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Sylvia Jones, ministre de la Santé et vice-première ministre. Archives ONFR+

Cinq pièges à éviter pour la ministre de la Santé Sylvia Jones

Temps de lecture : 5 minutes

TORONTO – Entre appels à une couverture universelle de soin, pénurie de personnel de santé, négociations collectives avec les syndicats, concrétisation des nouveaux hôpitaux et gestion de la pandémie, la numéro 2 du gouvernement Ford sera une des principales cibles de l’opposition à Queen’s Park au cours des prochaines semaines.

La dernière manifestation en date, mercredi dernier, de travailleurs de la santé devant l’Assemblée législative de l’Ontario, est venue mettre un peu plus de pression sur les épaules de Sylvia Jones, sommée de rendre permanent le projet pilote de couverture sanitaire universelle qui garantit des soins de santé aux non assurés.

Il s’agit là d’une énième secousse dans un système de santé ontarien, affaibli par deux ans et demi de pandémie.

Des travailleurs de la santé ont réclamé, mercredi dernier, la généralisation de la couverture sanitaire universelle. Crédit image : Soufiane Chakkouche

À la tête du plus gros ministère, tant en termes de dépenses que de visibilité – depuis le début la crise la sanitaire – la ministre Jones doit chausser les souliers de sa prédécesseure Christine Elliott, tout en imprimant sa propre marque dans un ministère souvent ingrat, entre gestion de budget des gros hôpitaux – de puissantes institutions pas toujours collaboratives – et relations avec les médecins et les travailleurs de la santé – des groupes très bien organisés capables d’opposer une forte résistance.

Pour réussir dans son nouveau mandat, l’ancienne Solliciteure générale doit essentiellement éviter cinq pièges majeurs.

Prendre à la légère la pénurie de main-d’œuvre

Au premier rang des conséquences de la crise sanitaire, la pénurie de personnel a contraint ces derniers jours des hôpitaux à réduire la voilure dans plus d’une quinzaine de services d’urgence. L’Hôpital Montfort, à Ottawa, n’a pas été épargné et a dû fermer son service d’urgence le week-end dernier.

Plusieurs syndicats sont sortis du bois ces dernières semaines pour décrire un système hospitalier en lambeau, conséquence directe de l’hémorragie de ressources humaines liée à la crise de la COVID-19. La ministre a manifesté, de son côté, son intention d’accélérer l’entrée sur le marché du travail des infirmières formées à l’étranger et laissé entendre de nouvelles mesures pour attirer et retenir les travailleurs dans le secteur.

Le chef intérimaire libéral, John Fraser, reproche à Sylvia Jones son manque de proactivité dans la lutte contre la pénurie de travailleurs de la santé. Crédit image : Jackson Ho

Insuffisant aux yeux de l’opposition. Le chef intérimaire des libéraux, John Fraser, lui reproche son manque d’implication dans le dossier depuis son entrée en fonction.

« On a vu des professionnels quitter leur travail après deux ans difficiles », contextualise Peter Graefe, politologue à l’université McMaster. « Et en même temps on ajoute de nouveaux hôpitaux en Ontario, ce qui fait qu’on a besoin de plus de monde encore. La ministre est face à un défi de taille, avec cette pénurie. »

Rater les objectifs d’infrastructure hospitalière

Garante des promesses du premier ministre en matière de construction d’hôpitaux, Mme Jones doit aussi s’assurer que de nombreuses annonces pré-élection seront suivies des faits en matière d’infrastructures, le tout en limitant les dépassements de coût et de délais.

« Dans un contexte d’inflation, de pénurie de matériaux et de main-d’œuvre, les hôpitaux ne se construiront peut-être pas aussi rapidement que prévu », craint Geneviève Tellier, politologue à l’Université d’Ottawa.

Le premier ministre Doug Ford a choisi Sylvia Jones pour remplacer Christine Elliott (à droite). Crédit image : Jackson Ho

Les faits et gestes de la ministre et vice-première ministre seront donc scrutés à la loupe, alors que la province s’est engagée à investir plus de 40 milliards de dollars sur 10 ans dans l’infrastructure hospitalière et des soins de santé en soutenant plus de 50 grands projets de construction et d’agrandissement créant 3 000 lits.

Le gouvernement a aussi investi 3,5 milliards de dollars sur trois ans pour assurer le maintien des 3 000 lits d’hôpitaux mis en place durant la pandémie.

S’enliser dans les négociations collectives

Un troisième obstacle se profile dans l’agenda de Mme Jones et pourrait très vite rattraper son gouvernement : négocier le virage des conventions collectives des personnels de soins. Ces dernières arrivent à échéance à la fin du mois dans un contexte tendu.

Les précédentes négociations avec les syndicats de la fonction publique, en 2018, s’étaient soldées par un gel des salaires, une mesure extrêmement impopulaire, entre autres dans le secteur de la santé. Le projet de loi 124 qui plafonne les rémunérations à 1 % continue d’alimenter la grogne. L’Association des infirmières et infirmiers de l’Ontario réclame son abrogation. La porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé, France Gélinas, aussi.

France Gélinas, porte-parole de l’opposition en matière de santé, favorable à l’abrogation du projet de loi 124. Crédit image : Jackson Ho

M. Graefe souligne que ces professionnels qui se sont retrouvés en première ligne durant la pandémie, bénéficient depuis d’un vent de sympathie et payent le prix de l’inflation. Des négociations laborieuses pourrait donc jouer contre le gouvernement, surtout dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre.

Manquer d’ambition dans la réforme du système

La députée de Dufferin-Peel est aussi attendue de pied ferme par l’opposition sur la poursuite de la transformation du système de santé entamée il y a quatre ans par Christine Elliott. L’agence centrale Santé Ontario a depuis évolué et les équipes santé sont nées un peu partout dans la province.

Mais de nombreux rouages sont encore balbutiants ou indéterminés, notamment la place des entités de planification des services de santé en français, certes sauvegardées, ou encore l’accès équitable à des soins de proximité dans les deux langues officielles.

« À part construire plus de lits et d’hôpitaux, les promesses en termes d’offre de service ne sont pas claires », rappelle Mme Tellier. « Y a-t-il des changements à faire et comment y répondre pour sortir de la crise. Doit-on faire des réformes et à quel rythme ? Le principal défi de Mme Jones est de se positionner comme ministre de la Santé. Pas juste être l’exécutante de M. Ford mais lui amener les dossiers et s’approprier ce ministère et ce qu’elle veut en faire. Elle a de gros souliers à chausser. »

« Elle va devoir trouver des manières à la marge de changer les points de vue de ces professions de la santé », ajoute M. Graefe. « Les ministres de la Santé qui essaient de tout changer ont souvent des difficultés, tellement le système est complexe. »

Laisser la pandémie reprendre le dessus

Le pic de la septième vague de COVID-19 est à présent derrière les Ontariens, a annoncé la semaine dernière le médecin-hygiéniste en chef, Kieran Moore, évoquant « le début d’un ralentissement » des infections. Malgré la baisse du taux de positivité et des hospitalisations, le virus circule toujours à travers la province, alimenté par le sous-variant BA.5 d’Omicron.

La ministre de la Santé, Sylvia Jones, en visite dans un laboratoire qui innove dans la lutte contre la COVID-19, à l’Université McMaster. Source Twitter Sylvia Jones

Même s’il s’avère moins destructeur que BA.1, ses dégâts sanitaires reposent avec acuité le rôle primordial que doivent jouer les autorités de santé et le gouvernement dans leur lutte pour endiguer la COVID-19.

En cas de nouvelle vague ou d’inversion de courbe à l’automne prochain, Mme Jones devra rapidement prendre les mesures sanitaires qui s’imposent, estiment plusieurs observateurs, tout en gardant la main sur la politique de vaccination et d’approvisionnement en vaccin.

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