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Amikley Fontaine, des blessures à l’âme et une motivation

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TORONTO – Il n’a fallu qu’une étincelle pour que les États-Unis s’embrasent. Une colère qui a vite atteint le Canada, et une partie du monde. Douze jours après la mort de George Floyd tué par un policier blanc à Minneapolis, l’émotion reste à son comble. Parmi les milliers de manifestants à Toronto : le leader francophone Amikley Fontaine. Pour le président de la Fondation Sylvenie Lindor qui vient en aide aux jeunes Noirs dans la Ville reine, les vérités doivent se dire, et les actions suivre. Entre colère et espoir d’un monde meilleur, le militant se livre sans langue de bois. 

« La première question est celle que nous posons à tous nos invités depuis le début de l’épidémie, comment s’est passé votre confinement ?

Je l’ai vécu à la maison. J’ai un contrat avec le gouvernement de l’Ontario. Je réponds à des questions générales de la part d’étudiants, dans les deux langues officielles. Durant mon temps libre, je fais du bénévolat avec ma Fondation Sylvenie Lindor. Je marche un peu, je fais du sport…

Cette semaine a été particulièrement animée avec malheureusement les émeutes, et les différentes manifestations au Canada. Comment avez-vous vécu tous ces événements ?

(Longue hésitation). Bonne question. C’est finalement de se rendre compte comment les pratiques racistes ont été institutionnalisées, en rendant l’homme noir vulnérable et incapable d’accéder à la justice et à un traitement égal. Le racisme anti-noir n’est pas surprenant. Regardez ce qui se passe avec George Floyd, comment notre être a été blessé dans sa profondeur. Nous vivons une agonie collective en tant que communauté. Beaucoup de principes, adoptés il y a 70 ou 75 ans contre le racisme, ont été à force rejetés devant la montée d’un nationalisme étroit, mais aussi de l’extrême droite.

Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a d’abord dit qu’il n’y avait pas, au Canada, un racisme systémique aux racines profondes comme aux États-Unis, avant de faire marche arrière, et d’affirmer qu’un racisme existait. Bref, comment s’interprète ce racisme systémique en Ontario ?

C’est difficile de donner une définition exacte. Je pourrais expliquer que que la décennie des personnes d’ascendance africaine n’est pas célébrée  par la francophonie ontarienne, et l’on voit une très faible représentation des minorités raciales à travers des postes avancés, que ce soit à l’Université de l’Ontario français (UOF), au Commissariat aux services en français, à Radio-Canada ou encore à TFO.

C’est aussi cette douleur de voir un processus partisan, voir que l’homme noir a toujours été vu comme un paria dans la société. Si parfois on a un Canadien noir qui a des responsabilités, on peut considérer que cette personne a fait tellement de compromis, qu’elle est devenue une représentation caricaturale.

Je vous réfère aussi aux travaux de la Commission ontarienne des droits de la personne de l’Ontario. Elle montre clairement qu’il existe un profilage racial qui affecte les personnes d’ascendance africaine. Par ailleurs, selon le Bureau de l’enquêteur correctionnel du Canada, la présence de Canadiens noirs dans les prisons a augmenté de 80 %.

Voyez-vous la police comme une menace ?

Les Noirs sommes arrêtés et surveillés pour rien. Nous ne sommes pas protégés, et nous avons l’impression d’être vus en permanence comme une menace à la société. La politique anti-noire est trop en vigueur, et paradoxalement, on a l’impression que la volonté d’en parler n’existe pas au Canada. Aux États-Unis, c’est facile d’avoir les données. Au Canada, nous n’avons pas les moyens de voir ce qui se passe. Les Noirs n’ont pas les moyens de se protéger.

Il faut rappeler que la fusillade récente à Halifax [cette tuerie, le 19 avril 2020, a fait 23 morts], ou encore celle de Toronto [cette attaque à la voiture-bélier, le 23 avril 2018, a provoqué la mort de 10 personnes] n’ont pas été faites par des Noirs !

Le Canada est-il moins touché par le racisme que les États-Unis, autant ou plus ?

Encore une fois, c’est difficile de donner une réponse exacte, mais aux États-Unis, les Noirs qui représentent 18 % de la population ont plus de visibilité, alors qu’au Canada, ils ne représentent que 3 % de la population. Le racisme est partout, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou au Brésil, dans les favelas. C’est un système qui est mis en place à travers le système pénal, la brutalité policière, mais aussi le système économique qui n’intègre pas assez les Canadiens noirs.

Manifestation contre le racisme à Toronto, le samedi 30 mai. Archives ONFR+

À titre personnel, est-ce que vous avez déjà été victime de racisme ?

J’ai été victime de racisme, bien sûr. Deux événements me reviennent. En 2008, je marchais dans la rue, du côté d’Etobicoke. Un policier m’a demandé mon identification. Je n’avais rien fait. Pourquoi était-ce nécessaire ? C’était clairement du profilage racial.

La deuxième fois, en 2017, je conduisais une Mercedes. La police m’a arrêté et m’a accusé d’avoir falsifié mon permis de conduire, et d’avoir volé l’identité de quelqu’un d’autre. J’ai dû montrer ma carte de crédit, ma carte de santé, et sur Internet, leur montrer les entrevues que j’avais faites avec les médias pour les convaincre.

Est-ce aujourd’hui suffisant d’avoir des minorités raciales parmi les policiers ?

Ce n’est pas suffisant, car on fait partie d’un système dominé par la suprématie blanche. On n’a pas besoin d’être blanc pour accepter la suprématie blanche, on peut l’accepter en tant que noir. Peu importe si le chef de police est noir, on aimerait des mesures qui nous protègent beaucoup plus !

Quelles sont ces mesures ? Que faut-il faire aujourd’hui pour vaincre le racisme ?

Je dirais qu’il faut continuer à encourager les efforts faits récemment par le premier ministre Justin Trudeau, notamment avec la création par le gouvernement d’un secrétariat pour lutter contre le racisme. On pourrait aussi faire plus de mesures dans le système pénal pour limiter les jeunes Noirs dans les prisons. On aimerait voir une politique qui nous protège, des politiques qui favorisent le vivre ensemble. Ce n’est pas une lutte anti-blanche, mais une lutte pour le respect de l’homme noir.

Dans la police, je prône aussi la création d’une unité de lutte spécialisée contre le racisme anti-noir. Là, on pourrait faire des plaintes librement contre les policiers.

Diriez-vous tout de même que la situation est meilleure qu’avant ?

(Hésitation) C’est difficile de dire. Le racisme a toujours été là, mais maintenant il est filmé. Maintenant, on assiste à une prise de conscience collective qui rejette la brutalité. Chacun est porteur d’un téléphone, toutes les actions sont donc beaucoup plus visibles.

Parlez-nous un peu de cette Fondation Sylvenie Lindor, le nom de votre mère, que vous avez fondée en 2011 pour venir en aide aux jeunes Noirs défavorisés. Comment cela fonctionne ?

Nous avons beaucoup de francophones, donc nous essayons de contrer les barrières linguistiques, mais aussi combattre la pauvreté, par l’inclusion économique et sociale. Notre travail se concentre sur les formations et les programmes qui favorisent l’intégration économique et le bien-être des jeunes Noirs, notamment à travers le soccer et des activités culturelles. Nous avons aussi lancé avec Toronto youth action for change des activités d’entrepreneuriat et de leadership, avec des conférences et des ateliers avec des mentors.

Après neuf ans, quelles sont les actions de votre fondation dont vous êtes aujourd’hui le plus fier ?

Je dirais surtout d’avoir fait comprendre aux jeunes à la fois l’importance majeure de leur identité canadienne, mais aussi l’appartenance à leur pays de naissance, faire naître en eux un esprit d’entrepreneur et de prendre leur destin en main, d’aller au-delà de leurs attentes.

Le défi, c’est que nous travaillons avec des budgets limités de 10 000 à 15 000 $ par année. Récemment, nous avons cependant reçu un financement de 70 000 $ de Patrimoine canadien pour Toronto youth action for change.

Avec la COVID-19, beaucoup de jeunes ont été touchés, notamment en perdant leur emploi, ou bien des étudiants internationaux. Beaucoup d’entre eux sollicitent notre support, car ils ont beaucoup d’anxiété. Durant cette crise, ils consomment beaucoup plus d’aliments !

On l’a dit, il y a beaucoup de jeunes francophones qui font appel à votre association. Est-ce que la lentille linguistique entre en jeu lorsqu’on interagit avec la police ?

Oui. Prenons un exemple. Souvent, quand on conduit et que la police nous arrête, on est paniqué. On n’a pas la capacité d’étaler notre langue face à un homme avec une arme à la main. Donc oui, dans certaines circonstances, être noir et francophone, c’est déjà être victime d’une double exclusion.

Source : Facebook Amikley Fontaine

Vous avez quitté Haïti, votre pays d’origine, pour immigrer au Canada en 2008. Pourquoi ce choix ?

Le Canada et Haïti ont des similitudes. Ce sont deux pays bilingues en Amérique. Avec le français parlé au Canada, cela me donnait l’assurance d’une intégration plus facile. La langue est l’outil de la pensée. Elle facilite l’intégration des immigrants !

C’était surtout l’époque de la mondialisation. J’étais grandement attiré par le multiculturalisme, et le système d’éducation proposé par le Canada.

Que représente votre pays d’origine pour vous ?

Beaucoup d’interpellation ! Haïti est le deuxième pays qui a été indépendant en Amérique, mais aussi le premier pays qui a décolonisé la langue française, la langue qui servait aux colons français pour exploiter les gens.

Ce multiculturalisme est parfois encensé, d’autre fois critiqué… Quel regard portez-vous sur ce système, 12 ans après votre arrivée ?

Il faut laisser la place au changement. Je veux réclamer ma voix dans une société qui est la mienne, qui m’a aidée, et que j’ai aidée en retour. Le multiculturalisme, comme je le vois, fait la promotion de l’intégration, et donne plus de présence aux minorités. »


LES DATES-CLÉS D’AMIKLEY FONTAINE :

1978 : Naissance à Jérémie (Haïti)

2008 : Arrivée au Canada, à Toronto

2011 : Lance la Fondation Sylvenie Lindor

2014 : Obtient un baccalauréat en philosophie à l’Université York  

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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