Passer au contenu Passer au pied de page

Fin de parcours pour Nouvelles communautaires : faillite, audit et mort tragique

Temps de lecture : 8 minutes

[ENQUÊTE]

TORONTO – La publication frauduleuse qui prétendait couvrir l’actualité communautaire de l’Ontario, de l’Alberta et de la Colombie-Britannique a déclaré à la Province être en faillite. Elle empochait des fonds publics et des revenus publicitaires gouvernementaux grâce à la reproduction d’articles d’autres journaux sans autorisation. Opéré depuis Vancouver, le subterfuge aura rapporté près de deux millions de dollars à son patron. Troisième volet d’une enquête signée Étienne Fortin-Gauthier et Rudy Chabannes.

Le temps s’est-il figé dans le petit local de la rue Dobson ? Le téléphone de Nouvelles Communautaires/Community Digest sonne dans le vide. Toujours accessible, le site web a été vidé de ses archives et ne diffuse plus aucune nouvelle édition.

Sur l’écran d’accueil, seules subsistent la dernière copie de la Colombie-Britannique (datant de juillet) et la couverture de celle de l’Ontario (juin), prétendument imprimées et distribuées à 25 000 exemplaires chacune. L’édition albertaine a, quant à elle, totalement disparu.

La devise web, Seul magazine uniquement culturel au Canada depuis 1983, peine à convaincre depuis un printemps mouvementé. Elle a pourtant fait, durant quelques années, le succès du titre auprès du gouvernement ontarien qui lui a généreusement accordé 134 500 $ en publicités pour la seule période vérifiable de 2016 et 2019…

Ces dépenses hasardeuses ont été réalisées par PHD, une agence médiatique privée torontoise officiellement mandatée par la Commission de révision de la publicité, une agence gouvernementale, pour acheter des publicités au nom du gouvernement.

Les journaux douteux sous surveillance en Ontario

Sur la base des révélations d’ONFR+, la province a diligenté une enquête au cours de laquelle le propriétaire, Nazir Ebrahim, a déclaré mettre fin à ses activités en Ontario.

« Nous avons reçu la notification de la cessation par téléphone, puis par courriel, provenant de la publication en Colombie-Britannique », précise Harry Malhi, porte-parole du ministère des Services gouvernementaux et des Services aux consommateurs de l’Ontario.

Le bimestriel vantait aux gouvernements un tirage à 25 000 exemplaires et des collaborateurs dans plusieurs provinces et à l’étranger. Montage ONFR+

Pour éviter de nouvelles déconvenues, le ministère a lancé, en toute discrétion, un vaste audit sur les journaux suspects qui diffusent des annonces provinciales.

Avec ce contrôle, qui doit se poursuivre jusqu’en septembre 2020, la province entend s’assurer de « tirer le meilleur parti de la publicité placée dans des publications à diffusion contrôlée » et « garantir la validité des calendriers de publication et de diffusion des publications spécialisées actives », indique le ministère.

« Nous utiliserons les conclusions de cet audit pour prendre de futures décisions en matière de publicité » – ministère des Services gouvernementaux

Le processus enclenché pourrait transformer la manière dont les publicités gouvernementales sont attribuées aux différents journaux.

« Nous utiliserons les conclusions de cet audit pour prendre de futures décisions en matière de publicité », abonde le porte-parole.

« L’audit pourrait révéler des divergences dans la diffusion ou la fréquence de publication » mais « rien ne prouve qu’il y ait d’autres publications frauduleuses », tient à clarifier pour l’heure le porte-parole gouvernemental, qui rappelle par ailleurs que pour la période où la province a acheté des encarts publicitaires, rien ne prouvait que Nouvelles communautaires n’ait pas été distribué.

Des failles dans la protection des droits d’auteur

Et c’est bien là où le bât blesse dans le dispositif d’attribution des publicités et de contrôle des médias bénéficiaires : les critères tiennent compte du tirage – nombre de copies – et du format, mais lorsque l’éditeur est aussi imprimeur, la frontière devient très floue et le contrôle sujet à caution.

Une simple déclaration sous serment peut-elle suffire à lever tout soupçon ? Nouvelles communautaires, qui se trouvait exactement dans cette situation, est ainsi passé à travers les mailles du filet durant plusieurs années.

L’autre faille, sans doute la plus préjudiciable, est qu’aucune vérification sur l’origine des contenus n’est menée. Un journal peut décrocher des publicités en diffusant du contenu volé ou plagié, sans être inquiété, si aucune plainte n’est déposée. C’est pourtant illégal.

La Loi canadienne sur le droit d’auteur stipule clairement que les droits d’auteur appartiennent de manière exclusive au titulaire des droits ou à son représentant, c’est-à-dire, dans le cas d’un journaliste salarié, le média qui l’emploie. Une autorisation est donc nécessaire pour reproduire un article de journal. Nouvelles communautaires n’en avait aucune.

« Le gouvernement a mis en place des contrôles pour assurer une distribution correcte et un espace publicitaire, mais ne vérifie pas la source du contenu éditorial, car ce n’est pas le rôle de l’annonceur », se défend l’Ontario.

Le fédéral ignorait la fraude éditoriale

Dans cette affaire, les deux paliers de gouvernement, qui ont financé à un moment ou à un autre la publication, ont coupé le robinet du financement.

Services publics et Approvisionnement Canada a laissé filer 1,5 million de dollars avant de stopper tout achat de publicités dès 2013, à la suite d’un renforcement de ses critères. ONFR+ n’a pu retracer que neuf ans de financement, ce qui donne un scanner partiel, mais significatif, de l’ampleur présumée de la fraude.

Là non plus, ce coup d’arrêt n’est pas lié à la nature des contenus mais à un durcissement des critères.

« Il y a maintenant des critères d’admissibilité et un questionnaire d’évaluation afin d’être distributeur de publicités du gouvernement du Canada », assure le ministère, précisant que Nouvelles communautaires n’a pas complété son dossier, mais rentrait bien dans les critères antérieurs à 2013 et donc figurait, à ce titre, dans la liste des journaux imprimés acceptés pour être distributeurs de publicités du gouvernement.

« Les petits médias spécialisés n’étaient pas tenus de fournir des renseignements vérifiés sur la diffusion » – Services publics et Approvisionnement Canada

Avant 2013, un simple exemplaire du journal contenant la publicité était fourni par le média à l’Agence de coordination comme preuve de publication, ce qui initiait le processus de paiement.

« Nouvelles Communautaires a répondu aux exigences contractuelles en matière de publicité », spécifie Marc-André Charbonneau, porte-parole du ministère.

« Les petits médias spécialisés, y compris les médias autochtones, ethniques et certaines publications de langues officielles en situation minoritaire, n’étaient pas tenus de fournir des renseignements vérifiés sur la diffusion afin d’être inclus sur la liste des journaux imprimés acceptés », explique-t-il.

Pour le gouvernement canadien, comme pour le gouvernement ontarien, le caractère légal ou illégal des contenus reproduits n’entre, en revanche, toujours pas en ligne de compte dans la sélection des médias éligibles. 

« Si des plaintes sont portées envers des organismes diffusant de la publicité achetée par l’Agence de coordination, le ministère et son représentant feront les vérifications rigoureuses qui s’imposent et prendront, au besoin, les mesures appropriées afin que les lois du Canada soient respectées par nos nombreux annonceurs », affirment les services du ministère.

Au-delà de l’achat de publicité fédérale, Patrimoine canadien a également versé des subventions, puisées dans le Fonds des périodiques, alors même que parmi ses critères figurait celui selon lequel toute publication doit « contenir principalement du contenu original » et doit « produire et diffuser du contenu rédactionnel canadien de haute qualité à l’intention des lecteurs canadiens ».

Nouvelles communautaires a ainsi empoché 117 893 $ entre 2011 et 2013. 

Le Conseil national de la presse ethnique rejette l’audit de l’Ontario

Nouvelles communautaires appartient à la « grande famille » des journaux dits ethniques, dont les intérêts sont défendus par le Conseil national de la presse et des médias ethniques du Canada.

Cet organisme rassemble près de 600 titres de presse communautaire écrite et web d’un océan à l’autre. Son président-directeur général, Thomas S. Saras, a assuré à ONFR+ que son organisation était soucieuse de l’éthique journalistique et du respect des droits d’auteur. Il considère Nouvelles communautaires comme un cas isolé.

« Dans toute industrie, il y a des personnes honnêtes et des personnes malintentionnées », déplore-t-il, assurant sans hésitation qu’aucun média ethnique ne distribue plus de 10 à 15 000 copies. « Il (Nazir Ebrahim) faisait tout pour faire un maximum d’argent. Et quand le gouvernement lui a demandé des comptes, il s’est immédiatement déclaré en faillite. (…) On ne peut rien faire dans ce cas : l’argent est perdu. »

Nouvelles communautaires n’est plus membre du Conseil national de la presse et des médias ethniques du Canada, selon son PDG. Logo du Conseil.

« Il n’a pas rempli de demande de fonds fédéraux à l’Initiative de journalisme local. J’ai été surpris, car il serait dans les premiers à appliquer en temps normal », relate M. Saras, précisant que la publication ne fait plus partie de ses membres, bien que son site internet indique l’inverse.

Si l’homme prend ses distances avec Nouvelles communautaires, il désapprouve néanmoins vigoureusement l’audit de la province.

« Le gouvernement de l’Ontario sous-traite à une très mauvaise compagnie américaine qui, par le passé, a accordé des audits favorables à tous ceux qui lui versaient 300 $ », dénonce-t-il. « Lorsque la province m’a dit qu’ils allaient recourir à cette firme, je leur ai dit que nous n’allions pas coopérer avec eux. »

Le PDG du Conseil dit avoir pris les choses en mains depuis : « On a établi un comité de sept membres et on travaille à réorganiser l’industrie. »

Il affirme aussi collaborer avec le gouvernement fédéral pour actualiser la liste des publications admissibles aux fonds du Canada.

« On s’assure d’abord de la véracité du nombre et de la fréquence des tirages. Le contrôle des contenus viendra dans un deuxième temps. Les journaux retenus seront vérifiés. »

La mort du rédacteur en chef annoncée sur les médias sociaux

L’arrêt de l’activité du journal coïncide également avec un événement tragique : la disparition de son rédacteur en chef, Steve Bowell, annoncée durant l’été dernier par le directeur général de la radio locale Co-op Radio, Bryan McKinnon.

« Steve Bowell, qui a consacré sa vie à la production d’émissions radiophoniques de grande qualité est décédé le 15 juin », peut-on lire sur la page Facebook de la radio.

On apprend dans ce message que M. Bowell travaillait à Co-op Radio depuis le début des années 80 (en parallèle de ses activités au journal incriminé). Avant d’être le producteur de l’émission hebdomadaire RagBag, il avait travaillé dans plusieurs stations aux États-Unis et au Canada, dont QMFM à Vancouver.

Le décès de Steve Bowell annoncé publiquement. Capture d’écran Facebook

Nous avons tenté à plusieurs reprises d’entrer en contact avec ce personnage clé du dispositif de la rue Dobson. Steve Bowell – qui utilisait le pseudonyme d’Étienne Boulle dans la version française de l’édition ontarienne – semblait être le principal artisan de la publication.

L’homme – qui était hospitalisé quelques jours avant son décès – emporte avec lui des questions qui resteront probablement sans réponse.

La perte brutale de ce collaborateur central, ajoutée à la médiatisation de la supercherie éditoriale suivie de l’enquête gouvernementale, a eu sans doute définitivement raison de la petite affaire britanno-colombienne.

Une enquête rocambolesque débutée dans les rues de Toronto

L’arrêt des activités de la publication est l’épilogue d’une enquête rocambolesque débutée, par le plus grand des hasards, dans les rues de Toronto et ses petites boîtes à journaux bleues.

Elles contenaient à de rares moments ce bimestriel artisanal dont personne n’avait jamais entendu parler, ni même vu le moindre de ses reporters. Une vingtaine de collaborateurs répartis en Colombie-Britannique, en Ontario, en Alberta, aux États-Unis et en Afrique, à en croire la liste de l’équipe éditoriale présente dans chaque numéro.

Les publicités gouvernementales et les noms de journalistes locaux familiers ont attiré l’attention d’ONFR+ qui, au cours de ses recherches, a remonté le fil d’un business lucratif orchestré depuis Vancouver.

Dirigeants d’organismes, de médias,  anciens employés, agents de publicité, journalistes… Plus d’une trentaine de sources ont corroboré les travaux d’ONFR+ qui, de fil en aiguille, a resserré l’étau autour de Nazir (Nick) Ebrahim qui n’aura, au final, pas eu à restituer le moindre dollar d’argent public.

Nazir (Nick) Ebrahim tirait les ficelles du juteux business de la rue Dobson. A droite : les sommes obtenues des deux paliers de gouvernement. Montage ONFR+

Édité au format 8,5×11 sur du papier standard en anglais et en français, arborant comme autre devise En quête d’harmonie, et de diversité et de pluralisme culturel, le journal publiait en réalité des articles d’autres journaux et d’agences de presse, sans entente.

Des contenus originaux de Radio-Canada, du Métropolitain, du Régional, de L’Express de Toronto ou encore de l’Agence France Presse et de la Presse canadienne étaient repris à longueur de colonnes, tantôt signés de l’auteur réel, tantôt signés d’un pseudonyme fantaisiste.

37 ans après sa création, Nouvelles communautaires/Community Digest est désormais hors circuit. Mais pour combien te temps ? Son propriétaire semble rodé aux rouages de la création de commerce à répétition.

Apparaissant sur les Registres d’entreprises au Canada en 2006, sous la marque Community Digest Multicultural Publications INC, la société vancouveroise a été dissoute en 2012. Cette même année, naissait Community Digest/Nouvelles communautaires Multicultural Publications LTD, à son tour dissoute en 2017.

Un autre nom de société, Community Digest Publications, enregistré, lui, depuis 1985 est toujours actif. Cette entreprise individuelle peut légalement exercer ses activités, selon la base données OrgBook BC – Organismes vérifiables de la Colombie-Britannique.

POUR EN SAVOIR PLUS:

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !