Guidée par l’intuition et la liberté, Joëlle Roy navigue entre les formes : musique, conte et performance. Crédit photo : Jill Lefaive
Rencontres

Joëlle Roy : du Témiscamingue à la Huronie, libre et ancrée dans sa langue

Guidée par l’intuition et la liberté, Joëlle Roy navigue entre les formes : musique, conte et performance. Crédit photo : Jill Lefaive

OTTAWA – Chanteuse, multi-instrumentiste, conteuse et clown, Joëlle Roy explore une création ancrée dans son identité franco-ontarienne et son territoire. Originaire du Témiscamingue dans le Nord de l’Ontario et établie en Huronie, elle affirme que créer en français n’est pas un choix, mais une évidence.

«  Dans votre récente chanson Le blues du Nord, il y a de la mélancolie, mais aussi de la joie. Qu’est-ce qu’elle raconte? Votre terre d’origine?

Vous êtes le deuxième à l’interpréter de cette façon-là. Je pense que ça vient du fait que je n’habite plus au Témiscamingue. Depuis l’automne dernier, je savais que j’allais aller à Sudbury pour La Nuit sur l’étang.

C’était comme une envie de réaffirmer mon appartenance au Nord, en le décrivant avec ses longs hivers, sa solitude, mais aussi sa plénitude.

C’est loin… et en même temps, quand on y est, la paix est plus profonde justement parce qu’on est un peu à l’écart de tout.

Ma chanson Le blues du Nord fait partie d’un album qui s’intitule Dans mes bras, qui sortira en septembre. En ce moment, on est en studio. Là-bas, on peut multiplier les pistes, ajouter des couches… mais ensuite, il faut réussir à recréer ça sur scène, à deux ou trois personnes.

C’est un défi, mais aussi quelque chose de très intéressant. Parce qu’au fond, une bonne chanson devrait pouvoir se tenir avec un ou deux instruments, si elle est solide.

Joëlle Roy a ouvert La Nuit sur l’étang le 21 mars 2026 avec « Viens nous voir » du groupe CANO. Crédit photo : Joël Ducharme.

La Huronie, c’est vraiment le travail qui m’a amenée ici. Techniquement, on est au milieu de la province, mais par rapport à Toronto, on reste dans le Nord. On est toujours le Nord de quelque chose, finalement.

Mais la Huronie, comme c’est un peu une péninsule, on ne passe pas par ici : il faut venir ici. Ça crée une forme d’isolement qui rappelle celui du Nord.

Je m’y retrouve, quelque part. Penetanguishene, c’est un village au bord de l’eau, en pente, et c’est la même chose pour Haileybury, mon village d’origine sur le lac Témiscamingue.
C’est comme si, dans mon inconscient, j’étais un peu au même endroit, ou dans une sorte de copie de chez moi.

Vous dites souvent que « mon cœur s’exprime en français ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous?

On me demande souvent pourquoi j’ai choisi d’écrire en français. Mais ce n’est pas un choix. C’est qui je suis.

Si je créais en anglais, là, ce serait une décision, un choix réfléchi pour rejoindre un certain marché. Mais créer, pour moi, c’est une extension de ce que je suis profondément.

C’est pour ça que je dis que mon cœur s’exprime en français. C’est un peu comme… je n’ai pas choisi d’être une femme.

Entre musique, conte et performance, Joëlle Roy souhaite créer un spectacle où se croisent genres, instruments et son clown, Biscuit. Crédit photo : Jill Lefaive

Mais en tant qu’artiste, il y a tout de même un travail de positionnement?

C’est vraiment l’expression qui prime. En Ontario français, plusieurs instances de diffusion, de marketing et de vente de spectacles fonctionnent en anglais et en français. Et avec l’anglicisation, les instances francophones deviennent, par la force des choses, des instances de francisation.

Comme artiste, ça amène une réflexion : est-ce que je deviens une sorte de machine de francisation, ou est-ce que je reste une artiste francophone qui travaille avec ces structures qui ont évolué avec le temps et la réalité linguistique en Ontario?

C’est là que ça devient plus délicat. Si une agence veut présenter mon travail comme un outil de francisation, je n’ai aucun problème avec ça. Si ça peut aider, j’en suis enchantée. Mais de là à m’asseoir pour créer dans le but d’aider à apprendre le français, ce n’est pas ma démarche.

Être artiste francophone en Ontario, dans la dernière décennie, est devenu plus complexe. On voit d’ailleurs de plus en plus d’artistes franco-ontariens travailler dans les deux langues, et je comprends très bien leur choix.

Mais moi, je n’ai pas envie de limiter ma création en me demandant si le français est assez accessible ou non. Pour moi, on écrit en français ou on n’écrit pas en français.

Votre doctorat en études francophones vous a apporté quoi?

J’ai fait ce doctorat à l’Université de Louisiane à Lafayette. On y étudie les francophonies hors de France.

Pour moi, comme Franco-Ontarienne, c’était fascinant d’étudier la littérature, mais surtout des réalités très diverses : l’océan Indien, la Belgique, l’Acadie… Des francophonies qui, à un moment donné, ont quitté la France, ont pris leur envol et ont développé leur propre identité. Certaines rapidement, d’autres plus lentement.

J’aime ainsi dire que j’ai fait un doctorat en identité.

Et souvent, on me demande pourquoi je ne suis pas devenue professeure, comme si j’avais raté quelque chose. Mais moi, j’ai l’impression d’avoir toujours travaillé dans mon domaine. En Ontario français, tout ce qu’on fait en français devient identitaire.

Et tout ce que j’ai appris m’a servi dans mon travail au sein de la francophonie ontarienne.

Joëlle Roy revendique une liberté totale en création : « L’idée surgit, puis on la suit là où elle s’épanouit le mieux. » Crédit photo : Nathalie Nadon

Vous n’êtes pas devenue professeure, mais clown.

(Rires) C’est ma découverte des dernières années. J’ai beaucoup travaillé le conte et le clown. Au départ, j’étais curieuse, parce que le clown est vraiment dans le moment présent. Il doit réagir, être pleinement là. Je voulais voir si j’avais encore cette capacité.

Après quelques stages, mon clown a pris forme, il a sa propre identité. Et c’est assez fréquent, en fait, d’avoir un personnage en soi qui, à l’occasion, se manifeste et fait des commentaires.

J’ai bien l’intention de l’intégrer à mes spectacles dans les prochaines années. Mon clown, Biscuit, est vraiment intéressant. Il dit des choses fortes, parce que le clown est au premier niveau, sans filtre.

C’est quelque chose que je veux continuer à explorer sur scène.

Vous êtes aussi directrice générale du Festival du Loup. Ce festival doit-il aussi se réinventer?

Absolument. Depuis la pandémie, la démographie a changé. Avant, le Festival du Loup attirait beaucoup de francophones qui venaient retrouver une francophonie plus active, plus présente, qu’ils avaient connue auparavant.

Aujourd’hui, le public est beaucoup plus francophile, plus familial. Les gens restent davantage sur place, passent la soirée. Il faut donc s’adapter, trouver de nouvelles façons de maintenir cette expérience. Et ça se fait : on a une excellente coordonnatrice qui développe différentes approches.

Le rôle principal du Festival du Loup, c’est d’associer la francophonie au plaisir. Parce qu’ici, les luttes francophones ont été très dures – notamment pour les écoles – et cela a parfois laissé l’image d’une communauté en revendication constante.

Joëlle Roy prépare son cinquième album, Dans mes bras, qui sortira en septembre. Crédit photo : Joël Ducharme

Le festival a contribué à changer ce regard. Aujourd’hui, on voit beaucoup de familles bilingues, d’anglophones et de francophiles qui veulent y participer.

Le défi, maintenant, c’est de maintenir cet élan tout en gardant le français au cœur de l’événement. C’est possible, mais c’est une ligne fine, délicate à maintenir.

Qu’en est-il de l’héritage autochtone en Huronie?

Concernant les communautés autochtones dans la région, notamment autour de l’île aux Chrétiens, je ne pourrais pas vraiment me prononcer. Les liens ne sont pas évidents, chacun évolue un peu de son côté.

Par contre, il y a un réel éveil du côté des Métis. Depuis une dizaine d’années, les gens sont de plus en plus fiers de s’identifier comme Métis, et les activités liées à cette culture se multiplient.

Dans notre communauté francophone du nord de Simcoe, une grande partie de la francophonie est d’origine métisse. C’est donc un aspect qu’on cherche à valoriser, notamment à travers le festival.

Depuis plus de 20 ans, il y a un kiosque où l’on enseigne la langue michif, la langue des Métis. Et depuis quelques années, la place de la culture métisse est encore plus visible. »


2009 : Doctorat en Études francophones à l’Université de la Louisiane à Lafayette

2023 : Résidence d’écriture de contes à la Maison Louis Fréchette de Lévis

2024 : Apparition de mon clown Biscuit

2025 : Ambassadrice du mois du patrimoine (Réseau du patrimoine franco-ontarien)