Société

Désobéissance civile : comment le drapeau franco-ontarien a trouvé sa place à la Laurentienne

Il a fallu attendre quelques années après la victoire à l'Université de Sudbury pour que le drapeau franco-ontarien puisse flotter à l'Université Laurentienne. Photo: gracieuseté de l'Université Laurentienne

SUDBURY – On connaît l’histoire du premier lever du drapeau franco-ontarien à l’Université de Sudbury en 1975, mais peu savent comment, quelques années plus tard, un autre combat a eu lieu pour le hisser sur le campus voisin de l’Université Laurentienne. Retour sur une nuit où deux étudiants ont défié l’institution et marqué durablement l’histoire francophone du campus.

Marcel Vaillancourt se souvient encore de cette nuit glaciale du 2 mars 1982. 

Minuit sonne. Le jeune étudiant et son acolyte, Claude Vincent, s’activent sur le troisième étage d’un bâtiment de la Laurentienne, là où trône le drapeau canadien sur la Place des fondateurs. 

Leur mission : installer un mât pour le drapeau franco-ontarien. Le campus est silencieux, le froid mordant (-21 °C) et le bruit d’une perceuse résonne dans les couloirs déserts.

« Il fallait agir rapidement, sans que personne ne nous arrête. L’université n’était pas prête à accepter notre demande qui datait de plusieurs mois, et on savait que toute opposition aurait été médiatisée jusqu’à Ottawa et Québec », raconte M. Vaillancourt.

Un garde de sécurité frappe à la porte du local des étudiants francophones de la Laurentienne (AEF). Rapidement, ce dernier improvise : « Crains pas Gilles, on fait juste des rénovations ». Dix minutes plus tard, le drapeau est fixé et flotte pour la première fois sur la Laurentienne.

Pour celui qui deviendra journaliste, entre autres, cette action n’était pas seulement un geste symbolique, mais un acte de revendication : « Le drapeau ne représentait pas uniquement notre culture, il symbolisait notre droit d’exister en tant que francophones dans un campus bilingue et souvent hostile. »

Marcel Vaillancourt avec un journal du Sudbury Star de 1982 revenant sur le premier lever officiel du drapeau franco-ontarien à l’Université Laurentienne. Photo : gracieuseté de Marcel Vaillancourt

Un contexte tendu 

Le lendemain de l’action, l’administration, bien que surprise, n’a pas immédiatement pris de mesures disciplinaires contre les étudiants impliqués en raison du climat social tendu qui régnait alors.

L’opération clandestine s’inscrivait, en effet, dans un contexte plus large de tensions linguistiques et de redéfinition identitaire pour les Franco-Ontariens. 

En 1980, le Québec avait rejeté le référendum sur la souveraineté-association, avec environ 60 % des votes contre et 40 % en faveur, créant un malaise profond chez les francophones hors Québec.

« Nous avions le sentiment d’être abandonnés et il fallait réagir ici en Ontario », se rappelle celui qui était également le président sortant de l’AEF.

Le drapeau franco-ontarien, créé en 1975, avait d’abord été hissé à l’Université de Sudbury. Mais pour l’Université Laurentienne, le geste était sensible politiquement. 

« L’administration craignait une crise linguistique qui ferait la manchette nationale quelques semaines avant le rapatriement de la Constitution », précise-t-il.

L’événement a rapidement été remarqué par la communauté étudiante et les médias locaux, renforçant le symbole d’une présence francophone revendicatrice et visible sur le campus.

De l’idée à la concrétisation

Le processus officiel avait été entamé lors du congrès de l’AEF qui s’est tenu les 22 et 23 octobre 1981.

Une proposition avait été faite pour que le prochain conseil entreprenne des démarches afin d’installer le drapeau franco-ontarien sur le mât de la Place des fondateurs lors des événements officiels. Le président de l’AEF, Michel Lavoie, et son collègue Daniel Chèvrefils ont toutefois choisi d’aller plus loin.

Michel Lavoie a reçu le Mérite Horace-Viau en juin dernier remis par les Clubs Richelieu du Grand Sudbury. Photo : Inès Rebei/ONFR

« On a soumis la demande pour que le drapeau soit installé à la Laurentienne, mais l’administration a traîné des pieds. On savait qu’il fallait une action décisive si on voulait réussir avant la rentrée de septembre », explique M. Vaillancourt. Quelques années plus tôt, en 1975, l’institution avait déjà dit non à l’étendard qui sera déployé sur le campus voisin le 25 septembre.

Grâce à l’Office des affaires francophones de l’Ontario et à la générosité de plusieurs alliés, le financement fut débloqué pour ériger deux mâts : un pour le drapeau franco-ontarien, l’autre pour le drapeau ontarien. « Le coût était d’environ 5 000 $, mais l’importance symbolique n’avait pas de prix », souligne le militant.

Michel Lavoie rappelle l’étape finale : « Nous avons laissé à Marcel le soin de piloter la stratégie. Nous savions qu’il saurait convaincre l’administration et mobiliser les bons alliés. »

Le déploiement officiel

Ce ne sera, finalement, que le 24 septembre 1982, que le drapeau franco-ontarien sera officiellement hissé à la Place des fondateurs de l’Université Laurentienne.

Choisi pour prononcer le discours d’ouverture, Marcel Vaillancourt avait alors rappelé l’importance culturelle et symbolique du drapeau pour la communauté francophone.

De gauche à droite, Claude Vincent (trésorier de l’AEF), Michel Lavoie (président de l’AEF), Marcel Vaillancourt (président sortant de l’AEF) et Daniel Chèvrefils (vice-président de l’AEF) lors du premier lever officiel à la Laurentienne. Photo : gracieuseté de Marcel Vaillancourt

« Malgré l’obtention de ce drapeau, il faut continuer de faire pression pour améliorer notre sort. Le drapeau est un symbole, mais il ne règle pas toutes les frustrations quotidiennes », déclarait-il devant la foule de 70 personnes.

« Le drapeau est un symbole qui continue de rassembler. Il témoigne de la force et de la persévérance des Franco-Ontariens, et il rappelle que les actions courageuses, même clandestines parfois, peuvent transformer l’histoire », conclut aujourd’hui M. Lavoie.