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Ephrem Porou, de réfugié au Ghana à la présidence du RÉFO

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Depuis quelques jours, Ephrem Porou est le nouveau visage représentatif du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO). À l’image d’une élection conclue sur Zoom, le mandat du nouveau président se déroulera sur une période insolite. D’une, en raison de l’impact direct de l’épidémie de COVID-19, par ailleurs avec les préparatifs pour l’ouverture de l’Université de l’Ontario français (UOF) en 2021. Derrière le nouveau porte-parole des étudiants francophones en Ontario, il y a aussi un parcours atypique : un départ précipité de la Côte d’Ivoire en guerre, cinq années au Ghana à titre de réfugié, puis une arrivée au Canada en 2016.

« La première question est désormais un classique avec tous nos invités de la Rencontre ONFR+ depuis la mi-mars, comment se passe votre confinement ?

Ça se passe bien. Je m’occupe un peu, je lis beaucoup mes documents pour les cours à l’Université d’Ottawa. Je sors aussi souvent faire du jogging. J’arrive à gérer le stress.

Vous êtes étudiant en première année à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Comment se déroulent actuellement les cours en ligne ?

Ce n’est pas facile, car ça demande plus de concentration que les cours virtuels. Pour moi, les cours en ligne sont fatigants. On doit suivre le professeur à travers Zoom. Quand ça vient au droit lié aux contrats ou aux assurances, oui c’est plus difficile, car l’un de nos professeurs avait, par exemple, l’habitude de faire des schémas sur les tableaux pour nous faire comprendre. Dans ces conditions, c’est mieux que l’étudiant soit en face du professeur. Dans d’autres matières, le cours virtuel est plus facile.

Revenons à cette élection. Vous étiez le seul candidat en lice pour succéder à Marie-Pierre Héroux qui, après deux ans à la présidence dont six mois comme présidente unique, a démissionné pour relever de nouveaux défis professionnels. Est-ce de gros souliers à chausser de lui succéder ?

Oui, effectivement, je l’avais côtoyée au RÉFO à titre de vice-président-secrétaire. Marie-Pierre a vraiment mis la barre haute, donc je suis nerveux. Je sais que j’ai vraiment appris auprès d’elle, car elle a toujours impliqué ses responsables. Elle voulait que l’on soit toujours actif. Je vais essayer de mettre la barre aussi haute qu’elle l’a mise.

Marie-Pierre Héroux était l’unique présidente depuis l’automne, en raison d’un nouveau système alors mis en place, lequel avait mis fin à cette gestion à trois co-présidents pour privilégier seulement un porte-parole. Quels sont les avantages ?

On va dire qu’auparavant, il y avait des failles. Les trois co-présidents avaient le même titre, mais on ne savait pas qui était le porte-parole. Maintenant, on le sait, et je suis entouré de gens au conseil d’administration qui ont chacun des tâches précises. De plus, pour valider un communiqué de presse, avec trois co-présidents, ça prenait plus de temps !

Marie-Pierre Héroux (Archives ONFR+) et Ephrem Porou, le nouveau président du RÉFO (Gracieuseté : RÉFO). Montage ONFR+

Vous serez à la tête du RÉFO pour un mandat d’un an et demi s’achevant à l’automne 2021. Quels vont être vos principaux objectifs ?

Ça va être de focaliser sur le projet de l’UOF, s’assurer aussi que la rentrée universitaire en septembre 2021 soit effective, avec des cours de qualité, continuer le travail avec le nouveau recteur [André Roy]. Au niveau des universités et des collèges, on va passer, en septembre, d’un mode de présence à un mode virtuel, la plupart des universités ayant annoncé que leurs cours seraient donnés en ligne. On veut aussi s’assurer que les étudiants aient des cours de bonne qualité, ainsi que des ressources en santé mentale.

Qu’est-ce que vous entendez par qualité ?

Pour les cours en ligne, beaucoup de rapports se sont plaint que certains professeurs faisaient des enregistrements de cours qu’ils envoyaient aux étudiants, en les invitant à leur poser les questions sur le cours. Ce n’est pas la bonne méthode. Il faut qu’il y ait un contact visuel. Les responsables à La Cité et au Collège Boréal nous ont rassurés à ce sujet.

Un sujet qui a beaucoup fait les manchettes cette semaine, c’est la menace qui pèse sur l’offre de cours au Campus Saint-Jean, en Alberta, à cause d’un financement trop faible. Qu’en pensez-vous ?

Je n’ai pas suivi cette question. Désolé, je ne connais pas…

Un autre sujet de la semaine, qui est cette fois relié à la crise de la COVID-19, c’est la prestation canadienne d’urgence pour les étudiants, annoncée par le gouvernement fédéral, à savoir 1 250 $ par mois pour les étudiants dont les revenus sont réduits en raison de l’épidémie. Est-ce assez ?

Il faut d’abord féliciter l’action du gouvernement fédéral. Les étudiants auront de quoi survivre, mais ce n’est pas assez. Pour les étudiants qui ne seront pas en mesure de travailler cet été, cela leur permettra tout de même de bien préparer la rentrée de septembre. Il ne faut pas oublier que le gouvernement Ford a beaucoup coupé dans le Régime d’aide financière aux étudiantes et étudiants de l’Ontario (RAFEO), ce qui oblige beaucoup d’étudiants à travailler. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec l’aide financière, si c’est suffisant…

À titre de nouveau président, l’un de vos chevaux de bataille, c’est justement de permettre aux étudiants internationaux de plus travailler. Expliquez-nous cela ?

Effectivement, quand ils obtiennent leur permis d’étude, ils ne peuvent pas travailler plus de 18 heures par semaine. La situation se complique avec la COVID-19, car en plus, ils ne peuvent pas revenir dans leur pays. Ils sont là et c’est difficile pour eux. On demande au ministère une plus grande flexibilité pour que les étudiants internationaux puissent travailler plus de 18 heures ! Nous avons parlé du problème au ministre des Collèges et Universités de l’Ontario, mais nous aimerions aussi en parler avec le gouvernement fédéral !

Cette sensibilité au sort des étudiants internationaux vient-elle de votre propre parcours personnel ?

Oui et personnellement non. Je suis arrivé au Canada, en 2016, avec un statut de résident permanent. J’ai quitté, en 2010, la Côte d’Ivoire, car il y avait une guerre civile. En mai 2011, j’ai été obligé de me réfugier au Ghana. J’ai été sponsorisé par une association chrétienne pour venir immigrer au Canada.

Arrivé au Collège Boréal de Toronto, en 2016, où j’ai commencé à étudier comme adjoint juridique, j’ai vu beaucoup d’étudiants internationaux qui avaient du mal à vivre. Ils voulaient travailler durant la semaine, mais c’était difficile. Quand tu dépasses ce quota de 18 heures, tu peux avoir des problèmes au niveau des papiers d’immigration.

Pourquoi certains étudiants internationaux ont-ils absolument besoin de travailler plus de 18 heures ?

Bonne question ! Ils ont juste les moyens de payer les études. Les parents économisent pour payer l’année scolaire, et leur donnent de l’argent pour les accessoires. Les parents n’ont souvent pas conscience qu’il faut beaucoup d’heures de travail à côté pour survivre, et la plupart des étudiants sont loin de faire toutes ces heures pour bien vivre.  

L’équipe du RÉFO en octobre 2019. De gauche à droite : Pawel Mazurek (administrateur), François Hastir (direction générale), Marie-Pierre Héroux (alors présidente) et Ephrem Porou (alors vice-président-secrétaire). Source : RÉFO

Entre vos deux vies, celle en Côte d’Ivoire, et celle au Canada, il y’a eu cette période de transition de cinq ans au Ghana. Dites en nous plus sur cette expérience…

C’était une vie qui m’a beaucoup forgé, du fait que j’avais un statut de réfugié. Au Ghana, lors de mon arrivée, j’ai connu un choc culturel. C’était vraiment un système très différent de celui que j’avais connu en Côte d’Ivoire. Les gens parlent anglais au Ghana, mais aussi la langue locale, donc c’était difficile à comprendre.

Et puis, j’ai pu voir que les esprits sont très différents. Les Ghanéens sont influencés par l’esprit britannique, et nous, les Ivoiriens, par la culture française. Au Ghana, c’est un peu le système capitaliste, le travail, rien que le travail et seulement le travail. Ils n’ont pas beaucoup de vie sociale. Nos week-ends à nous, en Côte d’Ivoire, c’est fait pour se reposer.

Peut-on dire qu’avoir connu d’emblée ce sentiment d’être minoritaire au Ghana a influencé votre décision de défendre la francophonie, une fois au Canada ?

Oui, absolument ! Je n’ai pas eu de choc culturel en arrivant au Canada, comme je l’avais eu en arrivant au Ghana. Du fait de la crise, j’étais déjà une minorité dans un pays au Ghana ! J’ai donc compris facilement les enjeux linguistiques au Canada !

Vous-êtres très croyant, il me semble. Quelle place a la religion dans votre vie ?

Je suis chrétien évangélique. La religion a une place importante dans ma vie, mais je ne suis pas catégorique. Chacun sa manière d’interpréter les choses. Moi personnellement, je viens d’une famille chrétienne, c’est ce qui m’a beaucoup influencé !

Est-ce difficile de pratiquer sa foi pendant cette période de confinement ?

Les pasteurs font des messes en ligne. On suit nos pasteurs à travers les médias sociaux, on les suit en ligne, pour ne pas être déconnecté avec notre église. Ce n’est pas facile, mais la santé est la santé, et il faut respecter les mesures barrières. La Bible dit de respecter les autorités, donc on se doit de respecter les mesures.

Revenons sur le sujet de l’Université de l’Ontario français. En 2017, le RÉFO, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), demandaient clairement une université d’envergure provinciale, et pas seulement cantonnée dans le Centre-Sud-Ouest. Allez-vous continuer à pousser dans cette voie ?

Oui ! On n’a pas changé sur ce point ! Notre objectif, c’est que tous les programmes francophones de l’Université Laurentienne et de l’Université d’Ottawa soient intégrés à l’UOF.

Pensez-vous que vous pourrez convaincre la Laurentienne et l’Université d’Ottawa ?

Non, on pense qu’ils ne seraient pas d’accord, car c’est une histoire de business, et ils vont perdre des étudiants. Mais ils vont être obligés d’accepter. Pour que notre université grandisse, qu’elle ait une visibilité internationale, il faut que cela se fasse !

Cette UOF est parfois un peu critiquée, certaines voix disent qu’elle manque d’ambition, et qu’elle n’est pas vraiment l’université francophone qu’on attendait...

Elle représente un premier pas dans l’histoire, elle doit grandir, c’est inévitable. Dans 10-15 ans, je veux qu’elle ait des partenaires partout au niveau international, qu’elle soit une université de premier plan en Ontario et au Canada. Je veux qu’elle permette à Ottawa d’être officiellement bilingue, et quand je dis officiellement, que ce mot ne soit pas un jeu de mot politique, et pourquoi pas qu’elle permette que Toronto aussi devienne officiellement bilingue !

Toronto officiellement bilingue, c’est possible, selon vous ?

Si bon nombre d’étudiants francophones déménagent à Toronto, ça pourrait être quelque chose que la Ville de Toronto considère. Il faut bien commencer quelque part ! Pour que la municipalité accepte, il faut que les conseillers soient en face d’un fait réel, à savoir beaucoup d’étudiants francophones. Si les étudiants restent, ils peuvent démontrer la force des services en français, et les conseillers pourraient tenir compte de cela.

Nous sommes un an et demi, jour pour jour quasiment, après la crise linguistique de l’automne 2018. Pensez-vous qu’aujourd’hui, le gouvernement provincial de Doug Ford a plus de considération pour les francophones ?

Il y a un mieux. On invite plus nos responsables comme l’AFO dans les discussions, mais on veut encore plus ! Je dirais qu’il faut élargir les services en français dans les régions, sans oublier revitaliser la Loi sur les services en français de l’Ontario.

En terminant, qu’est-ce qui vous manque le plus de votre ancienne vie en Côte d’Ivoire ?

Peut-être, ma famille, et mes parents, ils me manquent. Cela fait depuis 2010 que je ne les ai pas vus. Chaque dimanche, ils me parlent en vidéo (ému). Ils n’ont pas l’argent pour venir me voir, peut-être que c’est moi qui vais essayer. »


LES DATES-CLÉS D’EPHREM POROU :

1991 : Naissance à Abidjan (Côte d’Ivoire)

2011 : Départ pour le Ghana

2016 : Arrivée au Canada, commence ses études au Collège Boréal à Toronto

2019 : Commence à étudier à la Faculté de Droit de l’Université d’Ottawa

2020 : Devient président du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO)… et citoyen canadien  

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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