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Eau colorée à Casselman : un mystère qui persiste

Temps de lecture : 6 minutes

CASSELMAN – La couleur de l’eau à Casselman continue d’inquiéter beaucoup de résidents. Ce qui n’était à priori qu’un incident estival se poursuit. L’eau brunâtre du robinet, observée au cours de l’été, resterait pour certains d’une couleur inquiétante. ONFR+ est parti à la rencontre de résidents, tout en tentant de répondre à cette question : l’eau de la municipalité de l’Est ontarien est-elle vraiment consommable ?

« Il a fallu que je change l’eau de ma chienne, car elle avait un comportement bizarre, et son système digestif n’était plus à la normale. Quand j’ai changé la bouteille d’eau, ma chienne est redevenue normale. Pour moi, il y avait un lien. »

Devant son café, José Lacasse s’exprime calmement. Cette fonctionnaire du gouvernement fédéral avait choisi d’emménager à Casselman il y a quatre ans. Un choix qu’elle ne regrette pas… ou presque.

« Je n’étais plus capable de demeurer dans une grosse ville. Je me suis retrouvée seule et Casselman répondait à cet appel. Nous avons tous les services à Casselman, j’aime l’atmosphère, et j’ai choisi d’être ici. Mais la seule déception, c’est l’eau ! Le problème n’était pas simplement présent au cours de l’été dernier, il s’est accentué les deux dernières années ! »

La résidente de Casselman José Lacasse. Crédit image : Sébastien Pierroz

Janet Boyer, une autre résidente, est mère d’un garçon de neuf ans. Durant l’entrevue, elle garde un œil attentif sur lui. L’eau du robinet ? Elle s’en méfie comme la peste.

« Lorsque je restais à Ottawa, j’autorisais mon fils à rester plus d’une heure dans le bain, là ce n’est pas plus de vingt minutes. J’ai peur des effets à long terme. Quand je fais une soupe, je n’utilise pas l’eau du robinet. Je préfère prendre quatre ou cinq bouteilles d’eau (…) De temps en temps, dans mes toilettes, l’eau est brune ! »

Janet Boyer et son fils. Crédit image : Sébastien Pierroz

Joanne Lacasse, une autre résidente, admet de son côté que son eau est plus propre que l’été dernier.

« En ce moment, l’eau est plus claire, mais à chaque année, le problème recommence en été ! L’eau est comme jaune-brune, et cette année c’était pire ! »

À ce constat se greffe une injustice pour Mme Lacasse.

« La municipalité dit souvent que l’eau est potable. Les gens sont tannés ! On n’a jamais entendu un tel problème à Embrun ou à Limoges ! »

Ce genre de témoignages de résidents confrontés à des épisodes d’eau brune n’a pas cessé depuis l’été dernier. 

La raison ? La grande concentration de manganèse, que l’on retrouve la plupart du temps durant la période estivale chaude de l’année, donnerait une couleur brune à l’eau. C’est en tout cas explicitation de l’Agence ontarienne des eaux (AOE).

Dans l’Est ontarien, Casselman bénéficie d’un statut unique, puisqu’elle est la seule municipalité à puiser son eau directement de la rivière Nation, un affluent de la rivière des Outaouais d’une longueur de 175 km. De ce fait, c’est bien l’AOE qui est responsable de l’eau sortant du robinet des quelque 4 000 résidents de la ville.

La municipalité peu communicative, selon des résidents

La municipalité et l’AOE avaient pris le problème à bras le corps en lançant fin septembre une étude pour « évaluer des options au niveau du traitement ». Mais la démarche ne rassure pas les résidents.

« Le problème principal est que notre conseil municipal ne nous dit rien sur l’eau. On reçoit des notices, mais il n’y a pas de suivi. J’aimerais plus avoir confiance en mon conseil municipal », se désole José Lacasse.

La rivière Nation à Casselman. Crédit image : Sébastien Pierroz

« Nous sommes des résidents actifs, et c’est notre droit de savoir ce qu’ils font. La Ville de Sudbury, d’où je suis originaire, avait des problèmes d’eau et ils les ont réglés. Pourquoi une petite municipalité ne pourrait pas le faire ? »

Janet Boyer n’est guère plus tendre envers les élus.

« La municipalité, ils disent qu’ils font des tests et des traitements, mais c’est quoi des traitements ? J’ai été à la municipalité pour avoir des réponses, mais ils m’ont envoyé dehors avec pas de réponses (…) Pourquoi durant hiver, ils ne règlent pas le problème pour l’été qui s’en vient ? Ils le savent pourtant ! Qu’est-ce qu’ils font de si important à Noël ou l’hiver ? »

Un problème réglé pour Daniel Lafleur

ONFR+ s’est entretenu avec le maire pour tenter d’obtenir des éclaircissements. À l’autre bout du combiné, Daniel Lafleur est manifestement agacé par notre appel et nous le fait savoir.

« Je m’excuse, mais l’eau est propre ! Le problème est réglé à cette heure ! On a souvent demandé aux résidents si l’eau était encore brune, mais nous n’avons pas obtenu de réponses ! »

Le maire de Casselman, Daniel Lafleur. Archives ONFR+

Et de poursuivre : « Le problème du manganèse est là depuis des années, mais nous avons réglé le problème ! »

M. Lafleur nous fait par ailleurs une suggestion.

« Je trouve regrettable que vous m’appeliez pour parler de la couleur de l’eau à Casselman, et non du Festival de Noël [L’entrevue s’est déroulée il y a quelques jours pendant le Festival de Noël de Casselman] Ne parlez pas du négatif, mais plutôt du positif ! »

Sur le groupe Facebook Casselman lequel compte plus de 500 abonnés, le sujet fait pourtant du bruit, même si certains résidents demandent aux autres de faire confiance à la municipalité pour obtenir une solution.

Un taux dans la norme, affirme l’AOE

Le problème du manganèse réglé ? ONFR+ s’est tourné vers l’AOE pour en connaître le taux.

« Actuellement, les niveaux de manganèse dans la rivière Nation s’échantillonnent à 0,03 mg / L, sans décoloration notée », nous fait-on savoir.

« Les niveaux de manganèse dans la rivière Nation peuvent varier en fonction de la température de l’eau, les niveaux augmentant lorsque la température de l’eau augmente et diminuant à mesure que les températures se refroidissent. »

L’agence précise qu’il y a bien deux unités de mesure : celle de la rivière Nation et une seconde après que l’eau soit traitée à la station d’épuration et s’apprête à entrer dans le système de distribution.

Nous avons joint, pour en savoir plus, Frances Renata Pick, professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’Université d’Ottawa.

« Oui, le 0,03 mg/ L est un taux normal. Le maximum acceptable de manganèse dans l’eau potable [Une fois l’eau traitée] est de 0,12 mg/ L au Canada, mais la norme esthétique est 0,02 mg/ L. Une concentration de 0,03 mg/ L est certainement encore acceptable du point de vue santé. »

L’eau de la baignoire de Janet Boyer selon une photo postée le 10 octobre sur le Groupe Facebook Casselman.

Or, selon les chiffres transmis par l’agence à ONFR+, les données de manganèse recueillies dans l’eau une fois traitée étaient bien dans les normes provinciales l’été dernier, puisque ceux-ci étaient en moyenne de 0,117 mg/ L en juin et de 0,136 mg/ L en août, légèrement en-dessous donc du seuil de 0,12 mg/ L au Canada et « dans les normes provinciales », estime l’agence.

La couleur brune est-elle dangereuse ? Pour la professeure Frances Renata Pick, l’eau colorée est buvable… mais à quelques conditions.

« Une eau colorée peut être buvable, mais il faudrait que les autres paramètres de qualité d’eau potable suivent les normes, notamment qu’il n’y ait pas de coliformes, par exemple (…) Personne ne veut se baigner dans de l’eau brune… La rivière des Outaouais est naturellement brune mais la Ville d’Ottawa élimine les composés responsables. »

Des questions encore

Sur le terrain en tout cas, la couleur de l’eau et le manque de communication supposé de la municipalité interrogent.

Les résidents peuvent-ils faire tester leur eau ? C’est possible, même si les résultats pourraient varier d’une maison à l’autre à Casselman.

« Nous ne testons pas l’eau au niveau du robinet, car c’est la responsabilité du propriétaire de la maison et cela peut varier d’une maison à l’autre en raison de nombreux facteurs, notamment l’âge de la maison, les chauffe-eaux, les adoucisseurs d’eau et les tuyaux dans le domicile », affirme l’AOE. 

« À cause en partie de l’eau, nous, on a regardé pour déménager, mais avec les enfants, on reste… On achète simplement des bouteilles d’eau », laisse entendre la résidente Joanne Lacasse.

« Je veux rester à Casselman, je ne veux plus déménager », fait savoir Janet Boyer.

« Mon loyer à Casselman serait le double à Ottawa », estime José Lacasse. Mais « Casselman risque de ne jamais grossir si le problème n’est pas réglé », prévient-elle.

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