Le bénévolat version Gen Z : l’activisme à petite échelle
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[CHRONIQUE]
Au Canada, on l’a bien compris : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Ce proverbe, souvent répété, se matérialise pleinement à travers l’action bénévole, qui fait presque partie de l’ADN social canadien. Les personnes qui arrivent ici constatent très vite que le bénévolat revient dans presque toutes les conversations.
On en parle sur les bancs de l’école, au sein des organismes et comme un atout stratégique pour l’orientation professionnelle. C’est une porte d’entrée, un passage presque obligé, mais aussi un marqueur social fort. Donner de son temps, s’impliquer dans une cause, participer à la vie collective, ce sont des gestes valorisés, encouragés, parfois même attendus.
Selon Statistique Canada, le bénévolat désigne toute activité non rémunérée réalisée pour aider d’autres personnes ou soutenir une cause, généralement dans un cadre organisé. Dans son Enquête sociale générale de 2018, l’organisme indiquait que près de 41 % des Canadiens âgés de 15 ans et plus avaient déclaré avoir fait du bénévolat. Des chiffres qui confirment l’importance de cet enjeu socio-culturel.
Mais au-delà de ces statistiques, une question me hante : et si la nature même de ce don était en train de changer? Je me demande si, pour la Gen Z, le bénévolat n’est plus seulement un passage obligé ou un geste de charité classique, mais s’il ne devenait pas une nouvelle forme d’activisme, c’est-à-dire plus personnel, plus ciblé, une sorte d’impact à petite échelle qui redéfinit leur manière d’influencer le monde.
S’engager autrement : quand le talent devient un levier d’impact
Chez les jeunes, l’engagement ne s’essouffle pas, il se réinvente avec une intentionnalité nouvelle. Le choix de faire du bénévolat n’est plus le fruit du hasard; il répond à une volonté de faire bouger les lignes tout en affinant son propre parcours. Désormais, on ne donne plus simplement « de son temps » ou de son énergie, mais on investit aussi ses compétences. Nous tendons vers un bénévolat qui nous ressemble et qui nous permet d’agir concrètement. Un étudiant en communication prendra les rênes des réseaux sociaux d’une petite association; une passionnée de photographie couvrira bénévolement un événement pour offrir une visibilité à une cause tout en bâtissant son portfolio. Que ce soit par le graphisme, la rédaction ou l’organisation d’événements, chaque geste est calculé pour être utile. Même le choix de
l’organisme devient réfléchi. Il doit correspondre à des valeurs, à des intérêts, à une vision. Derrière ces engagements, il y a une volonté de contribuer, mais aussi de se projeter.
Cette manière de s’impliquer se retrouve aussi dans des actions plus rapides, plus ciblées, souvent liées à l’actualité. Des campagnes de financement émergent sur les réseaux sociaux, des initiatives locales se mettent en place pour répondre à des besoins immédiats, des jeunes utilisent leurs plateformes pour sensibiliser et mobiliser. Pendant la pandémie, certains ont offert du tutorat en ligne, d’autres ont aidé des aînés à se familiariser avec les outils numériques ou soutenu des communautés à distance. C’est précisément là que le bénévolat se transforme en ce que j’appelle un activisme à petite échelle. Des gestes parfois discrets mais qui permettent d’agir avec les moyens dont on dispose, là où l’on se trouve.
Reprendre le flambeau : une continuité en mouvement
Cependant, réduire le bénévolat à une simple stratégie de carrière serait oublier une dimension importante, celle de la volonté de prendre la relève. En m’impliquant sur le terrain, j’ai souvent remarqué ce contraste dans de nombreux organismes, les piliers de l’engagement sont nos aînés. Cette réalité crée un sentiment de responsabilité chez les plus jeunes. On ne veut pas simplement aider, on veut s’assurer que ce qui a été bâti ne disparaisse pas.
Lors de la 33e édition du Salon du livre de Toronto, j’ai discuté avec Stévine et Linda, deux bénévoles passionnées. Leur constat était sans appel : « En arrivant, on a vu que la majorité des bénévoles étaient beaucoup plus âgés que nous. Ça nous a fait réfléchir. On s’est dit qu’on ne pouvait pas rester spectatrices. » Pour Stévine, s’impliquer, c’est littéralement reprendre le flambeau. Il existe ici une transmission intergénérationnelle, un passage qui ne se fait pas de manière formelle, mais se construit dans les échanges et les expériences partagées. Les plus âgés transmettent des repères, une constance et une certaine éthique du don. Les plus jeunes, eux, s’approprient ces bases pour les adapter à leur propre réalité. En écoutant Linda dire qu’elle se sent « enfin utile à sa communauté », cela confirme qu’on reçoit souvent bien davantage en donnant.

Au-delà des obligations : se dépasser par choix
En Ontario, le passage par la case « 40 heures de bénévolat » est une condition sine qua non pour l’obtention du diplôme d’études secondaires. Si cette règle peut sembler administrative pour certains, elle agit pour beaucoup comme un déclencheur de passion. Ce qui est fascinant, c’est de voir comment certains élèves décident de pulvériser ce compteur.
C’est le cas d’Allegra, élève de 9e année. Pour elle, les 40 heures ne sont qu’une formalité de départ. Motivée par l’exemple de sa grande sœur qui a cumulé plus de 3000 heures d’engagement, Allegra voit dans le bénévolat un terrain de dépassement de soi. « Ce n’est pas juste pour que ça paraisse bien sur mon dossier, c’est pour voir jusqu’où je peux aller, mais surtout pour faire plus que ma sœur », m’expliquait-elle.

Ce mouvement s’observe chez plusieurs jeunes, le bénévolat devient un espace où l’on s’investit volontairement, où l’on développe une discipline personnelle et, surtout, une certaine fierté. Ce désir de dépassement prouve que lorsque l’engagement rencontre la passion, l’obligation s’efface au profit de l’accomplissement personnel. Les jeunes ne cherchent plus seulement à cocher une case; ils cherchent à se prouver et à prouver au monde qu’ils peuvent faire une différence tangible.
Finalement, donner de son temps, de soi ou de ses compétences, la génération Z semble l’avoir bien compris, sans jamais perdre de vue ce qui est essentiel à ses yeux.
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.