Julie Lutete, présidente de la Coalition des Noirs francophones de l’Ontario, et Léonie Tchatat, fondatrice de La Passerelle I.D.É., s’inquiètent de la place réservée aux communautés noires francophones dans le futur plan d’action communautaire de l’AFO. Photo : montage Canva
Société

Des organismes qui représentent les communautés noires francophones sont inquiets

Julie Lutete, présidente de la Coalition des Noirs francophones de l’Ontario, et Léonie Tchatat, fondatrice de La Passerelle I.D.É., s’inquiètent de la place réservée aux communautés noires francophones dans le futur plan d’action communautaire de l’AFO. Photo : montage Canva

RICHMOND HILL – Alors que le congrès de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) s’est achevé samedi, deux organismes représentant les communautés noires francophones expriment leurs réserves sur les orientations du Livre blanc des États généraux. Ils craignent pour leur autonomie, leur financement et leur représentation dans le futur plan d’action communautaire. L’AFO assure qu’aucune fusion ne sera imposée.

Après plus d’un an de consultations, le congrès de l’AFO, tenu du 22 au 24 octobre, devait permettre de transformer les recommandations des États généraux en priorités concrètes. Le Livre blanc propose notamment une meilleure coordination des organismes et une mutualisation de certaines ressources.

Des orientations qui suscitent des réserves au sein de la Coalition des Noirs francophones de l’Ontario (CNFO). « Notre crainte, c’est de savoir quelle forme prendra ce cadre provincial commun et quels pouvoirs il aura », explique sa présidente, Julie Lutete.

Malgré sa participation à la commission sur la gouvernance, elle estime ne pas avoir obtenu les éclaircissements souhaités. « J’ai peur que notre liberté de fonctionnement soit limitée ou que nos mandats et nos missions soient contrôlés. »

Une consultation jugée insuffisante

Julie Lutete considère également que les organismes représentant les communautés noires auraient dû être associés plus directement aux discussions. « Nous avons l’impression que notre communauté n’a pas été consultée de façon stratégique », affirme-t-elle, regrettant une participation essentiellement individuelle de ses membres.

La présidente de la CNFO ne rejette pas toute collaboration avec l’AFO, dont elle reconnaît le rôle de porte-parole provincial. Elle souhaite cependant préserver la capacité de son organisation à définir ses propres priorités.

« Nous avons nos particularités. Nous avons nos défis à nous. Et nous voulons développer un leadership par et avec nous-mêmes. »

Marlène Tellusma Rémy, secrétaire générale de la Coalition des Noirs francophones de l’Ontario, redoute que les réflexions sur la rationalisation des ressources communautaires influencent, à terme, les décisions des bailleurs de fonds et l’accès aux subventions pour les petits organismes. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

La notion de « dédoublement des services » suscite également son inquiétude. Selon elle, des organismes offrant des services similaires peuvent répondre à des besoins communautaires distincts. « Je pense qu’on devrait davantage parler de complémentarité plutôt que de dédoublement des services. »

La secrétaire générale de la CNFO, Marlène Tellusma Rémy, craint que cette approche ne fragilise le financement des petites organisations.

« J’espère vraiment qu’on n’arrivera pas à une méga institution, une méga entité, une méga organisation qui viendrait avaler les petites organisations. »

« Prendre leur avenir en main »

Léonie Tchatat, fondatrice et directrice générale de La Passerelle Intégration et développement économique, partage ces préoccupations. « Définitivement, les communautés noires partagent beaucoup de craintes », affirme-t-elle.

Pour elle, les enjeux de représentation et de racisme systémique demeurent insuffisamment présents dans les orientations proposées. « Le Livre blanc, c’est bien, mais il ne reflète pas les enjeux de nos communautés. »

Elle reconnaît le rôle politique de l’AFO, tout en défendant la nécessité pour les organismes noirs francophones de conserver une voix indépendante. « Les communautés noires ont la responsabilité de prendre leur avenir en main », insiste-t-elle.

« Ce n’est pas l’AFO qui va venir changer la problématique de la pauvreté dans les communautés noires. Il revient à ces communautés de se prendre en main et de travailler en collaboration. Donc l’AFO doit voir ces communautés comme des partenaires et des partenaires clés. »

Des engagements à concrétiser

En septembre, La Passerelle a transmis à l’AFO un mémoire proposant notamment un cadre stratégique de lutte contre le racisme, un observatoire indépendant sur l’équité et l’inclusion ainsi qu’une meilleure représentation des communautés noires et racialisées dans les instances décisionnelles.

Léonie Tchatat reconnaît qu’une de ses recommandations a été reprise pendant le congrès, mais s’interroge sur sa mise en œuvre. « La participation ne consiste pas simplement à avoir des gens dans la salle, mais à prendre en compte les véritables enjeux qui nous concernent. »

Elle dénonce aussi les obstacles financiers qui empêcheraient certains petits organismes de participer à de tels rassemblements.

Malgré ses critiques, elle réaffirme sa volonté de collaborer. « La collaboration, c’est un atout. La chaise vide est vide et nous voulons être là. Mais nous voulons être là à juste valeur. »

L’AFO exclut toute fusion imposée

Interrogé par ONFR, le directeur général de l’AFO, Peter Hominuk, reconnaît que les changements envisagés peuvent susciter des inquiétudes. « Dans tout processus de changement, il y a toujours des gens qui ont des craintes. »

Il assure cependant que la mutualisation ne vise pas à faire disparaître les organismes. « On ne veut pas forcer personne à fusionner », insiste-t-il.

Selon lui, certaines communautés, notamment à Windsor et au Témiscamingue, réfléchissent déjà volontairement à des rapprochements. L’objectif serait plutôt de partager certaines ressources, notamment administratives, sans compromettre les missions des organisations.

Peter Hominuk, directeur général de l’AFO, défend depuis le début des États généraux une démarche de coconstruction du futur plan d’action communautaire, fondée sur la participation et la collaboration des organismes francophones de l’Ontario. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Peter Hominuk s’est dit surpris d’apprendre les inquiétudes de Julie Lutete, affirmant ne pas en avoir eu connaissance. La présidente de la CNFO assure pourtant l’avoir déjà approché pour obtenir des clarifications.

Le directeur général réaffirme que le futur plan d’action sera élaboré en collaboration avec les organismes communautaires, dans le respect de leurs missions et de leur autonomie.

Des inquiétudes qui ne font pas l’unanimité

Kim Morris, de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO), ne craint pas pour l’autonomie de son organisation. Elle confirme néanmoins avoir reçu des appels d’autres organismes préoccupés.

« Je recevais des appels à mon domicile d’organismes qui étaient très, très inquiets tout au long de l’année. »

Également actif dans le secteur de l’immigration francophone, Alain Dobi, coordonateur du Réseau en immigration francophone du Centre-Sud-Ouest,  dit avoir entendu des préoccupations similaires au sein des communautés noires, tout en conservant sa confiance envers l’AFO.

« J’ai des discussions très franches avec Peter. Je lui ai dit qu’il faut les écouter, il faut les entendre et voir quelle est la dynamique. »

Alain Dobi souligne l’importance d’adapter le futur plan d’action communautaire aux différentes réalités régionales de l’Ontario. Selon lui, les besoins des francophones du Nord ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux du Centre-Sud-Ouest, un défi majeur pour l’élaboration d’une stratégie provinciale commune. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

De son côté, Jean-Claude N’Da, président de l’ACFO Toronto, voit davantage une occasion de renforcer la coopération. « Pour moi, la mutualisation, c’est mettre nos efforts en commun. Cela n’enlève rien à l’autonomie des acteurs. »

Il reconnaît néanmoins que certains aspects restent à clarifier et rappelle qu’aucune mesure n’a jusqu’ici annoncé la mise sous tutelle d’organismes.

Alors que l’élaboration du plan d’action communautaire doit se poursuivre dans les prochains mois, une question demeure : comment renforcer la cohésion de la francophonie ontarienne tout en préservant l’autonomie et la représentation de ses différentes communautés?