Le nombre de personnes connues en situation d’itinérance en Ontario pourrait atteindre près de 89 000 d’ici 2028-2029, selon les projections du Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario (BRF). Photo : Canva
Politique

Itinérance : du Nord à Ottawa, les régions francophones en première ligne d’une crise qui s’aggrave

Le nombre de personnes connues en situation d’itinérance en Ontario pourrait atteindre près de 89 000 d’ici 2028-2029, selon les projections du Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario (BRF). Photo : Canva

ONTARIO – Le Nord de l’Ontario et Ottawa figurent parmi les territoires affichant les taux d’itinérance les plus élevés de la province, selon un nouveau rapport du Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario (BRF). Une situation qui pourrait encore se détériorer : à l’échelle de la province, près de 89 000 personnes devraient être connues comme étant en situation d’itinérance d’ici 2028-2029, au moment où le nombre de ménages soutenus par les programmes provinciaux devrait diminuer. 

Le constat est particulièrement frappant dans le Nord. Sur les dix régions de gestion des services affichant les taux d’itinérance les plus élevés de l’Ontario en 2024-2025, quatre sont nord-ontariennes.

Le district de Cochrane arrive au premier rang provincial, avec 1097 personnes en situation d’itinérance pour 100 000 habitants, tandis que Nipissing se classe cinquième avec 804 personnes. Beaucoup moins francophones, Rainy River se classe au deuxième rang avec 834 personnes et Thunder Bay complète la présence du Nord dans ce palmarès avec 604.

Des données qui interpellent, même si le rapport ne fournit aucune donnée linguistique permettant de déterminer la proportion de francophones parmi les personnes en situation d’itinérance.

Le district de Cochrane affiche le taux d’itinérance le plus élevé de l’Ontario, avec 1097 personnes pour 100 000 habitants. Ottawa et Nipissing figurent également parmi les cinq territoires les plus touchés. Source : Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario

Ottawa également parmi les plus touchées

Autre important bassin francophone, Ottawa se retrouve elle aussi aux premières loges de la crise. Avec 9431 personnes connues en situation d’itinérance en 2024-2025, la capitale fédérale affiche le deuxième nombre le plus important de l’Ontario, derrière Toronto. Rapporté à sa population, Ottawa grimpe au quatrième rang provincial, avec 809 personnes pour 100 000 habitants.

Ces chiffres résonnent particulièrement en pleine campagne municipale. Le maire sortant Mark Sutcliffe, candidat à un deuxième mandat, promet d’ailleurs de mettre fin à l’itinérance chez les jeunes d’ici 2030 et de doubler le rythme de création de logements avec services de soutien, pour atteindre environ 110 unités par année. Il souhaite également loger, au cours des cinq prochaines années, les quelque 450 personnes actuellement en attente de ce type de logement.

Baisse du nombre de personnes en situation d’itinérance à Toronto

En chiffres absolus, Toronto demeure toutefois loin devant. Le BRF y recense 19 462 personnes ayant connu une situation d’itinérance en 2024-2025, plus du double d’Ottawa. London suit avec 4576 personnes, devant Windsor (4007) et Hamilton (3744). 

La Ville Reine se distingue néanmoins par une baisse de 8,2 % du nombre de personnes recensées depuis 2022-2023. Toronto et Niagara, où le recul atteint 7 %, sont les deux seules parmi les dix régions détaillées par le BRF à afficher une diminution sur cette période. 

Évolution du nombre de personnes figurant sur les listes nominatives des principales régions de gestion des services de l’Ontario entre 2022-2023 et 2024-2025. Source : Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario

L’itinérance ne fait cependant pas, à ce stade, l’objet d’un engagement électoral aussi spécifique dans la campagne de la mairesse sortante Olivia Chow que dans celle de son homologue ottavien. 

Candidate à sa réélection, Mme Chow met davantage de l’avant le logement et l’abordabilité. Son administration met néanmoins de l’avant son bilan en matière d’itinérance : plus de 4400 personnes ont quitté la rue pour intégrer un refuge ou un logement en 2025, et la Ville vise 5000 passages des refuges vers un logement stable en 2026. 

Près de 89 000 personnes d’ici 2029

À l’échelle provinciale, la population connue en situation d’itinérance est passée de 62 252 personnes en 2022-2023 à environ 76 741 en 2025-2026, une hausse de 23,3 %. Le BRF prévoit qu’elle atteindra 88 859 personnes en 2028-2029, soit encore 12 118 personnes supplémentaires en trois ans.

Ces données ne représentent qu’une partie du phénomène. Les listes nominatives municipales ne comptabilisent notamment pas toute l’itinérance « cachée » ni les personnes qui n’ont pas consenti à y figurer. Le nombre réel pourrait donc être supérieur.

 Les données jusqu’en 2024-2025 proviennent des listes nominatives municipales; à partir de 2025-2026, le BRF établit ses propres estimations et projections. Source : Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario

Des loyers qui augmentent plus vite que les revenus

Le BRF pointe notamment la détérioration de l’abordabilité du logement : entre 2022-2023 et 2025-2026, le loyer médian du marché a augmenté de 19,3 %, contre 14,1 % pour le revenu des ménages à revenu faible ou modeste. Une croissance démographique de 6,2 % et l’arrivée de demandeurs d’asile ont également accru la pression sur les réseaux d’hébergement d’urgence de plusieurs grands centres urbains.

Le BRF prévoit néanmoins un ralentissement de la croissance de l’itinérance au cours des trois prochaines années, notamment parce que les revenus de ces ménages devraient progresser de 9 %, contre 7,3 % pour les loyers.

Moins de ménages soutenus

Mais, cette amélioration attendue de l’abordabilité pourrait toutefois être en partie contrebalancée par une diminution du nombre de ménages soutenus par les programmes provinciaux. Le nombre de ménages bénéficiaires devrait passer de 204 876 en 2025-2026 à 187 205 en 2028-2029, une baisse de 8,6 %.

Après une forte progression en 2023-2024, le nombre de ménages bénéficiant des programmes provinciaux s’inscrit dans une tendance à la baisse. Les dernières années correspondent aux projections du BRF. Source : Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario

Les dépenses provinciales, quant à elles, doivent atteindre 948 millions de dollars en 2026-2027, avant de retomber à 708 millions dès 2027-2028. Cette diminution d’environ 240 millions s’explique principalement par l’arrivée à échéance de financements à durée déterminée. Les programmes de base demeureront à 708 millions jusqu’en 2028-2029, soit une diminution en valeur réelle une fois l’inflation prise en compte.

Après plusieurs années marquées par des financements temporaires, les projections montrent également l’écart entre les dépenses affichées en dollars courants et leur valeur réelle une fois l’inflation prise en compte. Source : Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario

L’opposition presse Ford d’agir

Les conclusions ont rapidement fait réagir l’opposition. Les libéraux dénoncent une « coupe budgétaire d’un quart de milliard de dollars », tandis que le NPD accuse le gouvernement Ford de laisser la crise s’aggraver.

Pour Catherine McKenney, députée d’Ottawa-Centre et porte-parole néo-démocrate en matière de logement, les projections démontrent l’urgence d’agir. Son rôle de porte-parole au logement est également confirmé par le NPD ontarien.

« La crise s’aggrave. Les Ontariens le voient tous les jours et davantage de ménages risquent de basculer dans l’itinérance à chaque instant où le gouvernement Ford attend avant d’agir », dénonce-t-elle.

L’ancienne conseillère municipale d’Ottawa réclame davantage de logements et de services de soutien ainsi que des mesures permettant aux personnes vulnérables de conserver leur logement. Le NPD propose notamment Homes Ontario et la construction de logements abordables et avec services de soutien.

Du côté libéral, le député de Kingston et les Îles Ted Hsu, à l’origine de la demande de mise à jour du rapport du BRF, dénonce lui aussi le décalage entre la progression de l’itinérance et le financement provincial.

« Le message est simple : la province dépense moins alors que de plus en plus de personnes se retrouvent sans abri. Ces chiffres ne tiennent pas la route. Ce gouvernement ne maîtrise pas la situation », réagit-il.

Son collègue Adil Shamji, porte-parole libéral en matière de logement, estime de son côté qu’« on ne peut pas mettre fin à l’itinérance sans s’attaquer à la crise du logement qui l’alimente ».

Le gouvernement ontarien n’avait pas publiquement réagi aux conclusions du rapport au moment d’écrire ces lignes.