Dans l’ombre de l’année de la francophonie, l’Alberta compte ses défis
[ALBERTA, L’OUEST FRANCOPHONE]
EDMONTON – En désignant 2026 comme l’année de la francophonie, le gouvernement albertain a mis les projecteurs sur une minorité linguistique qu’il veut développer sans nécessairement lui faciliter la tâche dans la réalité, selon plusieurs observateurs. En immigration, santé ou encore éducation, les défis persistent.
Trois Franco-Albertains sur quatre sont nés hors de la province, un sur quatre à l’étranger. Si, comme il l’ambitionne, le gouvernement veut développer la francophonie, difficile de faire sans les nouveaux arrivants.
Pourtant, depuis quelques temps, l’immigration est au contraire pointée du doigt, suspectée de dérégler l’économie. À tel point que les Albertains se prononceront, à l’automne prochain, sur plusieurs questions référendaires sur cette thématique. Ce climat de défiance à l’égard de l’immigration sans distinction linguistique inquiète Alphonse Ndem Ahola, directeur général de la Francophonie canadienne plurielle (FRAP), selon qui « les francophones ne sont pas la priorité du gouvernement actuel ».
« Même si l’immigration est un facteur qui contribue à alourdir les charges du gouvernement, mettre tout sur le dos des immigrants est une exagération qui en fait des boucs émissaires, alors qu’ils travaillent et payent des impôts comme tout le monde, rappelle M. Ahola. Ça donne l’impression qu’ils sont des parasites alors que la province vit au contraire grâce à l’immigration. »

L’immigration critiquée sans considération francophone
En cherchant à contrôler son immigration, le directeur de la FRAP croit que la province pourrait en même temps chercher à contrôler les ressources du gouvernement fédéral destinées à la francophonie : « Cela aurait de grosses conséquences sur des organisations comme la nôtre ».
Le gouvernement précédent avait pourtant lancé l’initiative Alberta Is Calling pour attirer plus d’immigrants, suivi d’un appel de la première ministre actuelle, Danielle Smith, à doubler la population, mais « le discours a complétement changé et décourage à présent de venir en Alberta en donnant l’impression de ne plus être les bienvenus », constate, amer, M. Ahola, dont l’organisation aide les nouveaux arrivants à s’établir, trouver un logement, payer leurs impôts…
Paradoxalement, le gouvernement espère recruter massivement des professionnels pour combler des secteurs en pénurie de main-d’oeuvre et aura besoin de bras dans cette optique, notamment dans la santé.
En santé, tout n’est pas rose
Ce secteur, prioritaire aux yeux de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), peine à trouver des travailleurs qualifiés en même temps qu’il peine à offrir des services dans les deux langues officielles.
Même s’il existe des services structurés autour de l’autorité de santé provinciale (Alberta Health Services) et du réseau de soins (Primary Care Networks), appuyés par un Réseau Santé Alberta très actif, des alliés et des initiatives comme celle de clinique mobile, le système de santé en français a besoin de progrès et de stabilité.
C’est en tout cas ce qu’estime Michelle Dion, médecin de famille à Edmonton. « Les gens ne parlent pas tous anglais, les prises de rendez-vous sont parfois compliquées si une clinique ne dispose pas d’une ligne de traduction et les spécialistes sont difficiles à trouver, notamment en santé mentale », énumère-t-elle.
Il est temps de lever les barrières provinciales et de faire appel à des professionnels ailleurs au pays, tranche cette professionnelle : « On est seulement autorisé à soigner des patients dans la même province mais on a le même permis, les mêmes lignes directrices. Si je suis capable de travailler ici, je suis capable de travailler n’importe où. »

En nouant des ententes avec d’autres provinces comme le Québec, elle croit que l’Alberta débloquerait bien plus de services en français et désengorgerait les listes d’attente.
L’autre levier serait de généraliser les services à la traduction et de mieux identifier les professionnels de santé. « Si on augmentait la confiance des médecins en leur niveau de français et si on mettait en place des quotas et incitatifs au bilinguisme dans le recrutement, ça changerait la dynamique », considère la Dre Dion.
« Le problème n’est pas au niveau de la communauté à petite échelle mais en haut, au niveau des politiques qui pourraient décider d’augmenter les soins virtuels, lever les barrières interprovinciales ou encore améliorer l’identification des patients francophones. »
Et d’enfoncer le clou : « Avec les changements de gouvernement à chaque élection, des avancées peuvent être remises en cause suivant des priorités et valeurs différentes. Il faudrait plutôt universaliser les soins au niveau du Canada car, tant que les gouvernements se mêleront de santé, on n’avancera pas », juge-t-elle, plaidant pour une autorité de santé canadienne garantissant égalité et équité dans les soins en langues officielles.
Besoin d’un système éducatif plus inclusif
Un troisième grand défi se pose aux Franco-Albertains : cette fois dans le domaine éducatif. Avec 44 écoles francophones desservant 22 communautés et accueillant plus de 9500 élèves, de la maternelle à la 12e année, les écoles se portent plutôt bien.
Cependant, « le défi vient avec la croissance » et de cruciales questions se posent en termes de recrutement d’enseignants, rapporte Alice Prophète, docteure en éducation au Campus Saint-Jean.
Le nombre de postes vacants augmente dans les conseils scolaires francophones, particulièrement dans les zones rurales. La profession séduit moins, les conditions de travail se dégradent et nombre d’enseignants quittent prématurément leur poste.
La dernière grève s’est soldée à l’automne dernier par un retour forcé au travail. C’est dans ce contexte délétère que la province espère recruter plus de 5000 enseignants et aides-élèves au cours des trois prochaines années. Ardu.

Dans les écoles de langue française, Mme Prophète décrit des professionnels « écartelés entre charge de travail et gestion de la diversité des besoins, autant que de la diversité culturelle. »
Au-delà des conditions de travail, en effet, « les écoles manquent de politique d’inclusion, de formation sur le mentorat culturel et la façon d’accueillir culturellement des immigrants au beau milieu de l’année, souvent sans support », indique-t-elle. Le risque si rien ne change? « Perdre ces élèves dans la majorité, en faire des anglophones en transition. »
Véritables clés de voûte du rayonnement de la francophonie albertaine, immigration, santé et éducation sont étroitement imbriquées et requièrent un changement de culture à l’échelle de la province de l’Ouest. Le gouvernement s’est en tout cas engagé, par la voix de la ministre responsable du Secrétariat francophone, Tanya Fir, à « faire progresser sa politique du français et améliorer les services ». À suivre.
Tout au long du Mois de la francophonie, ONFR vous fait découvrir les différentes facettes de la francophonie albertaine à travers reportages et entrevues, sur onfr.org et notre chaîne YouTube. À lire également : notre reportage à Edmonton, la Rencontre d’ONFR avec Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA, notre entrevue avec la ministre Tanya Fir et nos sujets sur le campus Saint-Jean ainsi que le séparatisme.