« Cornwall a beaucoup à offrir », l’appel d’une médecin à ses confrères
[ENTREVUE EXPRESS]
QUI :
Dre Chloé Rozon, originaire de Cornwall, revient après plus d’une décennie passée à Ottawa, pour exercer comme obstétricienne et gynécologue au Centre médical McConnell et à l’Hôpital communautaire de Cornwall.
LE CONTEXTE :
La Ville de Cornwall a réussi à recruter six nouveaux médecins grâce à ses programmes de recrutement médical.
L’ENJEU :
Cornwall compte environ 17 000 patients sans médecin de famille, soit près du tiers de la population.
« Qu’est-ce qui a motivé votre installation à Cornwall plutôt qu’à Ottawa, surtout qu’Ottawa déploie aussi une stratégie pour recruter et retenir les médecins?
Avec mon conjoint, qui est également originaire de Cornwall, nous avons passé 11 ans à Ottawa. Cette décision n’a pas été simple à prendre. Le retour à Cornwall signifiait d’abord se rapprocher de nos familles. Nous avons grandi dans cette ville, nous la connaissons bien, et elle nous a offert une enfance extraordinaire. Nous souhaitons offrir à nos enfants le même environnement : un sens de communauté très fort, l’accès facile à la nature, le fleuve, les pistes cyclables, le patinage l’hiver et de quoi grandir en français.
Qu’en est-il sur le plan professionnel?
Sur le plan professionnel, j’ai adoré mon expérience à Ottawa. Mais en communauté, dans un plus petit centre, j’ai la possibilité d’être une vraie généraliste en obstétrique-gynécologie. Ma pratique est plus diversifiée, je peux toucher à tout. Dans les grands centres, les cas complexes entraînent davantage de surspécialisation, ce qui est essentiel, mais ce n’est pas ce que je recherchais.
Un autre élément important, c’est l’accès aux soins opératoires. Dans plusieurs grandes villes, les listes d’attente sont très longues. Dans les petits centres, on peut souvent offrir plus rapidement des chirurgies essentielles.
Enfin, l’appui financier de la Ville de Cornwall a évidemment aidé. La formation médicale est longue et coûteuse, tant pour le gouvernement que pour les étudiants. Mais au-delà de la subvention, j’ai été accueillie ici à bras ouverts, aussi bien par l’hôpital que par la communauté. On nous a soutenus dans toutes les étapes de la transition : emploi pour mon conjoint, information sur les écoles, les sports, les garderies.

Quel regard portez-vous sur la situation au Québec? Certains affirment que l’Ontario offre plus de flexibilité et d’avantages aux médecins.
Avant tout, je suis très attristée pour mes collègues au Québec. Tous les médecins, peu importe la province, veulent offrir les meilleurs soins possibles. Mais ils doivent composer avec les systèmes qui leur sont imposés.
Ce que je crains surtout, ce sont les impacts sur les patients québécois. Les nouvelles obligations annoncées pour les médecins semblent plus strictes et pourraient réduire leur autonomie.
En comparaison, l’Ontario offre un environnement plus flexible, particulièrement pour les médecins de famille. Dans la région de Cornwall et d’Ottawa, on voit d’ailleurs un intérêt croissant. C’est un milieu francophone, avec de belles possibilités professionnelles et une bonne qualité de vie. L’autonomie qu’on peut conserver ici est un avantage réel pour beaucoup.
À partir de votre expérience, qu’est-ce qui devrait être amélioré en Ontario?
Comme gynécologue, je crois qu’on peut, et qu’on doit, faire mieux pour la santé des femmes. L’accès aux soins opératoires demeure un enjeu majeur. Trop souvent, on considère que les chirurgies gynécologiques ne sont pas « urgentes » parce qu’elles n’engagent pas le pronostic vital. Pourtant, elles affectent profondément la qualité de vie.
On l’a vu durant la pandémie, mais même après la COVID, malgré l’augmentation des blocs opératoires, les besoins demeurent énormes. L’Ontario gagnerait à renforcer la capacité opératoire pour la santé des femmes.
L’autre domaine crucial, c’est la santé mentale. Il y a un manque d’appui clair, psychiatres, psychologues, travail social, notamment en périnatalité. À Cornwall, les services sont débordés. Les patientes, les nouvelles familles, ont besoin d’un accompagnement plus robuste.
Y a-t-il des défis particuliers pour les médecins francophones que vous avez rencontrés?
Honnêtement, j’ai eu beaucoup de chance. Ma langue maternelle est le français, mais j’ai grandi dans une ville réellement bilingue. Mon parcours a toujours navigué entre les deux langues : école primaire et secondaire en français, baccalauréat en anglais, médecine en français, puis une résidence en anglais.
Il faut reconnaître que la médecine au Canada se fait surtout en anglais : les conférences, une grande partie de la littérature scientifique, plusieurs rotations hospitalières. Mais j’ai aussi travaillé à l’Hôpital Montfort et dans l’hôpital d’Ottawa, ce qui m’a permis de servir énormément de patients francophones. Pendant ma résidence, je dirais que la moitié, parfois deux tiers, de mes consultations se faisaient en français.
Je ne peux pas dire que j’ai rencontré des obstacles majeurs liés à ma francophonie. J’ai été soutenue dans les deux langues, autant à Montfort qu’à l’Hôpital d’Ottawa, où le bilinguisme est bien ancré. »