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« Il ne faut surtout pas considérer que le VIH est réglé », prévient Benjamin Sourisseau

Le 1er décembre marque la Journée mondiale de lutte contre le sida. Photo: Canva

Benjamin Sourisseau est le directeur général d’Action positive, seule organisation francophone exclusivement dédiée à la lutte contre le VIH et la réduction des méfaits à Toronto.

AIDS Committee of Toronto (ACT), pilier du réseau VIH ontarien depuis plus de 40 ans, a récemment annoncé sa mise à l’arrêt, conséquence d’une baisse des donations, de subventions stagnantes et de difficultés internes à maintenir la fréquentation et l’engagement du personnel.

À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, M. Sourisseau souligne les défis persistants, notamment pour les francophones, et rappelle qu’Action Positive souhaite offrir un soutien en santé mentale en français à Toronto pour les personnes séropositives.

«  En Ontario et au Canada, plusieurs organismes VIH signalent des baisses de soutien. La fermeture d’ACT est-elle, selon vous, le signe avant-coureur d’une crise plus large dans le réseau VIH?

La fermeture d’ACT reste un cas isolé dans le réseau VIH au Canada. Ce qui s’est passé là-bas est attribuable à un ensemble d’éléments très précis : une baisse de fréquentation, des difficultés à motiver les employés, un manque d’innovation et une chute importante des dons. Les subventions gouvernementales, elles, demeurent relativement stables. Mais comme tout coûte plus cher et que les salaires doivent suivre, un financement stable peut paradoxalement devenir insuffisant.

Action Positive a été officiellement reconnue comme organisme de bienfaisance à la mi-septembre 2025, une étape qui ouvre de nouvelles possibilités pour l’organisme, notamment le lancement de sa campagne en ligne de levée de fonds pour les fêtes de fin d’année. Photo : Gracieuseté d’Action positive

Avec les progrès médicaux et la baisse de la demande en service évoquée par ACT, comment expliquez-vous que les cas de nouveaux diagnostics de VIH continuent d’augmenter au Canada ces dernières années, selon les données de santé publique?

Oui, les dernières données montrent une remontée des nouvelles infections contractées ici, au Canada. Ce ne sont pas des cas liés à l’immigration : ce sont des transmissions locales. Plusieurs organismes, comme nous, observent même une hausse de fréquentation. Ce contraste soulève une question de fond : est-ce que le modèle actuel des organismes VIH répond encore aux besoins?

On voit un glissement important. Les organismes généralistes perdent en fréquentation, alors que les organismes spécialisés, par communauté culturelle, linguistique ou démographique, augmentent. Par exemple, Black CAP et l’APAA qui interviennent auprès des communautés africaines, caribéennes et noires; Action Positive qui dessert les francophones; d’autres se focalisent sur les communautés asiatiques. Les gens veulent des services qui leur ressemblent.

Pourquoi, selon vous, les nouvelles infections augmentent elles à l’intérieur du Canada?

Les statistiques fédérales donnent les chiffres, mais pas les causes. On peut seulement émettre des hypothèses : une baisse de l’éducation sexuelle dans les écoles, une prévention qui ne s’adapte plus, un excès de confiance lié aux traitements préventifs comme la PrEP et la PEP.

Un peu comme la varicelle : quand les gens oublient de se protéger eux-mêmes parce que « les autres doivent déjà être protégés », le virus profite du relâchement. Il faut toujours se protéger soi-même. Ne jamais compter sur la protection présumée de l’autre.

Ce qui fragilise particulièrement les organismes, ce sont les dons individuels. Les grandes donatrices et grands donateurs des années 1980 et 1990, très engagés dans les communautés arc-en-ciel, vieillissent ou sont décédés. Ils ne sont pas remplacés. Et comme le VIH se gère beaucoup mieux médicalement, plusieurs personnes ne ressentent plus le même besoin de donner. C’est ça la vraie tendance.

La clientèle vieillissante des personnes vivant avec le VIH, souvent isolée et en conditions précaires, a des besoins en santé mentale particulièrement importants, souligne M. Sourisseau. Photo : FARFO

Est-ce que Action Positive offre actuellement des services en français pour le soutien en santé mentale, et si non, y a-t-il des projets pour rendre ces services accessibles aux francophones? 

À l’heure actuelle, Action Positive n’est pas capable de l’offrir en français. Il existe uniquement des services anglophones largement financés par le ministère de la Santé à travers le bureau SIDA et à l’heure actuelle ce n’est toujours pas le cas pour les francophones en Ontario. On souhaite, on travaille avec eux pour voir dans quel cas on pourrait continuer, pour pouvoir commencer à offrir ce genre de service sous couvert de l’équité des services en français. Les services de soins en santé mentale doivent être distribués dans la langue natale, car c’est essentiel de pouvoir s’exprimer dans la langue de son choix. 

Le Réseau juridique VIH a affirmé, jeudi dernier, que la réponse du Canada est en « stagnation ». Qu’est-ce que cela signifie pour les personnes vivant avec le VIH en Ontario?

L’un des enjeux majeurs en Ontario concerne la loi criminelle entourant la non-divulgation du statut VIH. Les protections existent dans la jurisprudence, mais pas dans la loi elle-même. Ça veut dire qu’une personne indétectable, donc non transmissible, pourrait quand même faire face à une plainte, même si cette plainte n’aboutira jamais. On souhaiterait que l’Ontario soit beaucoup plus à l’avance dans la définition de l’indétectabilité, qu’elle soit encore plus fidèle à ce que les scientifiques avancent à l’heure actuelle.

Le Réseau juridique VIH demande que la loi soit mise à jour pour aligner les droits des personnes séropositives sur la science actuelle. Pour un pays développé comme le Canada, on devrait être plus avancés là-dessus.

Que devrait rappeler la Journée mondiale aux Canadiens qui croient que le VIH « n’est plus un enjeu »?

Qu’il ne faut surtout pas considérer que le VIH est « réglé ». C’est une cause mondiale qui touche toute l’humanité. Les progrès scientifiques ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la prévention, le dépistage, l’éducation et la lutte contre la stigmatisation restent indispensables. »