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Andrée Christensen, la recherche des îles et de l’envol

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Encore. Mercredi soir, Andrée Christensen a remporté le Prix du livre d’Ottawa, « création littéraire en français » pour son roman L’Isle aux abeilles noires. Un sésame obtenu deux ans seulement après le dernier dans la même catégorie. Plus que jamais l’une des auteures les plus récompensées de l’histoire de l’Ontario français, elle se confie lors de ces 45 minutes d’entrevue. Discrète, préférant la nature aux conventions sociales, Andrée Christensen a aussi quelques rêves constants : les îles et le lointain.

« Ce n’était pas votre premier Prix du livre d’Ottawa, mercredi soir. Vous l’aviez obtenu il y a deux ans pour votre recueil de poésies Épines d’encre, Trente-trois masques de la rose, ainsi qu’en 1995 et 2008. Quel est votre secret ?

Il n’y a pas de secret (Rires). Juste une réaction de surprise, compte tenu surtout de la qualité des ouvrages des quatre autres finalistes [Lisa L’Heureux, Daniel Groleau-Landry, Éric Mathieu et Michelle Deshaies]. J’ai été surprise, et très émue. C’est le prix de la ville d’Ottawa, et j’ai vécu une grande partie de ma vie à Ottawa. J’étais beaucoup émue. Quand on a fait partie d’un jury, on sait qu’il y a trois personnes qui ont lu votre livre, et qui ont choisi de le récompenser. C’est tout ce que veut dire un prix !

Mais les prix littéraires servent aussi à relancer le livre. Le temps de vie d’un livre est très court. En six mois, ils sont remplacés par des nouveautés. Ces prix leur donnent donc une nouvelle vie.

C’est votre troisième roman, alors que vous avez une vingtaine de livres à votre actif. Depuis la parution de votre dernier roman La mémoire de l’aile en 2010, huit ans se sont écoulés. Pourquoi ce temps d’attente ?

Je suis revenu immédiatement au roman après La mémoire de l’aile. Pendant huit ans, j’ai travaillé au roman, même si entre-temps, j’ai publié deux recueils de poésie. J’ai travaillé sur l’île imagine de L’Isle aux abeilles noires pendant huit ans. J’ai cheminé avec les personnages.

Qu’est-ce qui a été le plus long ?

J’ai fait énormément de recherches, sur des thèmes que je connaissais à peine, et qui me fascinaient depuis longtemps, comme l’apiculture, la fabrication des parfums, et des domaines plus spécifiques comme la synesthésie. Je dirais ensuite que ça m’a pris cinq ans à terminer le premier jet du livre. J’ai construit le livre à la manière d’une ruche. J’ai créé 60 chapitres en leur donnant un titre de travail. Quand j’avais une idée, j’allais les déposer dans ces alvéoles. Je ne savais pas du tout si à la fin, j’allais avoir un véritable roman.

Andrée Christensen recevant le Prix du livre d’Ottawa, des mains du maire Jim Watson. Source : Facebook Association des auteures et auteurs de l’Ontario français.

Dans L’Isle aux abeilles noires, est-ce que vous avez voulu faire de la vie des abeilles une allégorie de la condition humaine ?

Oui ! La situation des abeilles aujourd’hui est vraiment un problème. Einstein l’avait par exemple dit que la fin des abeilles signifierait la disparation de l’homme. Les abeilles souffrent au point de nous quitter. Nous faisons les sourdes oreilles. Elles pleurent la nature entière, la nature qu’on a trahie, et qu’on blesse. Elles sont devenues un symbole de la fragilité de la planète et de la vulnérabilité de chaque être humain (Émue).

À la lecture de votre roman, on a l’impression que beaucoup de malheurs arrivent en raison des protagonistes féminins. Est-ce un choix ?

Pas seulement chez les personnages féminins ! En réalité, c’est la part d’ombre que l’on porte tous en nous. Prenons l’exemple de Melyssia [l’une des personnages principales]. Elle est à la fois solaire,  vive et impétueuse, mais il y a le côté sombre qu’on voit à travers son œil bleu, comme elle a les yeux vairons. Aussi, l’île, le cadre principal du roman, est divisée en deux. Il y a une faille au milieu de l’île, et qui sépare l’île en deux personnalités. Tous les êtres humains portent un côté sombre. Tout ce qui se passe dans la ruche, cette alchimie noire, ça se passe dans l’obscurité de la ruche. Cette obscurité que l’on porte, c’est pourtant la créativité. Ce côté d’ombre est à mon avis un côté important, et plus on refuse notre ombre, plus l’ombre nous ronge.

Yselle, un autre personnage, n’a pas réussi à faire revenir son ombre vers la lumière. L’un des personnages plus lumineux, comme Anaïs, réussit à trouver un équilibre avec son côté sombre, et la transformation de toute cette noirceur autour d’une création.

Vos personnages sont français, danois, grecs, mais également d’autres nationalités, pourtant ils communiquent tous très facilement entre eux. Comment est-ce possible ?

Tous ces personnages communiquent par les émotions. Leur communication porte davantage sur les émotions que l’intellect. Ils sont réunis par la beauté, par l’âme humaine. On voit que trois des personnages sont unis par la musique, une fois arrivés sur l’île. Les arts sont très importants, et tout l’aspect de création est le point commun de ces personnages.

Quelle est la différence entre les processus d’écriture d’un roman et d’un recueil de poésie ?

Oh mon dieu ! Le temps d’un roman est beaucoup plus long. Un roman raconte, alors que ma conception de la poésie, c’est qu’elle ne raconte pas. Elle fait appel aux sens, à l’émotion. C’est un appel direct avec un minimum de mots. Souvent, des gens m’ont dit qu’en écrivant des romans, je trahissais la poésie. Mais je pense que dans mes romans, je ne suis jamais très loin de la poésie. J’essaye d’évoquer plus que d’expliquer. Un roman raconte, mais l’élément de poésie peut être aussi important dans la narration.

Ces archipels, et ces îles lesquels sont imaginées, est-ce que vous aussi auriez aimé y vivre ?

Absolument ! La création de ces paysages a été un élément important. Le mot île me fait rêver. L’attrait de la vie insulaire vient de mon père qui a vécu son enfance sur l’île d’Endelave au Danemark. C’est peut-être pour m’aider à faire mon deuil que j’ai choisi de situer mon roman dans une île encore une fois. Cette île aux abeilles noires m’a été inspirée dans un numéro de National Geographic. Mon île, je ne l’ai pas imaginé idyllique, mais avec ses forces, faiblesses et ses failles.

De quel deuil parlez-vous au juste ?

Il y avait la maison de famille sur cette île du côté de chez mon père. Je devais en hériter, mais finalement ça ne s’est pas fait. Mon rêve n’est pas devenu désir. Mon roman était donc aussi pour revivre les moments passés sur cette île avec ma famille quand j’étais jeune.

La mer est toujours présente dans vos romans, pourquoi ?

Pour les mêmes raisons ! Pour moi, la mer est même un personnage, c’est presque un personnage à part entière. Elle est omniprésente, témoin, actrice, mère, maîtresse, traîtresse…

Il y a aussi une grande présence dans ce roman de la peinture et de la musique classique…

Je suis une artiste visuelle. Mes projets d’écriture sont toujours accompagnés d’œuvres visuelles. C’est un élément très important depuis plusieurs années. Par les images, même si elles ne sont pas publiées dans le roman, je veux créer des lieux qui unissent des formes complémentaires, qui ont jailli d’un même humus. L’image éveille des mots, les nourrit, et dès fois comble des lacunes. Au lieu de me battre avec les mots, les images permettent d’enrichir le texte.

Les finalistes et lauréats des Prix du livre d’Ottawa (catégories francophones et anglophones). Source : Facebook AAOF

Certains personnages de votre histoire sont danois, comme votre père. Votre histoire se passe non loin de l’Ecosse, une région d’où votre mari est originaire. Est-ce qu’il y a une part de vous-même et de retour aux racines dans les personnages ?

Pas vraiment ! C’est un clin d’œil au passé pour quelques passages cependant. Dans le chapitre où l’enfant Theo trouve un aigle blessé, ça fait écho à la fois où j’ai trouvé un faucon blessé. J’ai une correspondance très spéciale avec les oiseaux, et les corneilles. Je nourris les familles de corneilles. La nature dans mes livres est très importante. Mon père a été fermier et jardinier, et tout l’art des jardins vient de mon père. En fait, beaucoup de souvenirs de mon père m’ont permis de composer les personnages.

Que représente l’écriture pour vous, un défoulement, un refuge ?

Je n’ai pas de grande réponse philosophique à cela. La création générale est essentielle à ma vie, aussi essentielle que respirer, boire et manger. Si je ne peux pas créer, je crois que j’en mourrais. C’est par la création que je me définis. Je veux montrer en fait ma vision du monde très personnelle, et c’est ma façon d’appartenir au monde !

Vous êtes très sensible à la nature, on l’a vu. Comment avez-vous vécu ces dernières semaines où le thème de l’environnement est au cœur de la campagne électorale ?

Je ne suis jamais loin de la politique, et j’ai vécu cela positivement. J’essaye de faire ma part de façon très individuelle. J’ai par exemple acheté une acre de terrain il y a 30 ans pour aménager un espace, avec des plantes, des arbres, des plans d’eau, pour y accueillir autant de faune et de flore possible.

Quand on est arrivé sur le terrain, il n’y avait pas des papillons, et pas d’abeilles. J’ai planté mon jardin en fonction des abeilles et des papillons. Je nourris les oiseaux, nous avons des renards, des chevreuils. On accueille toutes ces formes de vie. J’ai réussi à attirer des lucioles cette année ! C’est devenu un site enchanteur (Émue). C’est ma façon à moi, personnelle, de créer, et aussi de partager mon jardin, et d’apprendre. »


LES DATES-CLÉS D’ANDRÉE CHRISTENSEN

1952 : Naissance à Ottawa, dans le quartier Vanier 

1990 : Premier recueil de poésie publié Le châtiment d’Orphée, aux Éditions du Vermillon

2000 : Prix Trillium pour son recueil Lithochronos ou le premier vol de pierre, aux Éditions David

2007 : Parution de son premier roman Depuis toujours, j’entendais la mer, aux Éditions David, très bien reçu par la critique.

2019 : Remporte pour la quatrième fois le Prix du livre d’Ottawa pour L’Isle aux abeilles noires, aux Éditions David

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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