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Dr Pierre Jolicoeur, professeur de science politique au Collège militaire royal du Canada.

Ukraine : vers « des changements importants dans l’ordre international », selon un expert

Temps de lecture : 3 minutes

[ENTREVUE EXPRESS]

QUI :

Le Dr Pierre Jolicoeur est professeur de science politique au Collège militaire royal du Canada, en plus d’être directeur intérimaire du Département de science politique et économique. Il est également spécialiste du Caucase et de l’Europe du Sud-Est.

CONTEXTE :

Voilà une semaine que la Russie de Vladimir Poutine a envahi une partie de l’Ukraine, pays souverain et tourné vers l’Ouest. Ce qui se voulait « une guerre éclair » semble rencontrer une résistance inattendue des Ukrainiens et fait courir le risque d’un enlisement.

ENJEU :

Bien qu’il soit prématuré d’envisager l’issue de cette guerre aux portes de l’Europe, différents scénarios sont avancés mais se rejoignent en un point : ce fait d’histoire changera la carte géopolitique de la région et quelques pièces maîtresses sur l’échiquier mondial.

« Quelles sont les intentions du président russe Vladimir Poutine ?

Ce n’est pas nouveau, le président russe ne voudrait pas un élargissement de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) à l’Est. Il a même proposé deux projets de traités en décembre dernier pour le retrait de l’OTAN de ses positions dans cette région et pour que l’organisation s’engage à ne plus faire adhérer de nouveaux États issus du démembrement de l’Union soviétique. Je pense que Poutine considère que le monde se scinde en zones d’influence dans une sorte de partage entre les grandes puissances, et ce, pour l’équilibre de ces dernières. Beaucoup disent qu’il considère l’OTAN et les pays comme l’Ukraine comme une menace à ses frontières. Mais, à mon avis, la Russie est une puissance militaire et nucléaire. Qui voudrait se frotter à elle ? Personne n’a l’intention de l’attaquer. D’ailleurs, juste avant que Poutine ne mette ses menaces à exécution et envahisse l’Ukraine, on a vu que les pays membres de l’OTAN, dont le Canada et les États-Unis, ont vite fait de retirer leurs forces sur place en Ukraine.   

Doit-on comprendre par là qu’une intervention militaire de l’OTAN en Ukraine n’est pas envisageable ?

Les États-Unis, par la voix de leur président, on dit haut et fort qu’ils ne vont pas s’impliquer militairement pour défendre l’Ukraine. On va envoyer des équipements, de l’argent et même des encouragements, mais on ne va pas s’engager militairement. En revanche, l’OTAN pourrait intervenir si jamais la Russie s’attaque à un pays membre de l’OTAN. Mais je pense que malgré toute la paranoïa de Poutine ces derniers jours, il y a des éléments de rationalité. Il peut s’attaquer à l’Ukraine qui n’est pas membre de l’OTAN, mais je crois qu’il est tout à fait conscient du fait qu’il ne faut pas franchir cette ligne.

La menace nucléaire que Vladimir Poutine brandit serait-elle du bluff ?

Je serais excessivement surpris qu’il mette à exécution sa menace. Ceci dit, Vladimir Poutine nous a surpris plus d’une fois ces derniers temps, il n’y a donc aucune garantie, le risque zéro n’existe pas avec lui. Cependant, il sait que s’il fait cela, les derniers alliés qui lui restent pourraient se retourner contre lui, ainsi que l’opinion publique russe. Je pense vraiment que c’est juste une question de rhétorique et de menace de sa part pour dire qu’il est prêt à aller jusqu’au bout, surtout qu’il ne veut pas perdre la face.   

Est-ce que cette guerre va s’enliser ?

Le président russe essaie de faire plier les Ukrainiens qui opposent une résistance à laquelle il ne s’attendait pas, a priori. Kiev, comme l’ensemble du territoire ukrainien sont très grands, et vouloir les occuper est un projet très ambitieux. On ne peut pas par exemple circuler dans Kiev avec des tanks au regard de son infrastructure et de son urbanisme. Cela veut dire qu’il faut s’attendre à des combats de rues, édifice par édifice, ce qui risque d’être très long avec des pertes humaines très importantes, surtout du côté des Russes qui ne connaissent pas le terrain comme les Ukrainiens. C’est une opération militaire complexe qui nécessite beaucoup d’âmes armées, d’autant plus que les Ukrainiens opposent une résistance surprenante. De plus, en terme militaire, on évalue que pour occuper un pays il faut un ratio en homme de trois pour un, c’est-à-dire trois envahisseurs pour un défenseur pour occuper et garder le contrôle d’un territoire. On est loin de ce compte.  

Quel est l’avenir géopolitique de cette région ?

Tout dépend dans quel camp va basculer l’Ukraine. Est-ce que ça sera un pays occupé qui sera une sorte de pays satellite de la Russie comme il y en avait à l’époque soviétique, c’est un scénario possible à l’heure actuelle si l’Ukraine flanche. L’autre scénario que l’on peut imaginer c’est une espèce de finlandisation de l’Ukraine. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour éviter de fâcher et de ménager la susceptibilité de l’Union soviétique qui était son voisin puissant à l’époque, la Finlande a préféré jouer la carte de la neutralité plutôt que de joindre l’OTAN même si c’est un pays occidental qui partage beaucoup de points en communs avec les pays occidentaux. Cela pourrait se répéter dans ce cas parce que si l’Ukraine devenait neutre, la Russie pourrait s’en contenter. Ce qui est certain, c’est que, quel que soit le scénario qui s’appliquera, cette guerre va apporter des changements importants dans l’ordre international. »

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