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Jean Johnson, une voix pour la francophonie canadienne

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

EDMONTON – Le 8 juin prochain, le Franco-Albertain Jean Johnson rempilera pour un second mandat à la tête de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada. En marge du Symposium sur le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles, ONFR+ a rencontré ce personnage de la francophonie canadienne qui se décrit lui-même comme un révolté.

« Cette semaine, on a appris que vous seriez réélu par acclamation, pour deux ans, à la tête de la FCFA. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je prends ça comme étant la confirmation que les gens sont satisfaits du travail que fait la FCFA depuis deux ans. Pour moi, ces deux dernières années ont été un apprentissage. J’ai beau avoir des opinions sur tout, je me suis vraiment mis en position d’écoute. J’ai beaucoup discuté et me suis connecté avec les gens.

N’est-ce pas mauvais signe pour la FCFA qu’il n’y ait pas d’élection ?

Peut-être… (Il réfléchit) Mais je le vois différemment. Les gens ont peut-être pensé au défi de se présenter contre moi. Je sais que certaines personnes ont tâté le terrain… Cela dit, j’aime les concours et ça ne m’aurait pas dérangé, car je trouve ça motivant. Ça permet de discuter des vraies choses.

Vous aviez hérité du poste de président au moment où la FCFA était divisée, notamment à cause la nomination avortée de Madeleine Meilleur au poste de commissaire aux langues officielles. Les élections que vous aviez gagnées en 2017 avaient été très serrées. Est-ce que vous avez aujourd’hui l’impression que la fédération est réconciliée ?

C’est sûr que les élections ont été difficiles, mais après, les gens se sont ralliés, notamment sur le dossier du Plan d’action pour les langues officielles. On s’est mobilisé pour apporter des changements, on a bâti une solidarité, même s’il y aura toujours des défis. Que les gens questionnent nos réflexions et nos actions, c’est sain et essentiel.

Vous vous étiez positionné comme un homme d’action. Avez-vous eu le sentiment d’avoir réussi à faire bouger les choses ?

Je pense que la réputation de la FCFA sur la colline parlementaire est aujourd’hui complètement différente de ce qu’elle était il y a deux ans. Quand j’étais président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) et que j’allais sur la colline parlementaire, je trouvais gênant qu’on me demande où était la FCFA. La FCFA avait perdu de vue son action politique. Elle avait développé d’excellentes relations avec les fonctionnaires, mais ils sont les défenseurs du statu quo. Si tu veux apporter des changements aux politiques publiques, ce n’est pas là qu’il faut aller cogner. C’est avec les élus qu’il faut avoir les conversations. C’est ce qu’on a fait depuis deux ans. Cela dit, je suis conscient qu’il reste encore beaucoup de travail à faire.

Le premier ministre Justin Trudeau, avec le président de la FCFA, Jean Johnson (au centre de la photo) et le directeur général de l’organisme, Alain Dupuis (à gauche). Source : Twitter PMCanadien

Vous vous êtes notamment fait remarquer en début d’année 2018 par un ultimatum lancé au gouvernement quant au Plan d’action pour les langues officielles. En coulisses, cela a fait grincer des dents. Rétrospectivement, est-ce que vous pensez que c’était la bonne méthode ?

Je pense qu’on n’a pas été aussi brutal que les médias l’ont raconté. Dans mon esprit, on invitait seulement le gouvernement à prendre ses responsabilités et à poursuivre la conversation.

Avez-vous été content de ce que vous avez obtenu, sachant que vous demandiez 575 millions de dollars supplémentaires pour les francophones dans le Plan d’action et que finalement, le gouvernement a annoncé une hausse de 500 millions pour toutes les communautés de langue officielle en situation minoritaire ?

Sans dévoiler tous les détails, si on regardait ce qui nous était offert au départ et là où on est allé, c’est la nuit et le jour. Et je dis que c’est un succès fulgurant dont on doit être fier. Tout le réseau de la FCFA s’est mobilisé pour l’obtenir et c’est ce qui a fait la différence.

Avez-vous eu des déceptions lors de ce premier mandat ?

C’est sûr qu’au niveau de la modernisation de la Loi sur les langues officielles, on aurait aimé que ça avance plus vite. Il y a toujours un sentiment d’impatience, mais j’ai confiance.

Le président de la FCFA, Jean Johnson (à gauche) devant le comité permanent des langues officielles. Archives ONFR+

Vous avez récemment annoncé avec le gouvernement du Québec un Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes en 2020. Qu’est-ce que vous en espérez ?

Ça fait plusieurs années qu’on travaille là-dessus. Je sais que le premier ministre, François Legault, regarde comment il va revoir les investissements du Québec dans les communautés. Nous, on voudrait regarder de façon plus large notre relation, être dans un mode de dialogue continu avec la société civile québécoise, que les médias québécois parlent de nos communautés, pour pouvoir faire des choses ensemble.


« On aimerait que les médias québécois parlent de nos communautés »


L’optique de ce sommet, c’est de renforcer les liens de la francophonie canadienne. Ça va être un travail de longue haleine, car les gens ne nous connaissent pas. Pourtant, beaucoup de Québécois sont venus s’installer dans nos communautés…

On sait que la relation entre le Québec et les communautés francophones en situation minoritaire n’a pas toujours été facile. Pensez-vous que l’avenir des communautés passe par ce rapprochement avec le Québec ?

J’avoue que j’ai certaines inquiétudes, car pendant qu’on prépare ce somment, le gouvernement du Québec prépare un projet de loi qui va avoir une incidence sur la gestion par les communautés anglo-québécoises de leurs écoles. Ça nous met en conflit, car si on menace la capacité de gérer les écoles anglophones au Québec, c’est une menace pour toutes nos écoles francophones au Canada. On ne peut pas aller là.

Alors, est-ce que le rapprochement est possible, sachant que parfois le Québec est intervenu devant les tribunaux contre les communautés francophones en situation minoritaire ?

On n’est pas là pour être des adversaires, on est là pour collaborer et rassembler la francophonie canadienne, mais pas au détriment de la communauté anglophone du Québec. Il faut expliquer au gouvernement du Québec qu’il doit protéger les acquis des anglophones. Nos réalités sont différentes. Pour nous, le fondement, c’est la protection et la pérennité de la langue française partout au pays. Pour eux, c’est davantage basé sur les services. Mais il n’empêche que nous avons des points en commun.

La ministre québécoise Sonia LeBel entourée du directeur général de la FCFA (à gauche) et du président de la FCFA, Jean Johnson (à droite). Source : Twitter

Vous avez travaillé à positionner la FCFA dans le monde politique, mais elle reste peu connue du grand public. Ne faudrait-il pas que l’organisme soit connu de tous les francophones ?

Le succès de la FCFA, c’est que nos membres, les organismes porte-paroles, de développement économique, des arts et de la culture, dans chaque province et chaque région, soient connus et reconnus. Si c’est le cas, alors on réussit notre mission. La FCFA n’a pas besoin d’une reconnaissance au niveau de la francophonie canadienne, mais au niveau politique, car ça bénéficie aux gens sur le terrain.

Parlons de votre prochain mandat. Quels objectifs vous donnez-vous pour les prochains deux ans ?

Il y a plusieurs gros projets. D’une part, il y a une élection qui s’en vient et nous devrons être très présents. On veut trouver un minimum de 50 champions, des candidats à travers toutes les circonscriptions, issus de tous les partis, pour appuyer et s’engager pour la modernisation de la Loi sur les langues officielles.

On veut aussi mettre de la pression pour que cette modernisation ait lieu dans la première année de mandat du prochain gouvernement. Ça ne va pas être facile, mais il faut le faire.   


« Si ce sont les francophones qui parlent à d’autres francophones, on ne va nulle part »


Enfin, on se donne pour objectif que les médias de la majorité parlent de nous et de l’importance de la langue française à travers le pays. On doit parler avec la société civile majoritaire. Je ne sais pas encore comment on va y parvenir, mais je sais qu’on doit le faire et arrêter d’avoir peur. Il faut s’ouvrir à nos voisins pour leur faire comprendre ce qu’on apporte pour le Canada.

Le fait de mettre beaucoup d’emphase sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles ne risque-t-il pas de nuire à d’autres dossiers ? 

On ne néglige rien et c’est pour ça que j’ajoute d’autres dossiers. Je veux également qu’on réfléchisse à la structure de gouvernance de la FCFA.

En tant que Franco-Albertain, comment interprétez-vous les résultats d’un récent sondage qui place votre province comme étant la moins favorable au bilinguisme ?

L’Alberta a cette réputation depuis longtemps, mais quand j’ai été président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (AFCA), j’ai vu que la réalité est bien différente. Jamais, je ne me suis fait reprocher d’être un francophone, quel que soit le poste que j’ai occupé ou mes actions.

C’est sûr qu’étant adolescent, on m’a déjà dit « Speak white, this is Alberta ! ». Mais je n’avais aucune idée d’où venait cette référence et ça a plutôt eu l’effet de créer un éveil. J’ai alors compris qu’on voulait m’enlever le droit de parler ma langue. Ça a éveillé le petit révolté en moi !

Jean Johnson (au centre) avec le commissaire aux langues officielles du Canada (à droite), Raymond Théberge. Crédit image : Stéphane Bédard

Comment c’était, justement, de grandir comme jeune francophone en Alberta ?

J’ai commencé l’école dans les années 50 où il était défendu d’enseigner le français. Dans mon petit village de Donnelly, il n’y avait pourtant pas d’Anglais. C’était homogène francophone, mais on devait parler en anglais ! On a eu de la chance, car on était protégé par les religieuses.


« Les religieuses nous enseignaient en français, allant à l’encontre des directives du gouvernement »


On s’est donc renfermé sur nous-mêmes : en communauté, tout se passait en français, et sur la place publique, c’était tout en anglais.

Et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous impliquer dans la francophonie ?

Il y a eu ce monsieur, qui m’a dit « Speak white ! », mais ce sont aussi les amis qui m’ont entraîné, en me disant de participer à des activités comme bénévole.

Dans votre carrière, vous avez aussi été conseiller municipal. Qu’est-ce que cela vous a appris ?

J’ai découvert que j’aimais faire une différence sur les politiques publiques. J’ai aussi compris l’importance des relations humaines et d’avoir une bonne approche quand on veut faire changer les choses.

N’avez-vous jamais pensé à poursuivre une carrière politique au niveau provincial ou fédéral ?

J’ai brigué l’investiture libérale provinciale, en 1993, car j’adhérais à la vision de l’ancien maire d’Edmonton, Laurence Decore. Je n’ai pas gagné l’investiture, mais ça m’a permis de réaliser que ce n’était pas fait pour moi. Faire du porte-à-porte toute la semaine, loin de sa famille, c’est épuisant et frustrant. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui le font. Mais dans ma vie, ma famille est trop centrale et finalement, je n’ai jamais regretté. Je suis beaucoup plus proche de mes valeurs en m’investissant dans ma communauté francophone.

Vous avez dit être quelqu’un de révolté. Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui dans la francophonie ?

Il n’y a rien qui me révolte vraiment, mais ce qui me déçoit, c’est à quel point on ne réalise pas la richesse que nous avons comme francophone. On prend pour acquis notre fait français et on n’en est pas assez conscient. Quand je regarde le Québec, par exemple, je pense que les Québécois ne se rendent pas compte qu’ils s’anglicisent beaucoup aux dépens de leur langue. C’est bien de vouloir devenir bilingue, mais ne vends pas ton âme pour devenir anglophone ! Maintiens ton identité francophone et ces valeurs-là. Et c’est pour ça que je pense qu’il est important que les francophones en milieu minoritaire se rapprochent des Québécois pour valoriser la langue française. » 


LES DATES-CLÉS DE JEAN JOHNSON :

1948 : Naissance à McLennan, en Alberta

1980 : Conseiller municipal de McLennan

1988 : Membre fondateur d’une association de formation à distance en Alberta

1989 : Directeur des services d’éducation permanente au Campus St-Jean

2005 : Président de l’Association canadienne-française de l’Alberta

2013 : Directeur général du Quartier francophone d’Edmonton

2017 : Président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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