Le plein air et l’île aux Chênes
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
Alors qu’on commence à goûter aux premières chaleurs de la saison estivale, j’ai pensé revenir sur une colonie de vacances, l’Île aux Chênes, très bien connue dans les cercles franco-ontariens des années 1950 à 1970.
Mon arrière-arrière-grand-père, Frank Dupuis, a cofondé la paroisse Saint-Charles-Borromée, au nord-ouest du lac Nipissing, en 1895. Mes arrière-grands-parents, Rose Huot et Alfred Prevost, ont figuré parmi les premières familles à habiter Bigwood, sur les berges de la rivière des Français, en 1915. Ce coin de pays, avec ses majestueux pins blancs et ses rochers rosés, m’habite. Ce n’est pas un hasard si certains touristes ont voulu y passer des vacances, suivant l’arrivée des chemins de fer qui liaient la région à Ottawa (1882) et à Toronto (1907). Mes arrière-grands-parents Dupuis, ont d’ailleurs géré une pourvoirie, Musky Bay Camp, de 1940 à 1971. « Pour le citadin désirant passer de belles vacances au bord de l’eau, pour celui qui cherche le repos dans une pittoresque région », écrivait le curé Lionel Séguin en 1945, « les environs de St-Charles sont des endroits désignés » où l’« on peut se donner toutes les aises […] à peu de
frais ».
C’est sur l’île West Hardwood au prolongement du lac Nipissing, surnommé West Arm, que les pères jésuites de Sudbury ont aménagé la première colonie de vacances de langue française de la région, en 1945. À l’époque, le retour à la nature est vanté comme un lieu pouvant neutraliser les effets dépresseurs de la ville anglo-dominante sur la motivation individuelle, la fibre canadienne-française et les valeurs catholiques des jeunes. Des premières installations rudimentaires, des dortoirs et une cuisine électrifiée ont été ajoutés pour accueillir les enfants de 6 à 13 ans et les initier « à une vie sociale plus authentiquement humaine et chrétienne ». Outre les prières à la chapelle et la langue des activités, la programmation initiale sur l’île aux Chênes ne se distingue pas beaucoup des colonies YMCA au niveau des loisirs : baignades, jeux et soirées de variétés, etc.
Le jésuite Albert Regimbal, qui dirige la colonie de 1960 à 1980, cherche à en faire un lieu pour promouvoir « des valeurs humaines engagées » et une « société de services engagée dans la créativité ». C’est sous Regimbal que le camp, initialement affilié à la paroisse Sainte-Anne-des-Pins de Sudbury, renforce sa programmation culturelle franco-ontarienne, en y enseignant le leadership aux adolescents et aux jeunes adultes, ainsi qu’en y offrant des camps de théâtre et de musique. L’Île aux Chênes propose « la chance inestimable de vivre une expérience culturelle axée sur la créativité individuelle et collective, sur l’intégration des arts et de la nature, sur le leadership » (Le Voyageur, 15 mai 1974).
L’isolement de l’île propose une « expérience globale en français » qui tend à « assimiler » les jeunes et les éveiller à la prise de conscience vis-à-vis de la langue et de la culture franco-ontariennes. « Quand nous sommes arrivés à l’île, nous étions tous des étrangers », relate l’adolescente Thérèse Bilier sur son expérience à l’été 1978. « Et quand nous en sommes repartis, nous étions tous des amis ». « C’était un petit pays à part, comme dans une fantaisie », rappellera la directrice adjointe de la colonie, Monique Cousineau, en 1999. « Ça unissait les gens, ça les transformait ». Avec le décès du père Regimbal, en juillet 1980, et les problèmes financiers de la colonie, le conseil d’administration décidera de fermer l’île aux Chênes après la saison 1981.
Je n’ai jamais eu l’occasion de fréquenter une colonie de vacances franco-ontarienne, mais les forums « organizzaction » et les Jeux franco-ontariens de la FESFO m’ont fourni des expériences semblables d’épanouissement en français. À la FESFO, l’Ontario français pouvait être autre chose que la gestion d’un déclin tranquille que je constatais parfois dans mon milieu immédiat : elle pouvait avoir une histoire et une culture riches, qui méritaient d’être défendues et promues. J’en suis encore persuadé.
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.