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Gestion de la crise : entre Legault et Ford, « une question de perception »

Temps de lecture : 4 minutes

Depuis le début de la crise de la COVID-19, les regards sont braqués vers François Legault et Doug Ford. Jour après jour, les deux premiers ministres des provinces les plus populeuses du Canada informent, rassurent, mais renforcent les mesures de confinement. Avec une popularité inégalée – plus de 90 % selon plusieurs sondages effectués la semaine dernière -, M. Legault se débrouille-t-il vraiment mieux que M. Ford ? Des éléments de réponse avec les politologues Frédéric Bérard et Stéphanie Chouinard.

C’est devenu un classique quotidien, à 13h « pétante », François Legault et Horacio Arruda, le directeur national de santé publique, font le point devant une escouade de journalistes. Entre ses grands gestes pour « aplatir la courbe » et ses recettes de tartelettes portugaises, ce dernier est vite devenu une petite vedette sur les médias sociaux.

À 500 kilomètres plus loin, le ton de Doug Ford, accompagné de sa ministre de la Santé, Christine Elliott, est plus sérieux et terre à terre. Sans fioritures.

« Les gens ne connaissaient pas tant que ça M. Legaut du fait qu’il a été élu comme premier ministre en octobre 2018 », insiste Frédéric Bérard, politologue à l’Université de Montréal.

« On ne l’avait pas tant vu que ça. Il avait tout de même fait parler de lui avec la Loi 21 sur la laïcité que les Québécois ont appuyé dans leur ensemble. Maintenant, les gens sont surpris de voir que c’est un bon communicateur. Il a su être très rassurant et très directif. Chacune de ses mesures a été bien accueillie. »

Une popularité dont ne pouvait pas se targuer son homologue Doug Ford avant l’arrivée de l’épidémie. Malmené dans différents sondages tout au long de l’année 2019, le premier ministre ontarien n’a pas abordé la crise avec le soutien de l’opinion, estime M. Bérard.

« Les gens étaient plus sceptiques. Il avait l’air moins organisé, plus improvisateur. »

Le 12 mars, le Québec a été la première province à déclarer l’état d’urgence. Cinq jours plus tard, l’Ontario emboîtait le pas. De même, le Québec a précédé sa voisine ontarienne dans la fermeture de plusieurs lieux de loisirs.

Dans un premier temps moins réactive que le Québec, la province la plus populeuse du Canada a, depuis, rectifié le tir, croit la politologue du Collège militaire royal du Canada à Kingston, Stéphanie Chouinard.

« Au début, la réponse ontarienne semblait s’inspirer de ce qui se passait au Québec, mais par la suite, le gouvernement Ford a pris des initiatives de son propre cru, comme par exemple approcher les entreprises manufacturières pour voir si c’était possible de changer la production pour fabriquer des masques. Il a aussi pris la décision de fermer les commandes à emporter pour les restaurants, avant le Québec. »

ONTARIO :

2 392 cas confirmés
37 décès
3 135 personnes sous investigation

(données au 1er avril en après-midi)

Chronologie de la crise en Ontario :

12 mars : la fermeture des écoles est décrétée pour au moins trois semaines, incluant la semaine de relâche

17 mars : l’état d’urgence sanitaire est décrété

23 mars : fermeture de toutes les entreprises et commerces non-essentiels

25 mars : le ministre des Finances, Rod Phillips, dévoile un plan de relance de 17 milliards de dollars

31 mars  Doug Ford annonce que les écoles resteront fermées tout le mois d’avril

Mesures semblables, et plus de cas au Québec 

Fermeture des écoles, des garderies, des bars et restaurants, rassemblements limités à un groupe restreint de personnes, les mesures de confinement sont aujourd’hui quasi-identiques entre les deux provinces.

Une différence notable : l’Ontario possède deux fois moins de cas que sa voisine. Des chiffres annoncés ce mercredi 1er avril, la province comptait 2 392 patients atteints du coronavirus, contre 4 611 cas confirmés pour le Québec.

Autant de chiffres qui n’érodent pourtant pas la popularité de M. Legault. Au contraire.

La première explication serait purement scientifique. Et pour cause, le Québec en ferait tout simplement plus. Selon les statistiques du quotidien Le Devoir,  la Belle Province avait effectué, en date du 30 mars, 699 tests par 100 000 habitants, contre 329 tests pour le même nombre de personnes en Ontario.

Invité de notre Be-live lundi dernier, le médecin hygiéniste du Bureau de santé de l’est de l’Ontario, le Dr Paul Roumeliotis, avait relativisé cette situation.

« On est 13 millions en Ontario, on a une région vaste, idéalement on pourrait tester plus de gens, mais on préconise de demander au monde de rester chez eux. »

L’autre raison de la popularité de M. Legault, en dépit du fort nombre de cas, serait tout simplement « la perception ».

« C’est très semblable, ce que font MM. Ford et Legault, mais au final c’est une question de perception », analyse M. Bérard. « Ce qui aide beaucoup François Legault, c’est le docteur Horacio Arruda qui est vite devenu une rockstar. M. Legault et lui agissent comme un tandem, l’un politique, l’autre scientifique. »

L’image rassurante donnée par le Québec serait sans comparaison avec celle dégagée par le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. À tort, d’après M. Bédard.

« On voit que Justin Trudeau fait un excellent travail, mais il est très mal perçu depuis le début de la crise, d’un point de vue de l’image. »

« Concernant les communications politiques, la crise actuelle est un vrai test », soutient Stéphanie Chouinard.

« Tous les politiciens doivent avoir un message qui est reçu avec sérieux, en insistant sur l’importance des mesures, tout en ne semant pas la panique en créant, par exemple, la débandade dans les épiceries. »

QUÉBEC :

4 611 cas confirmés
33 décès
5 770 personnes sous investigation

(données au 1er avril en après-midi)

Chronologie de la crise au Québec :

12 mars : la fermeture des écoles est décrétée pour au moins deux semaines

13 mars : l’état d’urgence sanitaire est décrété

15 mars : fermeture de divers lieux de loisirs, incluant notamment les bars. Les restaurants doivent réduire leur capacité de moitié  

22 mars : fermeture, à compter de minuit, des centres commerciaux et des salles à manger des restaurants. Le lendemain, fermeture de toutes les entreprises et commerces non-essentiels

28 mars : mise en place de barrages routiers pour restreindre l’accès à certaines régions du Québec

Des limites à la popularité de Legault 

Plébiscité par les Québécois depuis le début de la crise, François Legault n’est pas à l’abri d’un ralentissement de sa popularité, d’après M. Bérard. D’autant que le chemin est encore long pour atteindre le fameux pic épidémique, c’est-à-dire le moment où le nombre de cas quotidiens commencera à baisser.

« Ça risque de s’essouffler. Les gens en ont marre de rester seuls, et de rester en confinement. Après un mois et demi, il ne pourra plus miser que sur des points de presse. Le plus dur est à venir pour lui. »

Au-delà de cette comparaison Québec-Ontario, un regret tenaille la politologue Stéphanie Chouinard.

« Lors du point de presse du gouvernement du Québec, M. Arruda a déclaré bien candidement qu’il ne savait pas ce qui se faisait en Ontario. Ce qui me frappe, c’est que les lignes de communication ne sont pas plus ouvertes en temps de crise, compte tenu du fait que la population est amenée à se déplacer. Il me semble que ça serait la moindre des choses que les gouvernements se parlent plus entre eux. »

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