L’équipe et les bénévoles de Cinéfranco font vivre le festival, qui présente sa 29e édition du 6 au 15 novembre à Toronto, dans un contexte financier difficile selon sa fondatrice Marcelle Lean. Photo : Abigail Alves Murta/ONFR
Culture

Cinéfranco explore les jeux de pouvoir à l’approche de sa 30e édition

L’équipe et les bénévoles de Cinéfranco font vivre le festival, qui présente sa 29e édition du 6 au 15 novembre à Toronto, dans un contexte financier difficile selon sa fondatrice Marcelle Lean. Photo : Abigail Alves Murta/ONFR

TORONTO – Surveillance, manipulation et résistance traverseront la 29e édition de Cinéfranco, du 6 au 15 novembre au Carlton Cinema. Entre comédies, documentaires et cinéma franco-ontarien, le festival propose plusieurs regards sur les rapports de pouvoir, alors que sa fondatrice Marcelle Lean s’inquiète des moyens nécessaires pour préparer la prochaine édition.

C’est un documentaire qui a donné l’impulsion à Mme Lean pour la programmation de cette année : Orwell 2+2=5, du réalisateur Raoul Peck. En retrouvant la pensée de l’écrivain britannique, la directrice générale et artistique du festival y a vu des résonances avec les algorithmes, la surveillance et la circulation des fausses informations.

« Je me suis dit que ce serait vraiment intéressant de retrouver des films qui font écho à ces visionnaires comme George Orwell ou Aldous Huxley », explique-t-elle.

Cette réflexion se décline dans une sélection qui aborde aussi bien les mécanismes de domination que les façons d’y résister. Les films, issus de plusieurs espaces francophones, seront présentés en version originale avec des sous-titres anglais.

Bande annonce de l’édition 2026 de Cinéfranco. Gracieuseté

Avec Classe moyenne, par exemple, la lutte des classes devient un terrain où les rôles ne sont pas aussi simples qu’ils le paraissent. Marcelle Lean s’intéresse précisément à cette ambiguïté : « les personnages déjouent les attentes sur ceux qui exploitent et ceux qui subissent ».

La diversité des regards demeure au cœur de ses choix. Ayant vécu au Maroc, en Angleterre et en France avant de s’installer au Canada, elle explique que son propre parcours nourrit son intérêt pour les récits d’immigration et les questions d’appartenance.

Des comédies pour reprendre son souffle

La programmation ménage également des respirations. Pour Marcelle Lean, les thèmes retenus cette année peuvent être lourds : l’humour offre une autre porte d’entrée pour les explorer.

Dans C’était mieux demain, un couple des années 1950 se retrouve propulsé dans le monde contemporain. Les technologies domestiques et l’évolution des rapports entre les femmes et les hommes deviennent autant de sources de décalage.

À l’affiche le 7 novembre, C’était mieux demain fait partie des comédies choisies pour apporter une respiration à cette édition. Photo : gracieuseté

Le cinéma québécois sera lui aussi très présent et donnera, notamment, le coup d’envoi du festival avec Imelda contre-attaque. Martin Villeneuve sera présent le 6 novembre. Il accompagnera son film et échangera avec le public lors d’une discussion animée par le réalisateur, scénariste et producteur Dominique Desjardins.

À l’autre extrémité du festival, Pauline Julien : femme pays, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, avec Suzanne Clément, occupera la soirée de clôture du samedi. Marcelle Lean y voit une œuvre qui fait dialoguer le parcours de la chanteuse avec les interrogations collectives sur l’identité et la voix francophones.

Une place pour les cinéastes franco-ontariens

La création franco-ontarienne sera notamment représentée à travers une collaboration avec Le Labo, qui célèbre son 20e anniversaire.

Le dimanche 8 novembre, le programme Courants éclectiques : 20 ans d’images en mouvement, conçu par la commissaire Laura Demers, réunira six courts métrages issus de la communauté et des archives du Labo. De l’histoire coloniale aux identités de genre, en passant par notre rapport aux technologies, cette sélection fera dialoguer deux décennies de création. Un brunch précédera la projection, suivie d’un échange avec les artistes. 

Avec Indivisum : héritages à la dérive, Katia Café-Fébrissy explore les conflits d’héritage familial et les traces du colonialisme. Photo : gracieuseté

La réalisatrice Katia Café-Fébrissy sera également présente pour accompagner son documentaire Indivisum. À travers les conflits entourant un héritage familial, le film permet d’aborder les traces du colonialisme, souligne la programmatrice.

Ces propositions inscrivent les artistes de l’Ontario français dans une programmation qui fait aussi une place aux autres communautés francophones du Canada.

Une 30e édition à préparer dans l’incertitude

Derrière les projections et les rencontres, la préparation de l’avenir reste toutefois une source d’inquiétude. « J’espère qu’on va faire les 30 ans parce que cette année est très difficile », confie Marcelle Lean. Elle évoque notamment la perte de certains soutiens, particulièrement du côté québécois. Elle se garde cependant de parler d’abandon, décrivant plutôt des « partenaires confrontés à leurs propres difficultés, qui ne pouvaient plus accompagner le festival ».

À cela s’ajoute, selon elle, une concurrence croissante entre organismes francophones pour des ressources qui ne suivent pas leur développement.

« Le problème, c’est comment on va pouvoir aller vers cette 30e année quand il y a une multiplication d’organismes francophones qui demandent des subventions d’une part de gâteau qui reste la même. On est en pleine compétition avec nous-mêmes », résume-t-elle.

Marcelle Lean présente l’affiche de la 29e édition de Cinéfranco. Photo : gracieuseté

Marcelle Lean accueille favorablement la multiplication des initiatives en musique, en cinéma ou en littérature. Elle estime toutefois que leur financement doit tenir compte de la situation minoritaire dans laquelle elles évoluent. Elle déplore également ce qu’elle décrit comme des « portes fermées » auprès de la Ville de Toronto depuis plusieurs années et du ministère des Affaires francophones. Une situation qu’elle qualifie d’« angoissante » à l’approche de cette prochaine étape.

Depuis 29 ans, Cinéfranco a maintenu le rendez-vous sans interruption, passant aux projections en ligne pendant la pandémie. Une continuité que Marcelle Lean attribue aux partenaires, aux équipes et aux bénévoles qui ont permis au festival de traverser les périodes difficiles.

« J’ai eu la grande chance pendant ces 29 ans d’être secondée par des jeunes qui sont venus de toutes parts, qui m’ont aidée, qui m’ont soutenue, qui m’ont comprise, qui ont fait avancer l’idée », conclut-elle.