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Françoise Enguehard : amour de la langue française et authenticité

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

SAINT-JEAN – Françoise Enguehard est une figure bien connue de la francophonie des provinces de l’Atlantique. Elle est à la fois Française, Canadienne et Acadienne. Mère de famille, militante des droits linguistiques et des droits de l’homme, elle est aussi écrivaine et journaliste. Rencontre avec une femme que rien ne semble pouvoir ralentir.

« D’où vient votre désir de vous impliquer et de militer ?

Je pense que ça vient de mon environnement familial pour les raisons suivantes : d’abord, je suis de Saint-Pierre-et-Miquelon, donc élevée dans un milieu français, extrêmement à l’aise avec ma francophonie, avec le fait que je suis de langue française et puis dans une famille très portée sur l’engagement. Ma mère, ma grand-mère, mon grand-père, mon arrière-grand-père étaient des enseignants. J’ai été élevée dans un milieu laïc où il y avait l’importance de l’engagement individuel dans la société. Mes parents s’étaient tous les deux engagés volontaires durant la guerre. Ma grand-mère et mon grand-père avaient résisté à Pétain. C’était clair, chez nous, qu’on avait une responsabilité sociale individuelle.

Comment avez-vous pu porter autant de chapeaux puisque vous êtes journaliste, écrivaine, militante pour la préservation de la langue française et militante pour les droits de l’homme ?

On ne déploie pas toute l’énergie en même temps ! C’est le travail de toute une vie. Dans chaque vie, il y a des époques où on fait plus certaines choses que d’autres. Je me suis beaucoup impliquée à la fin des années 1970, dès 1979 avec mon mari, dans la cause des réfugiés vietnamiens par exemple, ensuite avec les réfugiés cubains, la fondation de l’Association pour les nouveaux Canadiens, etc. Il ne faut pas tout prendre en même temps. C’est comme bien des gens. On fait des contributions à notre société selon les époques à différents niveaux.

Où avez-vous fait vos études supérieures ?

Je suis partie très tôt au Canada. Je suis partie à l’université quand j’avais 16 ans. Comme je le dis souvent, je suis arrivée à la fois en « anglophonie » et en Acadie. Je suis allée d’abord au Mount St. Vincent, ensuite Dalhousie et ensuite à l’Université Memorial ou je suis restée et où j’ai fait ma maîtrise en littérature.

D’où proviennent vos racines acadiennes ?

La grand-mère de ma grand-mère s’appelait Zélie Poirier, une Acadienne de Miquelon. J’ai été élevée dans la révérence pour l’Acadie. Ma grand-mère vouait une admiration sans borne pour l’Acadie.

Quelles ont été les premières causes pour lesquelles vous vous êtes engagée ?

Quand je suis arrivée ici (Canada), c’était le début des mouvements associatifs francophones et donc j’ai trouvé là un premier terrain pour pratiquer, on va dire, mon engagement. Et puis, une dizaine d’années plus tard sont arrivés mes enfants et à ce moment-là, mon mari et moi, on a été encore plus engagés, mais là cette fois-ci, dans la lutte pour la gestion des écoles et ensuite pour l’obtention d’une école dont mes enfants n’ont pas profité d’ailleurs, puisque lorsqu’elle a ouvert ses portes, ils avaient déjà gradué de l’école française dans des conditions plus que difficiles.

Françoise Enguehard reçoit un doctorat Honoris Causa, en 2018. Crédit image : Mount Saint-Vincent University

Comment en êtes-vous venue à vous installer à Terre-Neuve ?

En 1974, je suis arrivée à Terre-Neuve, et c’est là que j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari, mais qui était de Saint-Pierre-et-Miquelon lui aussi. Donc, on n’est jamais repartis. C’était une décision qu’on avait prise de vivre ici, d’avoir une famille franco-terre-neuvienne et nos enfants ont été élevés eux aussi dans l’engagement. On s’est battu pour avoir d’abord le droit à l’école (française), ensuite pour avoir une école qui était dans le sous-sol de l’école anglaise.

Est-ce que ça a été difficile d’élever vos enfants en français dans une province où il n’y avait à peu près rien d’offert dans leur langue ?

Pour nous, c’était une évidence. D’abord on était tous les deux Français mon mari et moi, avec le français comme langue première, donc on n’avait pas le défi de certains foyers allophones ou exogames. C’était évident parce que quand on est parent, on a quand même à cœur de transmettre des choses à ses enfants. Et je suis de l’avis que la chose la plus élémentaire que l’on puisse transmettre, que l’on soit de quelque origine que ce soit, dans quelque situation minoritaire que ce soit, l’essentiel, le plus important, le patrimoine presque aussi important que l’ADN, c’est la langue. Notre militantisme venait de là.

Alors, comment cela s’est-il appliqué au quotidien ?

C’est sûr que ça demande une constance absolue. Il ne faut jamais dévier. Nous n’avons jamais, jamais, jamais parlé anglais à nos enfants, jamais. Il pouvait y avoir des anglophones, on parlait tous anglais ici, mais si on s’adressait à nos enfants, on le faisait en français.

Quels sont les sujets de vos romans ?

Mon premier roman, Les litanies de l’Île-aux-chiens, est un roman historique, mais familial surtout. C’est l’histoire de mes arrières grands-parents : comment ils sont venus de Bretagne, comment ils se sont installés à Saint-Pierre. C’est une saga familiale qui a touché énormément de monde parce qu’en fait c’est l’histoire universelle de tous les gens qui se déracinent pour s’enraciner ailleurs.

L’archipel du docteur Thomas, c’est sur l’histoire du médecin militaire qui est venu à Saint-Pierre au début des années 1900 et tout le travail photographique qu’il a fait.

Vous avez aussi écrit pour les jeunes, n’est-ce pas ?

J’ai écrit deux romans jeunesse. Il y en a un qui se passe à Terre-Neuve, chez les Franco-Terre-Neuviens de la côte ouest qui s’appelle Le trésor d’Elvis Bozec, sur l’importance de garder sa langue et son patrimoine justement. Et l’autre, Le pilote du Roi, est une histoire vraie. C’est un roman historique qui se passe à Saint-Pierre-et-Miquelon lorsque l’archipel a été rendu à la France en 1816.

Je suis entrain d’écrire un roman historique encore qui se passe à Terre-Neuve cette fois-ci.

Françoise Enguehard lors du dévoilement d’un monument de l’Odyssée acadienne à Houma, en Louisiane en 2011. Gracieuseté

Vous avez été présidente de la Société nationale de l’Acadie (SNA). Qu’avez-vous pu accomplir au cours de vos mandats ?

Je pense que je suis arrivée au moment où la Société nationale de l’Acadie avait besoin de reprendre une place qu’elle avait perdue sur la place publique. Une de mes plus grandes réussites ça a été ça, c’est-à-dire de ramener la SNA sur des sujets beaucoup plus courants comme les grandes lacunes de Radio-Canada à notre endroit, comme le manque de couverture au national, on a poursuivi Radio-Canada. Et sur la scène internationale, beaucoup de démarches en France, en Belgique, beaucoup de travail pour nous mettre, si on peut le dire comme ça, sur la mappe. Mais ma plus grande réussite sans doute aura été d’amener la jeunesse à prendre une part très active au sein de la SNA.

Pensez-vous que la francophonie canadienne soit en péril ?

Oui, bien sûr. Tout à fait. C’est-à-dire que ce n’est pas seulement la francophonie. C’est la francophonie bien sûr, mais c’est aussi tout ce qui n’est pas le mainstream. C’est ça qui est inquiétant. Ce qui m’inquiète aussi c’est que souvent on se pète les bretelles en se disant qu’en 2025 ou en 2035 le français sera une langue parlée par 300 millions de personnes. On peut dire merci à l’Afrique pour les chiffres. Ensuite, ce n’est pas parce qu’on connait une langue qu’on la parle. Une langue ne se perd pas parce qu’on ne l’apprend pas, mais parce que ceux qui la connaissent ne l’utilisent pas.

Vous avez lancé un projet intitulé L’heure de l’Est. De quoi s’agit-il ?

Avec une collègue de Saint-Pierre-et-Miquelon, j’ai commencé il y a plus de trois ans maintenant un blog, qui est un magazine web qui s’appelle L’heure de l’Est (https://lheuredelest.org/). On s’est dit qu’on devrait créer un magazine, francophone bien entendu, qui réunit et qui met en valeur tout ce qu’il y a de beau, de bon, d’intéressant, de gens intéressants, d’artistes, d’artisans des quatre provinces de l’Atlantique, Saint-Pierre-et-Miquelon et les Îles de la Madeleine, le territoire originel des francophones.  

Qu’avez-vous mis en ligne jusqu’à présent ?

Il y a des centaines et des centaines d’articles, sur toutes sortes de sujets qui sont écrits soit par Patricia (Detcheverry) ma collègue, soit par moi-même, et puis on a des gens qui occasionnellement écrivent pour nous. C’est ma manière à moi de célébrer ma région et de partager ce que ça veut dire d’être francophone dans la région atlantique. C’est une fenêtre de plus sur moi, sur la région dans laquelle j’ai choisi de m’impliquer. C’est quelque chose de bénévole, on passe beaucoup de temps Patricia et moi pour absolument aucun retour financier. Donc c’est une œuvre d’affection, on va dire. 

Que voudriez-vous que l’on retienne lorsque l’on pense à Françoise Enguehard ?

Je pense que ce qui me définit, c’est l’amour de la langue française. Ça a motivé tout le reste de ce que j’ai fait jusqu’à présent, que ce soit dans mon expression artistique, que ce soit dans la lutte pour les écoles, que ce soit aujourd’hui en francophonie internationale. J’ai quand même siégé quatre ans à l’Organisation internationale de la francophonie et représenté le Canada au niveau des organisations internationale à but non lucratif. »

Les livres écrits par Françoise Enguehard. Gracieuseté

LES DATES-CLÉS DE FRANÇOISE ENGUEHARD :

1957 : Naissance à Saint-Pierre-et-Miquelon

1992 : Devient première journaliste de Radio-Canada basée à Terre-Neuve

2006 : Élue présidente de la Société nationale de l’Acadie

2011 : Devient membre de l’ordre de la Pléiade

2013 : Entre dans l’ordre des Francophones d’Amérique

2015 : Chevalière de la Légion d’honneur

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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