Diane Montreuil : la peinture pour transmettre et se reconnecter
[LA RENCONTRE D’ONFR]
TORONTO – Artiste visuelle et gardienne du savoir autochtone établie à Toronto, Diane Montreuil fait de la peinture un espace de dialogue. Entre quête de paix intérieure, spiritualité et transmission en français, elle raconte un parcours ancré dans ses racines et son lien à la Terre-Mère.
« Qu’est-ce qui vous a menée du design d’intérieur à la peinture?
J’ai étudié en design d’intérieur et j’ai travaillé dans ce domaine pendant 30 ans, avec un certain succès. Sauf que le succès se mesure souvent à l’extérieur, et non à l’intérieur. À l’intérieur de moi, l’équilibre n’était pas là. Cela m’a amenée à chercher une paix intérieure, à me reconnecter avec mes racines et depuis 10 ans à devenir artiste.
Quelle place votre identité et vos traditions occupent-elles dans votre parcours?
Je suis métisse algonquine et j’ai deux noms. Mon nom spirituel, c’est Miskoha Kikwe, qui veut dire « femme terre rouge ». Et il y a Diane, le nom que la majorité des gens connaissent.
Malheureusement, je n’ai pas été élevée de façon traditionnelle à cause des églises et de la religion. Vers l’âge de 38 ans, je suis allée vivre sur les terres de mon aîné, aux États-Unis, pour commencer ma guérison. C’est ce qui m’a amenée à devenir éventuellement, une gardienne de la connaissance ou du savoir.

C’est être au service et comprendre qu’une guérison, qu’elle soit liée à un traumatisme ou à autre chose, prend beaucoup de temps. Ce n’est pas quelque chose qui se règle du jour au lendemain.
Il m’a fallu comprendre ce que cela représente pour une personne qui vit des traumatismes et qui doit effectuer des changements en elle-même. Les aînés peuvent nous donner des recettes pour avancer, mais c’est la personne elle-même qui doit entreprendre la démarche pour faire des changements.
Que signifie le courant de la Woodland School dans lequel s’inscrivent vos œuvres?
Mes peintures s’inscrivent dans le courant de la Woodland School, comme celles de Norval Morrisseau. Tout repose sur les liens entre les terres, les esprits dans la forêt, l’eau, les oiseaux et les animaux, qui sont en connexion et appartiennent à la Terre-Mère.
C’est de cette façon que j’exprime, dans mes peintures, la beauté de nos communautés : les femmes, les hommes, les enfants, toujours entourés de la nature.
Pour moi, la Terre-Mère représente un corps, comme le nôtre. Les pierres représentent les os que nous avons dans notre corps, et l’eau représente nos vaisseaux sanguins. La Terre-Mère a, elle aussi, besoin de toutes ces choses et de tout ce qui l’entoure.
Dans ma façon de voir les choses, peu importe le pays d’où nous venons, nous sommes tous sous l’ombrelle des enfants de la Terre. Cela me permet de vivre ma spiritualité au quotidien.

Comment vos rôles d’artiste et de gardienne du savoir se rejoignent-ils dans votre travail de transmission?
Devenir une gardienne de la connaissance, c’est un travail de longue haleine qui m’a permis d’être au service de nos aînés dans nos communautés autochtones. Ce travail se poursuit dans mes collaborations avec le Toronto Catholic District School Board (TCDSB) et d’autres conseils scolaires francophones de la région.
J’utilise aussi l’art en tant qu’artiste visuelle. Par exemple, je fais des peintures qui abordent les femmes autochtones disparues et assassinées ou les personnes bispirituelles, pour sensibiliser nos jeunes à ce qui s’est passé et les amener à être plus conscients de ce que signifie être une femme ou un jeune garçon autochtones. J’utilise donc la peinture comme un outil de travail, mais aussi comme un outil de conversation. Par la beauté des toiles, les couleurs et les formes, les gens se sentent à l’aise et peuvent poser des questions.
Quelle place le français occupe-t-il dans votre travail de transmission et de sensibilisation à Toronto?
Je vis très bien ma francophonie ici, à Toronto. Il y a une importante population francophone, comme dans le nord de l’Ontario. Je collabore beaucoup avec les écoles et les organisations francophones. C’est un point essentiel : qu’on parle de réconciliation ou de communication avec les Autochtones, je suis l’une des seules à le faire en français.
Quelqu’un me demandait récemment pourquoi, lorsqu’on parle de réconciliation ou du passé, 90 % de ce qui est diffusé est en anglais et seulement 10 % se retrouve dans les communautés francophones. Je pense qu’il faut solliciter davantage la contribution de l’ensemble des acteurs pour sensibiliser les francophones. Ils doivent comprendre le passé pour avancer vers le présent et l’avenir.
J’aime beaucoup Toronto, son côté multiethnique, sa vie artistique et sa beauté. Malgré les nombreux chantiers et les problèmes de circulation, cela reste une très belle ville.

Vous avez entrepris votre démarche de guérison vers l’âge de 38 ans. Comment cette démarche se poursuit-elle aujourd’hui?
Même aujourd’hui, à 72 ans, mon travail continue. Je suis une personne spirituelle, et non religieuse. Depuis une trentaine d’années, je pratique beaucoup nos cérémonies, que ce soit la loge de sudation ou les cérémonies de pleine lune.
Actuellement, je me prépare à partir, début novembre, pour un jeûne, une quête de vision. Je serai seule dans le bois. Des guerriers seront aux alentours pour assurer une surveillance, au cas où des animaux se présenteraient ou qu’un problème surviendrait. Mais je serai dans un endroit restreint, en pleine nature, pendant quatre jours.
Ces quatre jours se passeront sans boire ni manger. Il s’agit de prier et de demander au Créateur de nous aider à laisser aller les choses que nous continuons de porter et dont nous n’avons pas nécessairement besoin.
En fumant ma pipe et en faisant une offrande de tabac, je demande une meilleure vision des choses que je dois laisser tomber et des nouvelles choses que je dois intégrer.
Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de votre travail et de votre parcours?
Je pense que les gens doivent commencer à se poser des questions sur leur façon d’être et se rapprocher des communautés autochtones pour avoir une meilleure vision des choses. Nous sommes ici en tant qu’humains et nous avons des devoirs. Il y a beaucoup de haine et de choses destructrices qu’il faut changer.

Si vous n’êtes pas en accord avec votre esprit et votre corps, des maladies vont finir par se manifester. Il faut, à un moment donné, prendre le temps de regarder les choses et amorcer un changement. Se dire : « Aujourd’hui, je commence à regarder ce que j’ai fait, ce que je veux faire et ce que je ne veux plus. »
Mon rôle, c’est de faire prendre conscience aux personnes qu’en tant qu’humains, nous sommes tous responsables de ce que nous créons, que ce soit par nos émotions, nos paroles ou nos actions. Si je peux contribuer à un changement chez certaines personnes, c’est déjà planter des semences. »
LES DATES-CLÉS DE DIANE MONTREUIL
1988 : Entreprend une démarche de guérison spirituelle et de retour aux traditions autochtones
2014 : Commence sa collaboration avec les écoles du TCDSB comme gardienne du savoir
2018 : Expositions de ses peintures en galerie
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.