Ce qu’attendent les organismes franco-ontariens du prochain gouvernement

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À l’aube du coup d’envoi de la campagne électorale, les responsables des organismes francophones de l’Ontario font valoir leurs attentes vis-à-vis du parti qui sortira vainqueur, avant même que la communauté franco-ontarienne ne se rue sur les urnes. ONFR+ est parti à la cueillette de ces espoirs.

Tous les acteurs de la société civile et les militants de toutes causes le savent bien, les périodes électorales sont les plus propices pour avoir l’oreille des politiciens. Les élections provinciales de l’Ontario qui approchent à grands pas n’échappent guère à cette règle.

En effet, à l’image de la Fédération des gens d’affaires francophones de l’Ontario (FGA), certaines organisations franco-ontariennes ont récemment rendu publiques leurs recommandations, voire leurs doléances, à l’adresse des leaders politiques et surtout de celle ou celui à la tête du parti qui formera le futur gouvernement.

Richard Kempler, directeur général de la FGA. Gracieuseté

« Notre principale attente de ces élections est que l’aspect francophone soit pris en compte, non pas comme une sempiternelle recommandation, mais comme un atout pour la province parce que ce qui profite au développement économique francophone profite à celui de l’ensemble de l’Ontario. Par exemple, le simple fait de pouvoir communiquer dans les deux langues officielles, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’international, permet d’avoir un surcroît de croissance économique », affirme Richard Kempler, directeur général de la FGA.

Faire des défis économiques francophones une priorité politique

À cela, le président de l’AFO, Carol Jolin ajoute un élément économique clé dont la problématique est redondante et touche tous les secteurs.

« On a fait un sondage au niveau de la province pour recueillir les attentes des Franco-Ontariens et il en sort plusieurs éléments. Le plus important est relatif à la pénurie de la main-d’œuvre francophone. Le prochain gouvernement devrait s’attaquer en priorité à ce problème que rencontrent tous les secteurs d’activités, que ce soit au niveau du public, du privé ou communautaire. C’est le frein le plus important au niveau économique pour la francophonie. »

Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. Archives ONFR+

Quant au pan entrepreneurial ainsi qu’aux professions libérales, la FGA met l’accent sur les obstacles persistants rencontrés par la communauté francophone, et cela avant même de pouvoir exercer.

« Il y a toujours des freins terribles dans ce domaine lorsqu’on est francophone, surtout lorsqu’on est nouvel arrivant. Une fois ces derniers sont sur place, ils se heurtent au problème de l’acceptation de leur statut par les différents ordres professionnels qui rechignent ou tardent à valider leurs acquis. Ce qu’on demande concrètement au futur gouvernement c’est que les ordres enregistrent directement ces gens à partir du moment où il y a eu une reconnaissance des diplômes dans le processus de l’immigration », exige M. Kempler.

Cette barrière à l’entrée du marché du travail est d’autant plus contraignante lorsque l’on sait que les deux tiers de l’augmentation de la population francophone de l’Ontario proviennent de l’immigration et qu’à « peine 48% des postes désignés bilingues sont pourvus parce qu’on manque de candidats », comme le signale M. Kempler qui qualifie cette situation d’aberrante.

La santé francophone malade du manque de données

L’autre domaine vital pour lequel les acteurs franco-ontariens attendent beaucoup de la part du prochain exécutif de la province est celui de la santé. Or, au-delà des enjeux classiques ayant attrait au manque de lits désignés ou du manque du personnel qualifié en français dans ce secteur, le directeur général du Centre de santé communautaire de l’Estrie (CSCE), Marc Bisson évoque des expectatives moins évidentes de prime abord.

« Il faut que le prochain gouvernement établisse une vraie stratégie de collecte de données sociodémographiques par rapport aux francophones si on veut améliorer les résultats en santé de la communauté. Ce point est extrêmement important pour qu’on puisse cibler les interventions dans la diversité de la communauté francophone de l’Ontario parce que la réalité du Franco-Ontarien qui vit à Hearst n’est pas la même que celle de quelqu’un qui vit à Toronto par exemple. »

Marc Bisson, directeur général du Centre de santé communautaire de l’Estrie. Gracieuseté

Ce manque de disponibilité de données spécifiques impacte forcément l’optimisation des investissements du gouvernement. 

« Lorsque le gouvernement accorde un financement supplémentaire en santé, il va juste mentionner une phrase vide de sens comme quoi c’est important que quelque chose soit fait pour les francophones sans reddition de compte. C’est très important que le financement soit ciblé, direct et dédié à la communauté francophone et pas noyé dans la masse », dénonce M. Bisson qui pense que toutes ces problématiques s’appliquent aussi au secteur de la santé mentale.

L’éducation francophone, un investissement plutôt qu’une dépense

Quant à cet autre secteur ô combien important qu’est l’éducation, la toute première chose que le gouvernement entrant devrait considérer par rapport aux francophones c’est sa vision du financement, comme le souligne Anne Vinet-Roy, présidente de l’Association des enseignantes et enseignants franco-ontariens (AEFO).

« Le gouvernement futur doit voir le financement de l’éducation des francophones comme un investissement dans l’avenir et non nécessairement comme une dépense parce que le plus souvent, sa perspective c’est combien ça va coûter au lieu de poser la question de combien on peut investir pour vraiment enrichir et rendre le système de l’éducation meilleur. »

Et d’ajouter, un brin excédée : « On avait déposé un rapport avec plus d’une trentaine de recommandations qui devraient être mises en œuvre pour, notamment, contrer le déficit du personnel francophone dans l’éducation, mais le gouvernement actuel bouge à pas de tortue sur ce dossier. Donc on renouvelle les mêmes recommandations et attentes au futur gouvernement. »

Par ailleurs, Mme Vinet-Roy réitère son souhait de réduire les effectifs dans les salles de classe, et ce afin, selon elle, que le système scolaire puisse répondre d’une manière efficace aux besoins particuliers des élèves qui sont de plus en plus individualisés. Une directive qui, dans l’hypothèse qu’elle soit appliquée, creusera inexorablement encore plus la pénurie de main-d’œuvre que vivent actuellement les établissements francophones.

À ce propos, Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) prédit que le nombre de lettres de permission pour exercer le métier d’enseignant au sein des conseils scolaires francophones ontariens et qui était de 480 dérogations en 2021, sera amener à augmenter en 2022. Une situation qu’il juge pour le moins alarmante. 

Anne Vinet-Roy, présidente de l’AEFO. Gracieuseté

Pour pallier un tant soit peu cette crise du personnel éducatif, M. Jolin propose au prochain gouvernement de s’attaquer au postsecondaire francophone en général et celui de l’Université de Sudbury en particulier. De la sorte, les conseils scolaires pourraient puiser à la source, c’est-à-dire dans le réservoir des futures recrues que représentent les établissements postsecondaires francophones.

« Il est extrêmement important que ce dossier de l’Université de Sudbury avance pour qu’elle puisse devenir totalement indépendante par et pour les francophones. Pour cela, il est primordial de mettre sur les rails une programmation solide en français dans cette université, surtout que la Laurentienne a subi une baisse des inscriptions au niveau francophone de 52%. C’est ce qu’on demande en priorité au futur gouvernement. »

La justice et la police ne sont pas en reste

Se pencher sérieusement sur le problème de la carence que connaît la main-d’œuvre dans le secteur public représente aussi le fer de lance s’agissant des attentes de l’Association des communautés francophones de l’Ontario à Toronto (ACFO-Toronto).  

« Ce qui a été le plus mis en avant par notre CA concernant ce qu’on attend du prochain gouvernement, c’est d’abord le manque du personnel dans le secteur public pour desservir la communauté francophone. C’est un blocage majeur à l’accès réel aux services en français. Même si, sur le papier, ils améliorent les choses, le problème demeure sur le terrain où les solutions ont du mal à se concrétiser », fait savoir son président, Serge Paul, qui fait également partie du comité francophone de la police de Toronto.

Serge Paul, président de l’ACFO-Toronto. Archives ONFR+

Ce dernier en veut pour preuve ce qui se passe dans les services de la justice ainsi que dans celui de la police où, d’après lui, le besoin en personnel francophone se fait beaucoup sentir.

« La police avance un petit chiffre de 600 employés qui disent être francophones, et encore, ce sont ceux qui sont déclarés comme tels, mais qui n’utilisent pas le français tous les jours. En général, ils utilisent leur français pour traduire des documents et pas forcément pour aider les francophones dans la rue ou lors des jugements par exemple. » Il aimerait que le français soit plus présent, y compris à l’échelon provincial de la police.

Et d’appuyer : « Si tu vas à n’importe quel bureau de police pour déposer plainte en français, ce qui prend normalement une petite heure en anglais, risque de prendre cinq ou six heures en français, on est donc plus dans une situation d’urgence. » 

Le prochain gouvernement provincial a donc du pain sur la planche en ce qui concerne la communauté francophone. Reste à voir si ces attentes vont être prises en compte par le parti qui prendra les rênes des affaires de la cité durant les quatre prochaines années.