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Carol Jolin, militant sur le tas

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Originaire d’un village au Sud de Québec, rien ne destinait Carol Jolin à devenir le porte-voix de la francophonie ontarienne. Pourtant, cette semaine, il a été réélu pour un troisième mandat à la tête de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). Rencontre avec un militant… sur le tas.

« En réaction à votre réélection, vous avez indiqué « adorer ce que vous faites ». Qu’est-ce qui vous plaît tant dans cette fonction de président ?

C’est l’aspect représentation. De rencontrer des gens, des personnes qui font bouger les choses… De parler de l’AFO et d’aider nos organismes… J’aime aussi l’aspect politique et le lien qui se crée avec les politiciens. Avec le temps, ils nous connaissent, ils savent où on veut aller…

C’est quoi le travail d’un président de l’AFO ?

J’ai un rôle de représentation. Je reçois beaucoup d’invitations pour des événements, des assemblées générales… Je fais des rencontres, je prends la parole, je fais connaître l’AFO. Et puis, il y a un aspect politique, d’établir des liens avec les élus au niveau provincial et fédéral pour faire avancer les dossiers qui touchent les francophones.

Est-ce difficile de travailler avec des politiciens qui ne partagent pas toujours les mêmes opinions ?

Que ce soit l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO) ou l’AFO, ce sont des organismes non partisans. Mais c’est vrai que quand j’ai débuté avec l’AEFO, ce n’était pas toujours facile de rencontrer des gens réticents avec des idées totalement différentes. Je ne comprenais pas pourquoi ils pensaient comme ça ! (Rires)

Carol Jolin au lever du drapeau franco-ontarien à Queen’s Park en 2018. Archives ONFR+

Avec l’expérience, j’ai compris les différents points de vue et appris à apporter des arguments. Mon travail, c’est d’informer et d’éduquer les élus sur certains enjeux. Et quand ils comprennent, beaucoup sont prêts à aider. En développant des liens, ça permet de faire avancer les choses. On l’a vu avec le dossier de l’Université de l’Ontario français.

Avez-vous toujours été militant ?

Vraiment pas ! (Il sourit) Quand j’étais étudiant, j’allais aux réunions de l’association, mais je n’étais pas du genre à relancer le débat ou à lever le poing. J’écoutais. Pareil au début de ma carrière d’enseignant. J’ai participé à la grande grève de 1986 alors que les enseignantes et les enseignants des conseils scolaires de Toronto sont sortis dans la rue durant 4 semaines pour garantir le temps de préparation. Mais je n’étais pas du tout un leader.

C’est pour une raison de justice sociale que j’ai finalement eu le déclic. Dans ma petite école, je n’aimais pas du tout comment la direction traitait une de mes jeunes collègues enseignantes. J’ai donc commencé à m’impliquer comme délégué syndical et de fil en aiguille, j’ai continué.

En quoi la COVID-19 influence votre travail actuellement ?

Pour une personne sociale comme moi, dont le travail est de faire des rencontres et de la représentation, c’est difficile de se retrouver dans sa salle à dîner, devant son ordinateur, pour faire du lobbying ! (Il sourit)

Je suis moins présent dans la communauté, mais j’essaie de continuer virtuellement, lors des assemblées générales des organismes pour garder le contact et savoir ce qui se passe. On organise aussi des rencontres avec les élus.

Mais ça ne remplace jamais le terrain ! Quand nous allons à Queen’s Park pour une rencontre, on croise toujours des députés dans les corridors. Ça permet de parler de différents dossiers, de prendre rendez-vous…

Beaucoup de personnes se sont étonnées que nous allions au congrès du Parti progressiste-conservateur, en février, à Niagara. Mais être sur place m’a permis de discuter avec 12 ministres ! Ça nous aurait pris des mois pour y arriver ! C’est ça l’avantage de pouvoir être sur le terrain.

Vous venez du monde de l’éducation comme votre prédécesseur, Denis Vaillancourt. Est-ce qu’il faut avoir été enseignant pour devenir président de l’AFO ?

(Rires) Ça peut donner cette impression, mais c’est ouvert à tous ! Pour ma part, l’avantage que j’avais en venant de l’AEFO, c’est que j’avais déjà des contacts au niveau politique. Mais si ce n’est pas le cas de la personne qui me succédera, elle pourra compter sur l’équipe qui a développé des contacts et une façon de faire, notamment grâce à l’embauche d’un analyste politique.

Archives ONFR+

En quoi est-ce différent président de l’AFO et de l’AEFO ?

Quand tu es président de l’AEFO, ton principal focus est sur l’éducation et aussi sur le fait français. Tu t’impliques aussi dans les négociations de la convention collective, ce qui peut donner des échanges corsés avec le ministre.

À l’AFO, je n’ai pas ça à gérer, mais ce qui m’a frappé quand j’ai commencé, c’est que nous nous occupons de tous les dossiers francophones ! On doit être attentifs à tout ce qui se passe et c’est impossible de tout faire. C’est la raison pour laquelle un de mes objectifs dans les deux ans, c’est de former d’autres personnes intéressées à aller faire du travail politique localement auprès de leurs députés de circonscription. Plus nous sommes de messagers, plus on a une chance de faire bouger les choses.

On parle beaucoup du monde de l’éducation en ce moment avec les mesures mises en place dans les écoles. Vous qui avez été enseignant pendant près de 30 ans, quel regard portez-vous sur la situation ?

On peut sortir le gars du syndicat, mais on ne peut jamais sortir le syndicat du gars ! C’est certain que je m’intéresse à ce qui se passe.

La situation est vraiment préoccupante. Début octobre, un de mes amis qui est directeur d’école me disait qu’il voyait un niveau de fatigue chez les enseignants qu’on voit habituellement juste avant Noël ou en juin ! Il faut les appuyer là-dedans, car ils ont tellement de défis à relever. Ils sont en mode survie. J’admire vraiment mes collègues !

Certains enseignants à la retraite ont été rappelés pour donner un coup de main. Si on vous rappelait, vous iriez ?

Je me suis posé la question, mais ce serait très difficile, car le poste à l’AFO demande beaucoup de flexibilité. Tu as des engagements à plein de moments différents, des semaines calmes, puis des semaines extrêmement occupées. Et ça, c’est sans parler de la résistance, pendant laquelle c’était du sept jours sur sept pendant plusieurs mois !

Dans votre carrière, vous avez enseigné l’éducation physique, dont vous êtes diplômé. Qu’est-ce qui vous intéressez là-dedans ?

En fait, mon plan avait toujours été de devenir journaliste sportif. Comme je leur reprochais souvent de parler de choses qu’ils ne connaissent pas, je me disais que ce serait une bonne idée de m’orienter d’abord dans le sport. Pendant deux ans et demi, j’ai joué au soccer sans m’arrêter, puis, au ballon-volant pendant 25 ans.

Mais vous n’êtes finalement jamais devenu journaliste sportif…

Pendant mon certificat en journalisme, j’avais la chance d’avoir un ami qui travaillait à la galerie de la presse des Nordiques. Ça m’a permis d’aller au Colisée, de rencontrer les joueurs, d’agir comme journaliste… Je voyais la moyenne d’âge et à quel point les échanges avec les joueurs pouvaient parfois être difficiles… Un journaliste m’a dit que pour y arriver, il fallait passer par les faits divers. Il fallait être toujours disponible, tout couvrir… Un samedi soir, pendant mon stage, on m’a réveillé à 2 heures du matin, j’ai alors commencé à me demander si c’était ce genre de vie que je voulais. 

Qu’est-ce qui vous a finalement conduit en Ontario ?

Quand je fréquentais le Colisée, j’ai rapidement compris que j’aurais besoin de l’anglais. Je suis donc parti en Ontario pour apprendre. Je travaillais comme moniteur de langue à Welland, puis j’ai trouvé un emploi d’enseignant. Moi qui détestais le théâtre, j’enseignais l’art dramatique à 60 % et l’éducation physique à 40 % ! J’ai appris. Et surtout, j’aimais beaucoup travailler avec les jeunes.

Carol Jolin avec la députée franco-ontarienne, Amanda Simard. Archives ONFR+

Et qu’est-ce qui vous a donné envie de rester ?

Le travail ! Je voyais mes anciens collègues à qui on disait qu’il leur faudrait six, sept voir huit ans pour avoir une permanence au Québec où le milieu était saturé.

En Ontario, vous avez vécu à Toronto et Ottawa. Depuis le temps que vous vivez dans la province, vous êtes plutôt Maple Leafs ou Sénateurs ?

(Il éclate de rire) Je suis né avec le CH tatoué ! J’ai appris à lire pour savoir ce que disaient les journaux sur les Canadiens de Montréal ! Je me souviens, mes parents tenaient un hôtel et tous les samedis soir, les maniaques de hockey venaient regarder la game. J’avais six ans quand j’ai commencé à me joindre à eux ! Dans la petite ville où nous vivions, il y avait une saine rivalité entre les partisans des Nordiques et ceux de Montréal.

Aujourd’hui, je suis content quand Ottawa gagne, mais je suis toujours pour les Canadiens. Par contre, pour Toronto, jamais ! (Rires)

Est-ce de vos multiples déménagements à Welland, Toronto, Barrie et Ottawa qu’est venu votre intérêt pour la francophonie ontarienne ?

Pas vraiment, car je n’ai pas toujours été impliqué au niveau communautaire et puis, j’étais venu pour apprendre l’anglais. En fait, le déclic, ça a été quand j’ai eu des enfants. Mon épouse et moi voulions qu’ils puissent vivre en français, donc on était prêts à aider. On voulait encourager les organismes et les activités francophones. 

Avec l’AFO, vous poussez justement pour avoir de meilleurs services en français. Dans votre vie de tous les jours, qu’est-ce qui vous rappelle qu’il y a encore du travail à faire ?

Je me souviens que l’an dernier, je suis allé chercher une plaque d’immatriculation franco-ontarienne. Un mois plus tard, j’y suis retourné avec mon fils qui en voulait une aussi. Il n’y en avait plus aucune ! J’ai posé la question et on m’a dit qu’ils n’en recevaient que deux ou trois à chaque commande. À Orléans !

Carol Jolin (à droite) avec le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk (à gauche) et le recteur de l’Université de l’Ontario français, Normand Labrie (au centre), en 2018, avant une comparution devant le comité permanent des langues officielles à Ottawa. Archives ONFR+

Ce sont des petites choses… Et nous avons parcouru beaucoup de chemin. Mais aujourd’hui, je pense qu’en modernisant la Loi sur les services en français, nous aurons encore plus de visibilité et de crédibilité. On va renforcer l’offre active et la visibilité du français. Et quand les gens se rendront dans les bureaux du gouvernement, ils ne seront plus obligés de demander le service en français, ce qui peut parfois mettre mal à l’aise, il sera offert proactivement.

Président de l’AEFO, puis président de l’AFO… Pensez-vous déjà à la suite dans deux ans ?

Je ne me suis pas encore rendu là, mais une chose est sûre, je vais encore vouloir m’impliquer.

En politique ?

J’ai posé des questions à des députés. Ils m’ont dit : c’est un travail de 55 à 70 heures par semaine, sept jours sur sept. J’ai 60 ans, je n’ai pas envie.

Quels legs voudriez-vous laisser à l’AFO ?

J’espère que ce sera tout le travail politique qu’on a fait avec l’équipe. On a positionné la francophonie sur l’échiquier politique. »  


LES DATES-CLÉS DE CAROL JOLIN :

1960 : Naissance à Saint-Léon-de-Standon, au Québec

1982 : Diplôme d’Éducation physique à l’Université de Sherbrooke

1983 : Certificat en journalisme à l’Université Laval

1984 : Débute sa carrière d’enseignant au Niagara South Board of Education

2012 : Élu à la présidence de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO)

2016 : Retraité de l’enseignement

2016 : Élu à la présidence de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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