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Statue de la reine Elizabeth II.

Des liens entre la monarchie et les Franco-Ontariens ?

Temps de lecture : 6 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, l’historien et spécialiste de patrimoine Diego Elizondo.

[CHRONIQUE]

Bien qu’elle ne soit évidemment pas Franco-Ontarienne elle-même, le décès cette année de la reine Elizabeth II, Reine du Canada (constitutionnellement parlant) a également retenu l’attention, particulièrement jusqu’à ses obsèques, lundi dernier. Pendant 70 ans, elle aura typiquement régné symboliquement (sans gouverner) sur l’ensemble du territoire canadien.

Avec son décès surgissent les rappels historiques, les bilans et les anecdotes. Bien que peu évident de prime abord, existerait-il des liens entre la monarchie et la plus grande minorité linguistique de langue française au pays, soit celle qui réside en Ontario ?

L’Ontario, province traditionnellement et symboliquement très attachée à la Couronne, comme en font foi sa toponymie routière parsemée partout sur le territoire nommé en l’honneur de monarques, la couronne qui se trouve sur les plaques d’immatriculation (disponibles en version française depuis 2007), dont la devise officielle (et méconnue) est Fidèle elle a commencé, fidèle elle demeure (fidélité en référence à la Couronne) et son Assemblée législative qui se trouve dans Queen’s Park.

Commémorations de Loyalistes en 1984 en Ontario et fête de Dollard au Canada français

ONFR+ a rappelé dans un article la visite de la Reine Elizabeth II dans le Nord de l’Ontario en 1984. Cette année fut chargée en Ontario. Outre la reine, le souverain pontife chef de l’Église catholique, Jean-Paul II, visita la province dans le cadre d’une première grande tournée au Canada. Son voyage avait attiré des foules montres partout sur son passage des Plaines Lebreton et aux abords du canal Rideau à Ottawa en passant par Toronto et Midland.

L’année 1984 fut l’année où l’Ontario décida de marquer en grande pompe son bicentenaire de fondation. Mathématiquement, cela signifierait que la création de l’Ontario remonte à 1784. Pourquoi cette année fut choisie ? Pour commémorer les premiers (ils étaient 250) de nombreux réfugiés politiques loyalistes à la Couronne britannique qui fuirent la révolution américaine.

Un lien direct est tracé à l’époque par les décideurs politiques en place dans leur choix commémoratif de rattacher les fondements de l’histoire de l’Ontario à celle de couronne britannique. Comme la fille aînée de la Couronne britannique au Canada.

Évidemment, l’histoire franco-ontarienne, qui remonte elle à 1610 à l’époque de la Nouvelle-
France avec Étienne Brûlé, Samuel de Champlain et compagnie est ignorée (de même que celles
des peuples autochtones). À l’époque, l’ACFO provinciale (l’actuelle Assemblée de la
francophonie de l’Ontario) s’en plaindra publiquement.

Mais ce ne fut pas la première fois que l’histoire franco-ontarienne fut ignorée au profit de la commémoration qui fait de l’arrivée des loyalistes à la Couronne britannique en Ontario le mythe fondateur de la province.

Dès 1961, en conséquence à l’inondation de nombreux villages en bordure du fleuve Saint-Laurent engloutis par les eaux pour faire place à la voie maritime, le gouvernement de l’Ontario crée à Morrisburg le village d’antan Upper Canada Village.

Le professeur, homme de lettres, historien et militant franco-ontarien Séraphin Marion ne manquera pas de dénoncer que le récit officiel historique provincial ignore l’histoire francophone, antérieure à celle de l’arrivée des Loyalistes.

Mentionnons que la voie maritime du Saint-Laurent fut inaugurée par la Reine Elizabeth II aux côtés du président des États-Unis Dwight D. Eisenhower et que c’est le Franco-Ontarien et député fédéral Lionel Chevrier qui assurera la direction de ce vaste chantier.

Elizabeth II est déjà montée sur le trône depuis six ans à l’époque de l’inauguration de la voie maritime du Saint-Laurent. C’est le Canada français comme réalité institutionnelle et identitaire qui est bien portante et les francophones habitant en Ontario s’y identifient. Le mot « Franco-Ontarien », bien qu’existant, n’est guère utilisé. La fidélité des francophones va non pas à la Couronne mais à l’Église catholique encore triomphante et au Canada français, dont l’un des symboles de commémoration annuelle sera la fête de Dollard.

Cette fête nationale est délibérément choisie et popularisée par le chanoine-historien Lionel Groulx dans les années 1920 pour faire ombrage sur celle du congé férié de la fête de la reine au mois de mai afin de commémorer Dollard des Ormeaux, un héros légendaire (mort en martyre en défendant la Nouvelle-France) à la bataille du Long-Sault (situé dans l’actuel territoire ontarien, dans la région d’Hawkesbury).

L’arrivée sur l’actuel territoire ontarien des Loyalistes à la couronne britannique fut choisie donc par l’Ontario n’eut égard de considération pour l’histoire franco-ontarienne, qui elle, se rattachait dans les premières décennies de règne d’Elizabeth II à celle du Canada français dans sa commémoration de la fête de Dollard. S’opposaient sur le plan des commémorations une fête officieuse nationale canadienne-française en marge de la fête officielle étatique dédiée à la reine.

Représentants vice-royaux et toponymie scolaire franco-ontarienne

Indirectement, un lien qui relie la monarchie et les Franco-Ontariens se trouve dans ceux qui ont occupé le poste de gouverneur généraux, les représentants au Canada du souverain. Le premier francophone à occuper ce poste fut le général Georges Vanier de 1959 à son décès en 1967.

Source de fierté et personnalité respectée, le nom Vanier s’est depuis bien enraciné en Ontario français. La Cité d’Eastview devient Cité de Vanier en 1969 et pas moins de quatre écoles de langue française en Ontario porte encore aujourd’hui le nom de Georges-P.-Vanier.

Jules Léger sera le gouverneur général francophone suivant, de 1974 à 1979. Bien que né au Québec, ce Franco-Ontarien d’adoption travaillera au quotidien Le Droit d’Ottawa et enseignera à l’Université d’Ottawa.

Jeanne Sauvé, première femme nommée gouverneur général (en 1984) sera aussi une Franco-Ontarienne d’adoption car diplômée de l’Université d’Ottawa, après des études secondaires dans la capitale fédérale complétées au couvent Notre-Dame-du-Rosaire. Michaëlle Jean (gouverneur général de 2005 à 2010) deviendra quant à elle chancelière de l’Université d’Ottawa de 2012 à 2014.

Comme Vanier, ils ont tous des écoles de langue française en Ontario nommés en leur honneur. Même Julie Payette, dernière gouverneur général francophone, qui a démissionné en 2021 dans la controverse.

Si les francophones qui ont été gouverneurs généraux du Canada pendant le règne d’Elizabeth II sont bien présents dans la toponymie scolaire franco-ontarienne, il faudra du temps pour voir une école porter le nom d’un lieutenant-gouverneur puisqu’aucun francophone n’a jamais été nommé lieutenant-gouverneur de l’Ontario.

Le rapatriement de la constitution en 1982

Le rapatriement de la constitution canadienne au début des années 1980, sans la signature du Québec, a marqué l’histoire politique canadienne contemporaine.

Les photos et la vidéo de la reine Elizabeth II qui, à l’occasion d’une cérémonie extérieure le 17 avril 1982 sur la colline du parlement à Ottawa, appose sa signature sur le précieux document constitutionnel (entourée entre autres du premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau et du ministre de Justice Jean Chrétien) a marqué la mémoire collective et se trouvent déjà dans les livres d’histoire.

S’il est bien connu que le Québec n’a jamais signé la constitution, le vote contre son rapatriement par Jean-Robert Gauthier (député fédéral d’Ottawa-Vanier et militant franco-ontarien), en raison de l’absence de protections constitutionnelles pour les francophones de l’Ontario, avait aussi à l’époque fait grand bruit. De fait, M. Gauthier avait été courageusement le seul député libéral à voter contre le rapatriement, un projet de son propre parti politique, qui détenait le pouvoir à l’époque. Trudeau père lui en voudra amèrement pour toujours.

Ce jour-là, M. Gauthier boycottera la cérémonie en voyageant à l’étranger pendant qu’Huguette Labelle, une autre fière Franco-Ontarienne originaire de Rockland, en sa qualité de sous-secrétaire d’État, fut choisi pour lire à haute voix au nom de la reine la proclamation royale !

Cet événement historique national canadien hautement protocolaire se déroulera centré autour d’Elizabeth II, cheffe d’État du Canada, avec deux liens franco-ontariens improbables : l’un opposé jusqu’à voter contre au nom de la défense des droits des siens et l’autre qui fut porte-parole royal.

Monarchie et Franco-Ontariens liés symboliquement ?

Lors des 70 ans de règne d’Elizabeth II, l’Ontario français aura considérablement changé. Il se reconnaît davantage dans sa journée célébrée le 25 septembre que lors de la fête à Dollard, populairement abandonnée.

Si l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario qui prétend être sa voix politique des Franco-Ontariens et son organisme rassembleur a demandé dans une déclaration publique à ce que les drapeaux franco-ontariens des Monuments de la francophonie de partout en province soit mis en berne « pour rendre hommage à cette reine iconique », la monarchie ne fait tout de même pas l’unanimité chez les Franco-Ontariens comme le rapportait récemment dans un article ONFR+.

On n’a aussi qu’à se souvenir en comparant l’ex-députée provinciale de Glengarry-Prescott-Russell Amanda Simard qui justifiait en 2019 son effacement de la scène politique sous prétexte « qu’on ne dit jamais non à la reine » au refus la même année de prêter allégeance à la reine par le conseiller municipal de Hearst, Gaëtan Baillargeon.

En 2020, le chant God Save The Queen faisait un retour à l’Assemblée législative de l’Ontario alors qu’un an après, le drapeau franco-ontarien devenait un symbole officiel de cette même enceinte parlementaire.
Monarchie et Franco-Ontariens finissent toujours par se recroiser comme symboles de l’Ontario.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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