La recherche en français gagne du terrain à Ottawa
OTTAWA — Le Collège des chaires de recherche sur le monde francophone (CCRMF) prend du galon. Réunis lundi soir à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, dirigeants et universitaires ont officialisé l’arrivée de quatre nouvelles chaires, le renouvellement de deux mandats et la création d’une première chaire associée avec l’Université Saint-Paul.
L’alliance entre l’Université d’Ottawa et l’Université Saint-Paul concrétise un rapprochement stratégique pour les deux établissements de la capitale.
Soutenu financièrement par le vice-rectorat à la recherche et à l’innovation de l’Université d’Ottawa, le CCRMF chapeaute désormais 11 chaires vouées à l’étude des réalités francophones aux échelles locale, canadienne et internationale.
Chaque titulaire hérite d’un premier mandat de cinq ans, renouvelable une fois. Derrière ce déploiement, l’ambition reste claire : propulser la publication scientifique en français et faire contrepoids à l’omniprésence de l’anglais dans les réseaux de recherche mondiaux.
Un réseau interdisciplinaire taillé pour la francophonie
Les 11 chaires du Collège touchent désormais à presque tous les terrains de recherche : des sciences sociales à la santé, de l’éducation à la gestion, en passant par la littérature et la science politique.
« On a des chaires qui se consacrent à l’étude de la francophonie ontarienne, de la francophonie canadienne et de la francophonie internationale », explique Sylvie Grosjean, directrice du CCRMF.
« Ce qui nous caractérise, c’est vraiment l’interdisciplinarité et la diversité. On aborde des sujets aussi variés que l’éducation, le patrimoine culturel, l’immigration, la santé ou encore la gestion. »
Dans les faits, la chaire confiée à Joël Thibeault (Faculté d’éducation) s’attaquera à l’enseignement du français en contexte ontarien, québécois et saskatchewanais. Stéphanie Gaudet (Faculté des sciences sociales) analysera de son côté l’engagement démocratique de la jeunesse francophone.
Quant à Jonathan Paquette, il poursuit ses travaux sur les politiques du patrimoine culturel, tandis que Sylvie Grosjean conserve son cap sur le numérique et la santé en milieu francophone.
« Quand on est francophone et qu’on aborde des sujets comme l’impact des technologies, on a un regard spécifique qui est propre à la francophonie. C’est essentiel pour éviter une forme d’hégémonie ou d’homogénéisation de la recherche. On a besoin de cette diversité-là. »
Elle souligne également que le Collège se veut un laboratoire d’idées connecté avec le milieu : « On se veut ce laboratoire d’idées dont peuvent se saisir les décideurs politiques, les organisations communautaires ou les citoyens pour défendre parfois des intérêts, pour soulever des enjeux de société et réfléchir avec la communauté. »

Étudier le rôle actif des nouveaux arrivants
Parmi les initiatives présentées figure la première chaire associée accordée à l’Université Saint-Paul, confiée à la professeure de philosophie Sophie Cloutier.
« Il s’agira de la première chaire de recherche sur le monde francophone de notre université à être associée au Collège des chaires de l’Université d’Ottawa. Cette première chaire témoigne de notre engagement en faveur de la collaboration, du dialogue interinstitutionnel et du renforcement de la visibilité et de l’impact de la recherche francophone », se réjouit le recteur de l’Université Saint-Paul, Louis Patrick Leroux.
Intitulée Chaire de recherche sur la pluralité et l’hospitalité dans le monde francophone, elle s’intéressera aux dynamiques d’intégration, d’accueil et d’engagement citoyen.
Alors que le débat public porte souvent sur les pressions exercées par l’immigration, la chercheuse souhaite analyser le rôle actif que jouent les personnes immigrantes une fois installées.
« On accuse beaucoup les immigrants d’être la cause de plusieurs de nos maux, comme la crise du logement. L’un des objectifs de ma chaire sera de documenter l’engagement social des nouveaux arrivants », explique Sophie Cloutier.
Ce rapprochement interinstitutionnel représente également un levier majeur pour le déploiement de ses travaux sur le terrain. Sur la visibilité offerte par ce rapprochement : « Évidemment, ça donne une visibilité aussi aux recherches que j’entends mener. Ça va probablement me permettre de faciliter les rencontres avec les organismes communautaires. »
Elle souligne par ailleurs la pertinence de cette alliance locale entre les deux établissements de la capitale : « Je suis absolument ravie et honorée de pouvoir me joindre à cette structure. On est toutes les deux universités dans la même région, très proches, donc c’est bien de sentir qu’on peut collaborer de manière étroite. »
L’Afrique francophone au cœur de la recherche
Le continent africain occupe une place centrale dans les orientations stratégiques du Collège, incarné notamment par la chaire de Kasereka Kavwahirehi sur la culture des jeunes et l’imagination du futur en Afrique francophone, par le renouvellement de la chaire de Marie-Eve Desrosiers sur les mouvements politiques africains, ainsi que par la Chaire Senghor en gouvernance humaniste des projets attribuée au professeur Lavagnon Ika.
« L’essentiel des outils qu’on utilise en matière de gestion des grands projets est d’inspiration anglo-saxonne, et la culture francophone n’est pas suffisamment représentée », déplore Lavagnon Ika.
« On pense très souvent qu’un logiciel ou un algorithme d’intelligence artificielle peut nous aider à faire la différence dans nos projets. Or, ces outils ne suffisent pas toujours. Aux questions comme « Qu’est-ce qu’on veut construire? », « Quelle société veut-on devenir? », on ne peut pas répondre sans prendre en compte la gouvernance relationnelle. Il faut rendre la gouvernance plus humaine, plus inclusive et plus humaniste. »
En s’appuyant sur la pensée du poète et homme d’État sénégalais Léopold Sédar Senghor, le professeur Ika prône un rapprochement direct entre les chercheurs d’ici et le continent.
« Ce que Senghor propose, c’est qu’il faut d’abord qu’on soit enraciné dans sa propre culture pour s’ouvrir vers l’autre. C’est une fois avec l’enracinement et l’ouverture qu’on peut être prêt à dialoguer avec autrui et faire une synthèse. On a la possibilité d’accueillir des chercheurs africains à l’Université d’Ottawa et de créer de véritables passerelles à travers le Réseau international des Chaires Senghor », poursuit-il.
Le défi de la découvrabilité et le rendez-vous de 2028
Cette ouverture vers l’Afrique s’inscrit également dans un enjeu de découvrabilité des contenus scientifiques francophones sur Internet, alors que l’Afrique constitue le premier réservoir démographique de la francophonie.
« Comme l’a récemment rappelé Louise Mushikiwabo (Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, ndlr) seulement 3,5 % du contenu sur internet est francophone, alors que la francophonie compte plus de 320 millions de personnes et que l’anglais représente 24 % », rappelle Lavagnon Ika.
« L’Afrique regorge de francophones. On a tout intérêt à aider ces francophones à prendre leur place dans l’univers mondial et à contribuer au développement de contenus francophones sur Internet. »
Ces développements scientifiques surviennent à un moment stratégique pour la capitale fédérale, qui s’apprête à accueillir le Sommet de la Francophonie internationale en 2028 et dans laquelle l’Université d’Ottawa souhaite jouer un rôle clé.
« Ça va être un carrefour de rencontres et d’échanges, une occasion de tisser des réseaux, de les développer, de partager cette fierté francophone et de faire avancer la découvrabilité en français », anticipe le professeur Ika Lavagnon.