Établie à Rockland depuis 2019, Farah Louis met son parcours et ses compétences au service de l’accueil et de l’intégration des personnes immigrantes dans l’Est ontarien. Photo: Canva/gracieuseté de Farah Louis
Société

De Port-au-Prince à Rockland : Farah Louis, bâtisseuse de repères pour les nouveaux arrivants

Établie à Rockland depuis 2019, Farah Louis met son parcours et ses compétences au service de l’accueil et de l’intégration des personnes immigrantes dans l’Est ontarien. Photo: Canva/gracieuseté de Farah Louis

ROCKLAND – En 2019, Farah Louis quitte Haïti avec son fils dans l’espoir de vivre une vie plus paisible et d’offrir à sa famille de meilleures perspectives d’avenir. Sept ans plus tard, installée à Rockland, elle est devenue l’un des visages de l’intégration économique et communautaire dans Prescott-Russell. Administratrice au sein de Leadership féminin Prescott-Russell (LFPR) et conseillère au Centre de services à l’emploi, elle aide ceux qui arrivent à trouver leur place là où elle a bâti la sienne.

Rien ne prédestinait cette juriste de formation, détentrice d’une maîtrise en sciences de l’éducation et riche de dix années d’expérience en communication dans une institution internationale à Port-au-Prince, à poser ses valises dans l’Est ontarien.

Confrontée à la montée des violences et à l’insécurité dans son pays d’origine, elle prend la décision de partir. Le Canada, qu’elle avait déjà découvert lors d’un stage pédagogique au Manitoba et de plusieurs séjours familiaux, s’impose comme une évidence.

« Je n’avais pas pour projet de vivre hors d’Haïti. Mais j’étais face à une situation particulière et je suis mère de famille », confie-t-elle sans pouvoir ajouter de plus de détails, étant donné la sensibilité du sujet. Loin de l’agitation des grandes métropoles, c’est le calme des paysages ruraux de Prescott-Russell qui séduit la jeune mère de famille dès son arrivée à l’été 2019.

D’abord : trouver un emploi

À son arrivée, Farah Louis aborde l’intégration sans faux-semblants. Le premier enjeu n’est pas de trouver l’emploi idéal, mais de subvenir aux besoins de son foyer.

« Quand on arrive ici, on veut travailler. On commence quelque part », résume-t-elle. Après un poste à temps partiel et un passage dans une école élémentaire, la pandémie de 2020 bouscule son parcours et la laisse brièvement sans emploi pendant deux mois.

Sa résilience porte ses fruits : en 2021, elle intègre le Centre de services à l’emploi de Prescott-Russell. Son quotidien s’articule alors autour d’un programme déterminant, l’initiative fédérale des Communautés francophones accueillantes (CFA), pour laquelle Hawkesbury a été sélectionnée parmi 14 municipalités canadiennes hors Québec en 2019.

Devenue conseillère en emploi et coordonnatrice de projet, elle travaille sur les deux versants de l’intégration professionnelle. D’un côté, elle forme les personnes immigrantes aux compétences comportementales et relationnelles pour les adapter au marché canadien. De l’autre, elle sensibilise les employeurs locaux à la diversité culturelle tout en facilitant le recrutement international par le volet Mobilité francophone afin de pourvoir les postes vacants.

« Mon profil correspondait à ces besoins. Ça me fait plaisir d’avoir joué un rôle, même modeste, dans le parcours de quelqu’un. Nous, les nouveaux arrivants, avons besoin d’apprendre des détails pour bien démarrer, nous sentir accueillis et avoir envie de rester », explique-t-elle.

De plus en plus de diversité

Pour Farah Louis, l’enracinement ne peut pas être passif. Refusant l’isolement, elle s’engage dès le début dans le conseil d’école de son fils avant de rejoindre le conseil d’administration de Leadership féminin Prescott-Russell, où elle effectue actuellement son deuxième mandat.

« Si je reste chez moi, personne ne va me connaître. Il y a une attitude à avoir : je vais vers les gens », insiste l’administratrice. Ce bénévolat lui permet de tisser des liens solides avec la communauté locale, qui la soutient en retour. Ce sont d’ailleurs des amis d’ici qui l’ont initiée aux plaisirs de la raquette et des glissades d’hiver.

« Je ne vais pas vous dire que j’aime l’hiver, mais je me conforme! Par-dessus tout, j’aime voir la première neige tomber, j’ai envie de rouler dedans », lance-t-elle en riant.

Si elle reconnaît que la région fait face à des défis structurels majeurs, au premier rang desquels figurent l’absence de transport en commun et l’accès au logement, elle témoigne d’une diversité culturelle grandissante à Hawkesbury et Rockland. Les communautés camerounaises, ivoiriennes, maghrébines et haïtiennes s’y structurent et s’épanouissent, portées par des événements comme le Mois de l’histoire des Noirs ou des repas-partage interculturels.

« Si quelqu’un a quitté Hawkesbury il y a huit ans et revient aujourd’hui, il va être étonné de voir à quel point le paysage s’est diversifié. Ce n’est plus du tout pareil qu’il y a 15 ans », observe-t-elle encore.

Vivre sans la peur

Même si elle a tourné la page pour se consacrer à l’avenir de son fils adolescent, le regard de Farah reste tourné avec gravité vers sa terre natale, où la situation sécuritaire et sanitaire n’a cessé de s’aggraver.

« Ça s’est empiré. Pendant que j’étais ici, le citoyen qui était supposé être le plus protégé du pays, on a pu investir sa chambre et l’assassiner », rappelle-t-elle, soulignant que cette crise dépasse le seul cadre politique pour toucher l’accès même aux soins : « Tu es malade, tu n’as pas la possibilité de te faire soigner et tu peux en mourir ».

Pour expliquer ce que représente sa nouvelle vie en Ontario, elle utilise une comparaison saisissante avec les aléas du climat canadien : « Quand on annonce du verglas le matin, vous vous préparez, mais vous démarrez votre voiture et vous sortez. Vous n’avez pas un focus constant sur le négatif. En Haïti, c’est une peur permanente au-dedans de soi. Vivre ici, c’est retrouver cette liberté de vivre sans la peur ».