
Les soeurs Romy et Myriam Belzile-Maguire dans leur boutique de Toronto. Crédit image : Niamh Barry

Pour Audrey Debruyne, propriétaire de la microentreprise Petits plaisirs solitaires, le sentiment d’appartenance de la communauté franco-ontarienne ne date pas de la pandémie. «  Depuis la Résistance, les gens veulent s’afficher, s’identifier davantage.  »

Celle qui crée sur mesure pour ses clients constate un engouement pour les initiatives qui rendent la francophonie visible. La couturière a d’ailleurs fabriqué tellement de masques vert et blanc qu’elle s’est lassée de son propre produit.

Une nouvelle plateforme pour les entreprises franco-ontariennes

Depuis mars 2021, la Fédération des gens d’affaires francophones de l’Ontario (FGA) propose le volet grand public de sa plateforme Quartier d’affaires, qui répertorie et supporte activement les entreprises franco-ontariennes en tous genres.

Le directeur général de la FGA, Richard Kempler, voit un engouement clair de la part des consommateurs francophones, mais aussi francophiles. Selon lui, la réputation du francophone qui sait s’amuser attire une clientèle anglophone dans certains domaines, comme l’alimentation ou l’art de vivre.

Par contre, s’afficher comme francophone n’est pas le critère le plus important à l’aube de 2022, selon lui : « Acheter local, oui, parce que c’est un acte militant et volontaire. Mais c’est surtout la capacité d’acheter en ligne » qui déterminera quelle entreprise pourra survivre à la pandémie.

Richard Kempler, directeur général de la FGA, croit qu’il est essentiel pour les PME d’offrir l’option d’achat en ligne. Source : FGA

Selon le premier Profil sommaire de l’économie franco-ontarienne, publié par la FGA en mai dernier, il existe environ 18 875 entreprises franco-ontariennes. 90 % de celles-ci sont des PME, voire des microentreprises. Jusqu’à 80 % d’entre elles n’offrent actuellement aucun service d’achat en ligne fiable.

Quartier d’affaires aide ces entrepreneurs à développer une présence web. « D’ici cinq ans, les entreprises qui n’auront pas de présence en ligne pour vendre sont vouées à disparaître, » spécule Richard Kempler.

Pour Dominique Raymond, propriétaire du Petit panier de Sudbury, la présence en ligne est effectivement essentielle. Elle constate que l’achalandage dans sa boutique physique n’a plus rien à voir avec le volume observé sur son site web. Même les clients locaux privilégient de plus en plus l’option numérique.

Une exception à cette règle impérative est la librairie Le coin du livre, qui s’en sort très bien sans vendre sur Internet… pour l’instant. Nathalie Savard nous dévoile que le commerce familial adhérera bientôt à la plateforme Les libraires, qui permet d’acheter sur un même site web des livres venus d’un grand nombre de librairies indépendantes. Elle en parle comme d’une nouvelle étape de développement plutôt qu’une obligation.

Richard Kempler rejoint Nathalie Savard sur un point : c’est l’expérience et l’identité qui permettront aux entreprises de se démarquer dans l’océan numérique.

« On ne vend pas juste une adresse web. On vend vraiment une expérience qui se caractérise par les portraits des gens qui sont derrière. Les entreprises ne sont pas des vendeurs anonymes. Ils ont une histoire. Ils ont tous un parcours francophone. Ils ont souvent un parcours francophone immigrant. Et ce sont souvent des femmes qui sont cheffes d’entreprises. »

Quartier d’affaires permettra prochainement d’identifier plus clairement les besoins et de soutenir davantage les entrepreneurs franco-ontariens, entre autres dans leur virage numérique. La plateforme offre déjà de nombreux services gratuits aux entreprises, dont un volet réseautage qui crée de grandes possibilités de collaboration entre les entreprises.

Source : FGA

Tout au long de nos conversations pour cet article, nous avons pu constater que les Franco-Ontariens avaient déjà un fort sentiment d’appartenance à leur communauté, que les intervenants ont souvent qualifiée de « tissée serrée ». La pandémie a consolidé ce sentiment dans un désir de solidarité envers les entreprises qui s’affichent comme francophones en Ontario. Les propriétaires se sentent soutenus et peuvent espérer que cet engouement pour la consommation locale restera au-delà de la crise sanitaire… pourvu qu’ils s’assurent d’être présents sur le web.

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