Il y a 100 ans naissait l’Association canadienne-française de l’Alberta
EDMONTON – Il y a 100 ans, jour pour jour, le 15 juillet 1926, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) tenait son congrès fondateur à Edmonton. L’organisme porte-parole des Franco-Albertains, qui a traversé un siècle de combats en milieu minoritaire, poursuit des célébrations durant toute l’année, avant la sortie en mars prochain d’un livre qui relate son histoire.
Quand elle longe le mur des portraits des différents présidents qui se sont succédé à la tête de l’ACFA, dans le couloir qui mène à son bureau, l’actuelle directrice générale Isabelle Laurin mesure toute l’histoire à la suite de laquelle elle œuvre tous les jours pour développer de nouveaux projets.
« Notre équipe se sent privilégiée de faire partie de cette année spéciale. On prend ça très humblement avec beaucoup de respect vis-à-vis du travail réalisé jusqu’ici avant nous, mais aussi en voulant propulser la francophonie dans le prochain centenaire, en mettant en place des bases solides. »
Petitclerc, Pilon, Moreau, Durocher, Lalonde, Arès, Johnson… Les noms et visages des bâtisseurs défilent sur la façade. Le tout premier président était un certain Dr Joseph-Etienne Amyot, un nom qui nous fait faire un bond de géant dans le temps.
L’idée même de création de l’ACFA est née le 13 décembre 1925 lorsque des francophones, réunis à l’hôtel McDonald’s d’Edmonton, ont convenu de peser d’une seule voix, face à l’étiolement du français, une langue malmenée notamment en éducation puisque l’usage du français n’était autorisé qu’en première et deuxième année et pour une durée maximale d’une heure par jour.
Parmi eux se trouvaient Les Chevaliers de Colomb et le Cercle Jeanne d’Arc qui ont poussé à la mise sur pied d’un comité provisoire chargé de préparer un congrès de fondation.

Centraliser les revendications
« La communauté s’est organisée pour ne pas perdre davantage de terrain autour du dossier de l’éducation », décrypte Denis Perreaux, directeur général de la Société historique francophone de l’Alberta. Là où, avant, on passait par les paroisses, la Société Saint-Jean-Baptiste ou l’Alliance nationale, on a établi que ça prenait quelque chose au niveau provincial. On a imaginé à partir de là un réel organisme ancré en Alberta qui centralise un peu plus les revendications. »
Six mois plus tard, le premier congrès de l’association entérinait ses statuts, lui conférant le champ d’action qu’on lui connait aujourd’hui. Toutefois, entre finances précaires et communication balbutiante dans une période médiatique précaire, les premières années n’ont pas été un long fleuve tranquille.
La création de La Survivance, précurseur du journal Le Franco, comblera le vide de l’information en français alors que, jusque dans les années 1970 — et avant que n’émergent des organismes spécialisés : jeunesse, parents, aînés, culture, santé —, pratiquement toute la vie communautaire passait par l’ACFA.
« C’est une culture politique tellement particulière en Alberta pour les francophones, dresse Valérie Lapointe Gagnon, historienne et professeure au Campus Saint-Jean. Il y a toute une identité qui s’est construite à l’encontre du bilinguisme, alors avoir comme interlocuteur un organisme qui défend la francophonie et le bilinguisme officiel n’a pas toujours été bien vu par le gouvernement. »
L’ACFA s’est notamment engagée en faveur du non dans les débats constitutionnels des années 1980-1990, au moment des discussions entourant le rapatriement de la Constitution, à un moment où les communautés francophones hors Québec cherchaient à faire reconnaitre leurs droits.
Au cours de ses récentes recherches en vue d’écrire un livre sur l’histoire de l’ACFA (à paraître l’année prochaine), l’historienne évoque une anecdote : « On a retrouvé un texte intéressant sur un pot de cornichons remis par le président de l’organisme à Joe Clark, alors ministre chargé des Affaires constitutionnelles, signifiant que les francophones n’étaient pas des conserves à préserver. »
Dans les années qui ont suivi, des combats, il y en a eu dans tous les secteurs de la société jusqu’à nos jours, où la santé et l’immigration occupent désormais une grande place. La francophonie s’est en effet considérablement étoffée et diversifiée, suscitant de nouveaux besoins.
Après le boom pétrolier des années 1970 et l’immigration des années 1990, « l’ACFA a construit l’avion en plein vol, s’est adaptée à une communauté en augmentation et en pleine transformation », résume M. Perreaux.
Une influence au-delà de l’Alberta
« Ce centenaire de l’ACFA nous fait prendre pleinement conscience de la grandeur de la communauté francophone de l’Alberta et de la place qu’elle occupe dans le devenir de notre pays tout entier. Ça nous rappelle que tout est possible », mesure Liane Roy, présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA).
« De grandes idées comme celle de moderniser la Loi sur les langues officielles sont venues de l’ACFA qui, pour nous, est un partenaire privilégié et incontournable. L’an dernier, elle nous a suggéré de travailler sur le service national d’alerte, un dossier prioritaire sur lequel nous avons planché ensemble pour apporter une solution aux problèmes des messages d’urgence unilingues. »

Fabien Hébert, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, souligne lui aussi l’écho hors frontière de cette organisation qui « crée des espaces, les nourrit, rassemble les forces de sa communauté et porte ses priorités avec constance auprès des gouvernements. »
« Ce qui distingue l’ACFA, c’est sa capacité à faire circuler ses idées, ses pratiques et son expérience au-delà de sa province. Par les approches qu’elle développe et par la qualité de sa contribution aux échanges pancanadiens, elle influence aussi ses pairs et enrichit l’ensemble du réseau francophone. C’est une organisation qui ne se contente pas d’occuper sa place : elle contribue activement à faire avancer les réflexions collectives. »
Et en cette année de la francophonie albertaine proclamée par le gouvernement, réflexions et célébrations continuent d’ailleurs de s’enchainer ce mercredi, à Edmonton d’abord, avec une célébration à la cité francophone, samedi ensuite, à Calgary, pour voir le match Stampeters de Calgary et les Alouettes de Montréal.
« On va clôturer avec le 100e congrès annuel de la francophonie albertaine au Edmonton Expos Center les 16 et 17 octobre prochains, durant lequel sera dévoilée une exposition intitulée Mosaïque de la francophonie albertaine, indique Mme Laurin. On aura aussi une foire aux services en français comme on ne l’a pas eue depuis longtemps. Ce sera une occasion d’inviter la population à venir les découvrir, avec des spectacles gratuits en continu sur une scène. »