Le pont Ambassadeur relie Windsor, en Ontario, à Détroit, au Michigan, et constitue l'une des routes commerciales les plus importantes d'Amérique du Nord. Les drapeaux américain et canadien sont visibles au premier plan.
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Glace, ICE et le Traité de Jay : un droit plus ancien que la frontière

Le pont Ambassadeur relie Windsor, en Ontario, à Détroit, au Michigan, et constitue l'une des routes commerciales les plus importantes d'Amérique du Nord. Les drapeaux américain et canadien sont visibles au premier plan.
Le pont Ambassadeur relie Windsor, en Ontario, à Détroit, au Michigan.

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

L’hiver enseigne une loi simple. Ne fais pas confiance à une surface que tu n’as pas construite. Tu testes la glace, tu écoutes, tu avances prudemment, non pas parce que tu acceptes le danger comme une normalité, mais parce que tu veux rentrer chez toi.

En ce moment, on dit à plusieurs Premières Nations d’adopter la même prudence à l’approche de la frontière entre le Canada et les États-Unis. L’Assemblée des Premières Nations a demandé aux Autochtones d’être vigilants lorsqu’ils traversent vers les États-Unis, dans un contexte d’opérations de contrôle de l’immigration menées par l’agence américaine Immigration and Customs Enforcement (ICE) et d’autres organismes fédéraux. La cheffe nationale de l’APN, Cindy Woodhouse Nepinak, a confirmé qu’au moins une personne des Premières Nations avait récemment vécu une mauvaise expérience avec l’ICE et était ensuite revenue au Canada, et le chef régional de l’Ontario, Abram Benedict, a indiqué que le certificat de statut d’Indien de cette personne avait été saisi.

Pour la plupart des Canadiens, une frontière, c’est de la paperasse et de la patience. Pour les Premières Nations, c’est autre chose. C’est une coupure imposée à travers nos territoires, nos réseaux de parenté, nos économies et nos cérémonies.

C’est pourquoi le Traité de Jay compte encore. Signé en 1794 entre les États-Unis et la Grande Bretagne, il visait à stabiliser un monde tendu après la Révolution, avec ses conflits commerciaux, ses forts et ses revendications concurrentes. Mais au cœur de cette diplomatie se trouve une phrase que les peuples autochtones portent depuis des générations. L’article III reconnaissait que les « Indiens demeurant de part et d’autre » de la ligne frontalière seraient libres de « passer et repasser » la frontière. En clair, la frontière était nouvelle, nos nations ne l’étaient pas.

L’histoire compte ici parce qu’elle révèle le problème plus profond. Le Traité de Jay n’a pas créé la mobilité autochtone. Il a reconnu une réalité qui existait déjà, celle de peuples qui étaient, et demeurent, des nations transfrontalières.

Aujourd’hui, cette reconnaissance est inégale. Les États-Unis continuent de reconnaître les « Autochtones nés au Canada » pour l’entrée, y compris pour y vivre et y travailler, et les politiques américaines appliquent souvent un seuil controversé d’« au moins 50 % » selon une logique de quantum de sang. Le Canada, pendant ce temps, affirme que le Traité de Jay n’a pas force de loi au pays, en se fondant sur une décision de la Cour suprême datant de 1956.

Et pourtant, depuis des décennies, des Autochtones vivent la réalité concrète de cette reconnaissance américaine. Des membres de ma propre famille sont partis vers le sud. Ils ont traversé légalement, ils ont bâti leur vie et ils ont obtenu un numéro de sécurité sociale, non pas comme des « immigrants » qui s’introduiraient dans un pays étranger, mais comme des Autochtones se déplaçant dans la géographie que nos ancêtres connaissaient déjà.

Je connais aussi de nombreux vétérans des Premières Nations qui sont partis vers le sud et ont servi dans l’armée américaine, y compris lors de déploiements sous le drapeau des États-Unis en Afghanistan et en Irak. Cela peut surprendre certains lecteurs, mais cela ne devrait pas. Les nations autochtones ont toujours eu des guerriers, et la frontière n’a jamais contenu entièrement nos relations, nos responsabilités ou nos choix.

C’est pourquoi le moment actuel paraît si dangereux. En janvier, deux citoyens américains, Renée Good et Alex Pretti, ont été tués à Minneapolis lors d’incidents distincts liés à des opérations fédérales d’application des lois en matière d’immigration, ce qui a déclenché des manifestations et une forte attention publique sur la conduite de ces agences et sur la question de la reddition de comptes.

Quand des citoyens peuvent être arrêtés, mal identifiés ou blessés au nom de l’application de la loi, les Autochtones, qui sont souvent profilés, interrogés et contestés au sujet de leurs pièces d’identité, ressentent immédiatement le risque. Le grand chef mohawk Cody Diabo a décrit la crainte avec une franchise directe. Une peau et des cheveux plus foncés peuvent rendre les Autochtones plus facilement repérables et plus facilement soupçonnés.

On répète donc un message très pratique. Ayez vos documents. Connaissez vos droits. Voyagez prudemment. Plusieurs Premières Nations et l’Alliance du Traité de Jay recommandent de s’assurer d’avoir ce qu’il faut, une carte de statut, une pièce d’identité avec photo, un acte de naissance complet et, au besoin, des lettres de soutien.

Mais il faut dire clairement ce que cela signifie quand une cheffe nationale de l’APN doit publier une mise en garde pour que des Autochtones puissent simplement traverser une frontière qui a divisé nos nations sans consentement. Ce n’est pas seulement un problème administratif. C’est un problème moral.

La glace est dangereuse quand elle bouge sous tes pieds. Un climat politique l’est tout autant quand les droits autochtones sont traités comme une échappatoire, et l’identité autochtone comme un motif de suspicion. La promesse du Traité de Jay était simple. Notre mobilité n’est pas une faveur. C’est une
reconnaissance de qui nous sommes, et de l’endroit auquel nous avons toujours appartenu. La route sous ICE est dangereuse. Parfois, c’est la seule route vers la maison. Nos liens à la terre sont plus vieux que la frontière. Si l’on cède, on perd tout.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.