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Insécurité linguistique : pas facile d’apprendre le français pour les anglophones

Temps de lecture : 4 minutes

Moqués pour leur accent, leur façon de parler et souvent confrontés à des interlocuteurs qui passent directement à l’anglais, les apprenants de français font eux aussi face à l’insécurité linguistique, selon Canadian Parents for French.

« C’est pour ça que je vous avais demandé d’avoir les questions à l’avance. J’ai toujours peur de perdre mes mots, alors je me fais de petites notes. C’est la même chose chaque fois que je rencontre de nouvelles personnes. Je deviens anxieux. Je sais que ce sera comme ça toute ma vie. »

À l’autre bout du fil, c’est pourtant dans un français de très bonne qualité qu’Ahdithya Visweswaran partage son expérience de l’insécurité linguistique.

L’étudiant de 19 ans au Campus Saint-Jean, qui rêve de devenir enseignant dans une école de langue française ou en immersion, se souvient de la première fois où il a tenté d’utiliser son français à l’extérieur de l’école pour aller chercher son passeport.

« Je me suis dit que j’allais utiliser les services en français. Quand je suis arrivé, la personne, qui était pourtant francophone, m’a regardé en me demandant, en anglais, si j’avais vraiment besoin du service en français. Je me suis senti comme un imposteur. »

L’étudiant au Campus Saint-Jean, en Alberta, Ahdithya Visweswaran. Gracieuseté

Amy Spearman a elle aussi connu des embûches sur la voie du bilinguisme.

« J’ai un nom de famille très anglophone et on me demande tout le temps pourquoi je parle français. J’avais participé à un concours d’éthique avec ma classe d’immersion dans lequel il n’y avait que des écoles francophones. Un élève est venu me demander, après, comment moi dont les parents ne parlent pas français je pouvais parler aussi bien. Il ne voulait pas être méchant, mais pour lui, les anglophones ne pouvaient pas apprendre le français. »

Un phénomène préoccupant

Si Amy Spearman et Ahdithya Visweswaran ont persévéré, ce n’est pas le cas de beaucoup d’apprenants de français, note l’organisme Canadian Parents for French, dans un récent rapport, intitulé « Soyez courageux ! Parlez français ! ».

« C’est un phénomène qui nous préoccupe beaucoup depuis quelques années », explique Wendy Carr, directrice du conseil d’administration de l’organisme et professeur en éducation à l’Université de Colombie-Britannique. « Même si c’est un peu différent que chez les francophones, il y a des similitudes. Ça vient d’un manque de confiance, de l’accent, du choix des mots… Il y a aussi cette idée qu’il y a un vrai français et d’autres de moins bonne qualité. »

Cette insécurité linguistique s’ajoute aux obstacles pour accroître le bilinguisme de la communauté anglophone à l’extérieur du Québec, comme le souhaite le gouvernement fédéral. Malgré la popularité de l’immersion, le taux de bilinguisme français‑anglais de la population de langue maternelle anglaise pourrait y demeurer presque inchangé de 2016 à 2036, soit environ 7 %, selon Statistique Canada.

« On m’a déjà dit que je parlais avec un accent de marde. Et c’est quelque chose que les élèves disent d’eux-mêmes en immersion. Ils se dévalorisent », remarque Ahdithya Visweswaran.

Du côté des enseignants en français langue seconde, plusieurs finissent par se décourager faute d’appui et de ressources, et poursuivent leur carrière en anglais.

« Les enseignants vont être souvent jugés sur la qualité de leur français. On va aussi oublier, dès qu’ils entrent en poste, que leur apprentissage n’est pas terminé. Mais apprendre une langue, c’est une formation continue, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants », explique Mme Carr pour qui il est important que ce message se rende dans les écoles et les facultés d’éducation.

Sortir de sa zone de confort

Les élèves eux-mêmes ne doivent pas se décourager, insiste Ahdithya Visweswaran.

« Parler en français hors de l’école n’est pas évident, et même en classe, ce n’est pas bien vu par les autres élèves. On se sent en position de vulnérabilité, mais il faut se dire qu’on n’est pas le seul dans cette situation-là », rappelle-t-il. « Après les mauvais commentaires, je faisais encore plus d’efforts. J’écoutais des vidéos sur YouTube pour changer ma façon de parler, intégrer des petites choses pour me sentir plus authentique, je me suis impliqué dans la communauté francophone… »

L’étudiante de l’Université du Manitoba, Amy Spearman. Gracieuseté

Étudiante à l’Université du Manitoba après avoir fait toute sa scolarité en immersion, Amy Spearman fait aujourd’hui l’expérience de la difficulté pour un jeune anglophone de préserver son français.

« Avant, le français était ma langue académique et l’anglais ma langue sociale. J’ai un peu perdu ça à l’université, alors j’ai décidé de m’impliquer avec le Conseil jeunesse provincial du Manitoba. Ce n’est pas évident tout le temps, mais il faut se raisonner et ne pas se voir comme inférieur. »

Encourager les efforts

Aux francophones, Amy Spearman et Ahdithya Visweswaran demandent de faire preuve d’ouverture et de patience.

« Si quelqu’un veut vous parler en français et que vous passez directement à l’anglais, vous contribuez à l’insécurité linguistique. Si vous le comprenez, ne le corrigez pas si ce n’est pas dans un contexte éducatif », dit l’étudiant du Campus Saint-Jean pour qui il est également important d’inviter les jeunes de l’immersion aux activités en français.

« C’est une bonne occasion pour eux d’interagir, de s’amuser, de faire des activités et de voir la présence du français au Canada », acquiesce Wendy Carr.

Il est également important, dit-elle, d’élargir la définition de « francophone ». Une opinion qu’illustre Ahdithya Visweswaran.

« C’est la Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine (en vigueur depuis 2018) qui a validé mon identité francophone en reconnaissant aussi les gens dont le français n’est pas la langue maternelle. Je veux faire partie de cette communauté et ne pas m’y sentir comme un étranger. »

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