La drave et l’entrepreneuriat franco-ontarien : l’exemple des Goulard
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
Selon un vieil adage, les gens apparentés ne devraient jamais travailler ensemble. Pourtant, l’histoire des Dubreuil et des Goulard démontre plutôt qu’on peut grandir dans une famille comme on peut évoluer dans une entreprise familiale, où les attentes, les comportements et les valeurs sont transmis implicitement et progressivement.
En tant qu’historien consultant, j’ai eu le privilège d’écrire l’histoire de deux entreprises familiales franco-ontariennes œuvrant dans le secteur forestier : les Dubreuil dans l’Algoma-Nord (Prise de parole, 2018) et les Goulard dans le Nipissing-Ouest (Prise de parole, 2026).
Mon plus récent livre discute des hauts et des bas de la récolte forestière dans le Nipissing-Ouest, de l’arrivée des Goulard en Ontario en 1907 jusqu’à nos jours. La Goulard Lumber (1962) Limited est une structure fascinante. Après avoir vécu le décès de trois fils et d’un gendre dans les années 1950, le patriarche Hector Goulard (1895-1968) a transmis la compagnie aux trois enfants qui lui restaient. Les deux fils ont à leur tour établi des fiducies, détenant chacune un droit de vote et des actions pour leurs enfants (âgés de 0 à 15 ans, en 1962). Soixante-quatre ans plus tard, c’est toujours cette structure qui permet à la troisième génération de gérer l’entreprise.
Comme adolescents et jeunes adultes, les petits-fils d’Hector ont bénéficié d’une expérience de travail et d’un apprentissage des valeurs auprès de leur grand-père. Depuis la décennie 1920, les Goulard privilégient la récolte de pin blanc sur les parterres des bassins versants des rivières Sturgeon et Temagami. Dans les années 1960, le transport de billots par camion a commencé, mais les chemins forestiers ne sont pas encore suffisamment développés et, surtout, l’acheminement des billes sur les rivières, pendant les crues du début du printemps, continue d’être un moyen efficace pour transporter les spécimens au moulin des Goulard, situé à trois kilomètres au nord de Sturgeon Falls.

De la fin d’avril à la fin de juin, des dizaines d’hommes se chargent d’y acheminer 30 000 billes (North Bay Nugget, 20 mai 1969, p. 18). La coordination de la drave nécessite l’expertise d’hommes d’expérience, qui connaissent les courbes des rivières et les étangs, qui peuvent être transformés temporairement en lac, à l’aide d’un barrage. Une fois la digue dynamitée, la force de l’eau transporte les billes et les pilotes les aide à éviter les embâcles. Les jeunes hommes anticipent la levée des cours universitaires pour la camaraderie et la bravoure qui les attend : on tombe à l’eau après avoir sauté en courant d’un billot au prochain; on se fait heurter au crâne par une bille rogue; on se trouve souvent « chanceux » lorsqu’on échappe de justesse la mort.
Si certains récits ressemblent à de la bravade, les cousins masculins des fratries Goulard et Tremblay y voient un rite de passage, où ils ont appris des leçons de la vie, des attentes et des valeurs d’une entreprise « familiariste », celle qui manifeste un souci pour le bien-être de tous ses employés, comme s’ils étaient des membres de la parenté élargie. La dernière drave sur la rivière Sturgeon a eu lieu au printemps 1974, mais les souvenirs et les valeurs qu’elle a inculqués ont fourni beaucoup de « compétences comportementales » (soft skills) aux participants de cette troisième génération, qui ont
excellé en éducation, dans les arts et en affaires. À chaque rencontre, je suis épaté par la capacité des Goulard et des Tremblay à travailler avec doigté dans leur entreprise familiale, avec intelligence dans leur métier, puis avec empathie pour leurs employés. La drave et la scierie ont été d’excellentes écoles de formation humaine et technique pour ceux qui ont eu l’occasion de les fréquenter dans leur jeunesse.
Dans mon travail d’historien de l’oralité, j’ai parfois été irrité par des témoins, j’ai parfois été inspiré. J’aurais aimé être un Goulard. Je me compte chanceux d’avoir pu les côtoyer et mettre en mots leur histoire.
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.