Grâce à son chrono de 9,92, Eliezer Adjibi est devenu le quatrième Canadien le plus rapide de l'histoire sur 100 m. Une performance qui confirme l'ascension du sprinteur franco-ontarien. Photo : gracieuseté d'Eliezer Adjibi
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Athlétisme : Eliezer Adjibi passe dans une autre dimension

Grâce à son chrono de 9,92, Eliezer Adjibi est devenu le quatrième Canadien le plus rapide de l'histoire sur 100 m. Une performance qui confirme l'ascension du sprinteur franco-ontarien. Photo : gracieuseté d'Eliezer Adjibi

OTTAWA – À 24 ans, Eliezer Adjibi a franchi un cap. Grâce à son chrono de 9,92 secondes réalisé aux Championnats panaméricains, le Franco-Ontarien est devenu le quatrième Canadien le plus rapide de l’histoire sur 100 mètres. Derrière cette performance historique se cache pourtant une progression patiemment construite : une confiance forgée au contact des meilleurs sprinteurs du pays, un parcours atypique commencé tardivement et une fidélité à Ottawa et à son entraîneur Lyndon George qui portent aujourd’hui leurs fruits.

Il n’a pas immédiatement compris ce qui venait de se passer.

Quelques secondes après avoir franchi la ligne d’arrivée du 100 mètres des Championnats panaméricains en Colombie, Eliezer Adjibi cherchait d’abord à reprendre son souffle. Le tableau d’affichage ne faisait pas encore partie de ses préoccupations. C’est un autre sprinteur canadien qui s’est approché de lui pour le féliciter avant de lui annoncer son temps : 9,92 secondes.

« Au début, je n’avais pas vu le chrono. C’est l’autre Canadien qui était avec moi qui me l’a dit. Après, je suis allé le voir, je n’y croyais pas encore. J’étais très surpris, très ému, mais surtout vraiment content », raconte le Franco-Ontarien.

Quelques instants plus tard, il découvre une autre statistique donnant encore plus de relief à sa performance. Avec ce 9,92, il devient le quatrième Canadien le plus rapide de l’histoire sur 100 mètres. Une place que le jeune homme d’Ottawa peine encore à réaliser.

« C’est un honneur. Quand j’ai commencé l’athlétisme, j’admirais ces personnes. Aujourd’hui, je suis à peu près à leur niveau. Mais je ne veux pas faire ce temps qu’une seule fois. Il faut que je sois capable de le refaire régulièrement pour vraiment me sentir au même niveau qu’eux. »

Ce souci de la régularité résume parfaitement son état d’esprit. Pour Adjibi, ce 9,92 n’est pas une ligne d’arrivée. C’est le début d’un nouveau chapitre.

De l’admiration à la compétition

Pendant longtemps, les meilleurs sprinteurs canadiens représentaient un objectif lointain. Andre De Grasse, Aaron Brown et les autres étaient ceux qu’il regardait à la télévision. Aujourd’hui, ils sont devenus ses concurrents directs.

Le déclic ne s’est pas produit en Colombie. Il remonte plutôt à la saison 2024, lorsqu’il réalise pour la première fois un chrono sous les dix secondes… malheureusement avec un vent trop favorable pour être homologué.

« J’ai réalisé qu’on était tous dans la même course. Je me suis dit que je pouvais le faire moi aussi », explique-t-il.

Depuis, son regard a changé.

« Il faut que je commence à penser à eux comme à des compétiteurs. Je veux arriver à un niveau où mes rivaux me respectent et pensent qu’ils risquent de perdre face à moi dans une course. »

Cette confiance nouvelle s’est également construite au sein du relais canadien. Aux côtés des meilleurs sprinteurs du pays, Adjibi a découvert un environnement où la rivalité n’empêche pas le partage. Au sein de l’équipe canadienne, il n’hésite pas à demander conseil à Andre De Grasse.

« Ils me donnent différentes perspectives. Ils me montrent certaines erreurs que je fais, ils me parlent de la respiration, de la sortie des blocs. Ensuite, j’en discute avec mon entraîneur et on essaie d’intégrer ça à l’entraînement. »

Né au Bénin avant de s’établir à Ottawa où il a grandi, Eliezer Adjibi représente aujourd’hui le Canada sur la scène internationale. Photo : gracieuseté

Une progression patiemment construite

Le chrono de 9,92 secondes n’est pas sorti de nulle part. Depuis le début de la saison, son entraîneur Lyndon George avait volontairement choisi de l’envoyer courir en Europe afin de changer ses habitudes.

Nouveaux pays, nouveaux adversaires, nouveaux environnements. Une façon de sortir de sa zone de confort. L’expérience porte rapidement ses fruits. Il signe notamment des chronos de 10,11 puis 10,01 en Angleterre et descend régulièrement autour des 10,1 secondes.

« À chaque compétition, j’étais autour des 10,1. Je savais que courir sous les dix secondes devenait quelque chose de probable », raconte-t-il.

Après les Championnats canadiens, où il espérait décrocher le titre national, il repart frustré après sa troisième place, mais davantage motivé.

« Ça m’a rendu plus combatif. Je voulais vraiment courir plus vite et atteindre un niveau où je pourrais être comparé aux meilleurs Canadiens. »

Une semaine plus tard, en Colombie, toutes les pièces du puzzle s’assemblent : une bonne piste, une finale rapide, un départ réussi. Une course presque parfaite.

Et, enfin, cette barrière des dix secondes officiellement franchie.

Un destin né presque par hasard

Rien ne destinait pourtant Eliezer Adjibi à devenir l’un des hommes les plus rapides de l’histoire du pays. Au secondaire, son sport de cœur est le soccer. L’athlétisme n’est alors qu’une activité scolaire pratiquée avec des amis de l’école secondaire publique Louis-Riel. À l’époque, il dispute surtout les épreuves de saut en hauteur.

« Je n’étais pas le plus rapide. Je faisais surtout ça pour m’amuser », se souvient-il.

Puis survient une importante poussée de croissance entre la fin de sa 10e année et le début de la 11e. En quelques mois seulement, son chrono passe de 12 secondes à environ 11,1. Les victoires commencent à s’accumuler lors des championnats scolaires.

Malgré tout, il continue de privilégier le soccer. Le véritable tournant arrive lorsqu’il obtient une place dans un club d’Ottawa. Son père lui pose alors une simple question :

« Est-ce que ça vaut la peine? »

Cette réflexion suffit à faire basculer son destin. Il choisit finalement de consacrer toute sa 12e année à l’athlétisme. Le résultat est spectaculaire. Son record descend à 10,50.

« C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre l’athlétisme au sérieux. »

Les blessures, puis la pandémie de COVID-19, ralentissent ensuite sa progression, mais jamais sa conviction.

« J’ai toujours cru que je pouvais courir sous les dix secondes. Même en cas de blessure, même face à des doutes, j’ai continué à croire en moi. Mon entraîneur m’a énormément aidé à rester sur le bon chemin. »

Concentration maximale avant le départ. Quelques secondes plus tard, Eliezer Adjibi réalisait la course de sa vie en signant un 9,92 historique qui l’a propulsé parmi les plus grands sprinteurs canadiens. Photo : gracieuseté d’Eliezer Adjibi

Le pari d’Ottawa

À une époque où de nombreux athlètes choisissent les universités américaines, Adjibi a fait un autre pari, celui de rester à Ottawa. Le choix n’avait rien d’évident. Les infrastructures sont plus limitées et les hivers compliquent la préparation. Mais il refuse de quitter un entraîneur qui connaît parfaitement son corps, particulièrement après plusieurs blessures.

« Mon coach sait ce qui fonctionne avec moi. Je me suis dit que ça ne valait pas la peine de repartir à zéro ailleurs. À la fin, courir, c’est courir. Si tu as un bon entraîneur, tu peux réussir ici aussi. »

Cette fidélité porte aujourd’hui ses fruits. Devenu l’un des meilleurs sprinteurs du pays, il incarne désormais une nouvelle réussite issue de Louis-Riel, une école déjà reconnue pour avoir formé plusieurs athlètes de haut niveau.

Le début d’une nouvelle histoire

Le plus difficile commence maintenant. Après avoir franchi officiellement la barre des dix secondes, le défi consiste désormais à s’y installer. Eliezer Adjibi veut améliorer son départ, continuer à courir avec davantage de relâchement et conserver le plaisir qui l’a accompagné toute la saison.

« J’ai retrouvé la joie avec l’athlétisme. Plus tu prends ce sport trop au sérieux, plus ça devient difficile. Cette année, je voulais simplement retrouver le plaisir, et c’est ce qui m’a amené là où je suis aujourd’hui. »

À court terme, il vise les Ultimate Championships, une première présence régulière sur le circuit de la Ligue de diamant et les Championnats du monde. Plus loin se profile déjà Los Angeles 2028.

Mais avant de penser aux Jeux olympiques, le Franco-Ontarien s’est fixé une mission beaucoup plus simple : transformer ce 9,92 secondes en nouvelle norme. Car pour Eliezer Adjibi, le plus important n’est plus de prouver qu’il peut courir sous les dix secondes, c’est de montrer qu’il appartient désormais durablement au cercle des sprinteurs les plus rapides du Canada.