#Francophonie, #Ontario

denise truax, ou la culture de la marge

denise truax dans son bureau aux Éditions Prise de Parole. Crédit photo: Didier Pilon

[LA RENCONTRE D’ONFR]

SUDBURY – Les années 1970 ont été un moment d’éveil culturel en Ontario français. Comme un mythe de création mettant en scène les artistes de l’époque – Robert Dickson, Brigitte Haentjens, Patrice Desbiens, Robert Paquette, André Paiement –, ces années marquent encore l’imaginaire des Franco-Ontariens. Directrice de Prise de parole depuis maintenant 30 ans, denise truax a vécu cet éveil au premier rang. De la crise scolaire à Sturgeon Falls aux roadtrips Ottawa-Sudbury pour assister à La Nuit sur l’étang, son parcours l’a gardé au cœur de la culture franco-ontarienne.

DIDIER PILON
dpilon@tfo.org | @DidierPilonONFR

«À quel moment avez-vous senti, pour la première fois, que quelque chose bouillonnait en Ontario français?

J’ai l’impression d’avoir eu une enfance assez ordinaire jusqu’à ce que je sois happée dans la crise scolaire de Sturgeon Falls, qui a mené à l’obtention d’une école secondaire francophone. C’est un fait marquant parce que ça a révélé une dure réalité. Ça m’a montré ce que c’est de faire de la désinformation. Au moulin, on nous faisait croire que si on obtenait une école francophone, alors la ville ferait faillite et le moulin fermerait. J’ai vite appris que la presse pouvait fabriquer des nouvelles de toute pièce. Les «fake news», ça ne date pas d’hier. Le plus difficile, c’était d’être confronté à l’attitude de certains anglophones qui voulaient à tout prix nier notre identité. Quand on frappe un mur comme ça pour la première fois, c’est assez marquant. J’avais quoi… 15 ans à l’époque? C’était assez brutal comme réveil.

Avant la crise, comment décrieriez-vous la situation à l’école secondaire de Sturgeon Falls?

À Sturgeon, c’était vraiment une école secondaire typique de l’époque, qui réunissait les francophones et les anglophones. On enseignait trois cours en français – français, histoire et géographie – et tout le reste était en anglais. Moi, j’arrivais du Couvent Notre-Dame-de-Lourdes, où j’avais fait ma neuvième et dixième année. Mais c’était l’époque des fermetures des collèges et des couvents, donc je me suis retrouvée du jour au lendemain au Secondary School… au «high school» comme on l’appelait.

Comme je venais de Sturgeon, je n’avais pas terriblement de difficultés à parler en anglais. Même s’il n’y avait pas des tonnes d’anglophones dans la ville, il n’y en avait plus qu’à Field, à Verner ou à tous ces petits villages environnants d’où provenaient mes amies du couvent. Pour elles, c’était un défi tout d’un coup d’avoir à suivre des cours en anglais. Je me souviens qu’on avait assez fait rire de nous.

Comment cette situation s’est-elle transformée en crise?

Quand on est arrivé à l’école, il y avait déjà plus d’élèves que l’école pouvait en contenir. Il y avait des portatives installées tout autour de l’école et il fallait décider ce qu’on allait en faire. Au début, on poussait le bicaméralisme: un principal pour tout le monde, et une section anglophone et une section francophone. Mais la communauté francophone savait très bien que ça ne prend qu’un anglophone dans un groupe de 20 francophones pour que tout se déroule en anglais. Les élèves, les parents et les enseignants étaient solidaires: on voulait une école avec un toit distinct.

On a fait la grève une première année. On a fait la grève une deuxième année. Et la troisième année, on a vraiment fait la grève et occupé l’école! On l’a eue, notre école. Et c’est à ce moment que je me dirigeais vers Ottawa, en route pour l’université. Je considère que mon premier diplôme, c’est un diplôme en crise scolaire. Avant ça, c’était la belle innocence, mais plus après.

L’université fut-elle un aussi grand choc?

Arrivée à Ottawa, je me retrouve la Franco-Ontarienne dans une université où il y a plus de Québécois que d’Ontariens. Et Dieu sait qu’on était traité comme des extraterrestres. Entre la gifle qu’on avait reçue des anglophones à Sturgeon et l’attitude des Québécois à Ottawa, je me suis vraiment demandée laquelle était la plus désagréable. Ça m’a pris bien des années pour accepter que l’univers était un peu de même. C’est le lot des minoritaires.

Le terme n’était certes pas réifié à l’époque, mais pouvons-nous parler d’une certaine insécurité linguistique?

On n’aurait certainement pas nommé ça de l’insécurité linguistique, mais oui, je pense que c’était sûrement ça. Je pense que c’est quelque chose qui m’habite encore aujourd’hui, surtout vu le métier que j’exerce. Mais mon attitude par rapport à ça a énormément changé.

J’aime profondément la langue; j’aime les mots et les expressions. Mais mon métier a fait que je m’aperçois qu’écrire de la marge n’est pas la même chose qu’écrire du centre. Les rythmes, les intonations, les tournures et les couleurs qui habitent les marges font leur richesse. Ce n’est pas que bons ou mauvais. En littérature, le standard – la norme – c’est une bonne chose à connaître, mais il faut savoir en déroger. Je trouve que les langues sont beaucoup plus intéressantes quand elles s’expriment au travers des marges qu’à travers du centre.

Dans les années 1970, du moins en Ontario, on n’avait pas l’institution pour vraiment réfléchir à ces questions-là. En 1988, Jean-Marc Dalpé a fait avec Le Chien, ce que Michel Tremblay avait fait 15 ans plus tôt avec Les belles sœurs. Tout le projet qui émerge de Sudbury avec Prise de parole, CANO, André Paiement, c’est un projet qui veut dire le milieu, pas seulement dans son sens identitaire restreint, mais qui veut s’inscrire dans un espace et le refléter avec les mots de cet espace. Cette aventure, il n’y avait personne pour l’étudier et en parler. Aujourd’hui, on a un vocabulaire qu’on n’avait pas encore.

Après l’université, vous avez travaillé en tant que directrice de la revue Liaison. Comment cette aventure a-t-elle commencé?

Jean-Pierre Bégin a créé la revue Liaison vers la fin des années 1970. On lui avait demandé de faire un petit feuillet d’information pour le festival de Rockland, je crois. Mais au lieu de faire un feuillet, il a décidé de faire une revue. Et c’est Nicole Doucet de Théâtre action qui a eu l’intelligence de voir que l’Ontario français avait besoin de ça.

Avec tout ce qui passait en poésie – Robert Dickson et Patrice Desbiens entre autres – la revue devient multidisciplinaire. À l’automne 1978, après les deux premiers numéros, Louise Gallant et moi prenons la direction de la revue.

J’ai travaillé à Liaison jusqu’à 1983. Ça brûle faire une revue. Je n’y arrivais jamais. Après cinq ans, j’ai fermé la porte à l’édition à jamais, du moins dans ma tête.  J’ai eu une petite job à l’association des musées canadiens, où j’étais la francophone de service. Ça, on n’en parlera pas. Je n’ai fait qu’un poste comme ça, et c’est assez.

Et c’est donc à ce moment là que vous avez décidé de changer d’air?

Oui. Le travail à Liaison avait été extrêmement exigeant donc j’ai décidé que c’était le temps d’aller voir le monde d’une autre perspective. Je suis donc partie en Asie: en Inde, au Népal, en Birmanie, au Sri Lanka, et à Singapour. Je suis un peu peureuse de nature, donc j’ai fait très attention. Je prenais mes précautions et je ne sortais pas tard le soir.

L’Inde, c’est tellement un choc. Je comprends pourquoi certaines personnes y mettent les pieds et partent 24 heures plus tard. C’est tellement impossible, mais c’est ça aussi qui fait que c’est si magique. C’est à la fois très dur et très stimulant. C’est une esthétique qui était complètement différente. J’avais besoin de ça pour comprendre que mon petit bout du monde, ce n’était pas tout l’univers. L’univers était mille fois plus riche, fascinant, complexe et varié.

J’avais un billet ouvert et un jour, au grand soulagement de ma mère – qui, je pense, a dû faire des neuvaines tous les jours quand j’étais partie – c’était le temps de rentrer.

Pourquoi écrivez-vous vos noms avec des minuscules? Est-ce dans l’héritage de e.e. cummings et bell hooks, ou est-ce une question d’esthétique?

Toutes les réponses sont bonnes. Je n’ai jamais aimé les rapports d’autorité. Mais il y a certainement un aspect esthétique à la chose aussi.

En terminant, si vous étiez à la place de Justin Trudeau, quelle serait votre première mesure pour les francophones?

Le problème de l’écosystème du livre en Ontario est tellement vaste que je ne sais pas qui tient la baguette magique pour le régler. Il faut plus de librairies, de bibliothécaires dans les écoles, de bibliothécaires francophones dans les bibliothèques municipales, de médias qui parlent du livre, de livres franco-ontariens dans les curriculums scolaires… Si je continue, je ne m’arrêterai pas. Dans un milieu où il n’y a pas de livres en français, on ne sait même plus c’est quoi consommer du livre d’ici. Ça prendrait tellement de joueurs qui font tellement de choses que je ne suis pas convaincue que même un premier ministre serait en mesure de régler la question.»

 


LES DATES-CLÉS DE DENISE TRUAX:

1954: Naissance à Sherbrooke (Québec)

1956: Emménagement à Sturgeon Falls à l’âge de 18 mois

1971: La grève étudiante de Sturgeon Falls bat son plein

1978: Devient la directrice de Liaison

1987: Voyage de huit mois en Asie

1988: Assume la direction générale des Éditions Prise de parole, où elle travaille depuis

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
2+

Didier Pilon
dpilon@tfo.org

Originaire de Rockland, Didier Pilon baigne depuis longtemps dans la vie culturelle et communautaire de l’Ontario français. Il est diplômé d’une maîtrise en philosophie politique de l’Université d’Ottawa, où il s’est initié au journalisme au journal indépendant La Rotonde. Il a aussi collaboré avec de nombreux journaux et blogues culturels avant de se joindre à l'équipe d'#ONfr en 2017 pour poursuivre sa passion, l’actualité politique.