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La recherche en santé en français menacée

Crédit image: Pixabay

[DOSSIER]

OTTAWA – Une seule demande pour de la recherche en santé en français sera financée par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) en 2018, dans le cadre de leurs programmes de subventions Fondation et Projet. Un phénomène qui n’a rien de nouveau, mais qui inquiète.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«C’est une situation de plus en plus alarmante! Si ça continue comme ça, dans cinq ans, il n’y aura plus de projets de recherche en santé en français au Canada», commente Éric Chevaucherie, gestionnaire de recherche au sein de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC).

Le 13 août dernier, la ministre de la Santé, Ginette Petitpas Taylor annonçait un investissement de 378 millions de dollars pour 405 projets de recherche en santé dans tout le Canada. Sur ces 405 projets, une seule demande en français sera financée.


«On constate qu’année après année, le nombre de demandes en français ne cesse de diminuer» – Éric Chevaucherie, ACUFC


Sur l’ensemble des projets déposés en 2018, on compte 38 demandes en français en cumulant les programmes Fondation et Projet. Depuis trois ans, la baisse est de 46 %. En 2016, 70 demandes avaient été formulées en français. En 2017, le montant était passé à 61 demandes.

«Je pense que ça s’explique par le fait que plusieurs chercheurs francophones font leur demande en anglais», suggère le gestionnaire de l’ACUFC, organisme qui représente notamment le Consortium national de formation en santé (CNFS).

Vérification faite, c’est notamment le cas de plusieurs chercheurs francophones de l’Université d’Ottawa.

«Ça peut se justifier par un contexte mondial, qui n’est pas propre au Canada, qui veut que la recherche scientifique se fasse majoritairement en anglais pour avoir plus d’audience. Mais d’un autre côté, je pense que c’est aussi parce que les chercheurs voient bien le faible taux de réussite des demandes déposées en français.»

Ce taux de réussite demeure bien inférieur à celui des demandes déposées en anglais ou pour la santé des Autochtones [39,3 % en 2018]. En 2016, le taux de réussite des demandes en français était seulement de 7 %, en 2017, de 9,8 % et en 2018, de 2,6 %.

Le tableau indique le nombre de demandes de financement auprès des IRSC depuis 2016 et le nombre de demande financée. En 2016, on comptait 70 demandes et 5 financées, en 2017, on comptait 61 demandes et 6 financées et enfin, en 2018, 38 demandes en français ont été présentées pour une seule financée.

 

Menace sur la formation en français

Au-delà de l’importance de ces recherches elles-mêmes, M. Chevaucherie souligne l’impact sur les communautés.

«Ça risque d’entraîner une perte de connaissances sur la santé des communautés francophones en contexte minoritaire alors qu’on sait que la langue est un facteur important dans la santé, notamment pour la santé des aînés ou en santé mentale. Ça menace aussi la formation des professionnels de la santé en français qui n’auront plus de recherches sur lesquelles s’appuyer.»

 

Aucune subvention pour la francophonie hors Québec

Les quelques projets en français qui ont été financés depuis trois ans proviennent du Québec, et ils sont donc peu nombreux.

En Ontario, comme dans les autres provinces et territoires, les demandes en français n’ont jamais réussi à se frayer un chemin. Sur 16 demandes déposées depuis le début des deux programmes, aucune n’a obtenu de financement.

Dans un échange de courriels, une porte-parole des IRSC justifie la situation.

«Les décisions de financement des IRSC reposent sur le concept d’évaluation par les pairs. Dans le cadre de ce processus, les demandes de subvention sont confiées à des évaluateurs – des collègues qui possèdent l’expérience et l’expertise requises pour bien évaluer la qualité des demandes en fonction des objectifs et des critères d’évaluation de la possibilité de financement. (…) Ce processus d’évaluation s’appuie sur des principes de confidentialité, d’absence de conflits d’intérêts, d’équité et de transparence.»

Mais sous couvert d’anonymat, une personne qui a participé à une demande déposée en français auprès des IRSC s’interroge.

«Je me demande si tous les évaluateurs comprennent vraiment le français et peuvent bien évaluer les demandes. Dans les commentaires et les questions que j’ai reçus de leur part, majoritairement en anglais, on aurait dit qu’ils avaient mal compris. Ils posaient des questions dont les réponses étaient déjà dans la proposition de recherche.»

De son côté, l’ACUFC questionne la transparence du processus.

 

Des possibilités de financement limitées

Le porte-parole des IRSC insiste qu’un projet de recherche sur la santé des communautés francophones hors Québec a récemment reçu du financement, hors de ces programmes. Une subvention de 100 000 $, annoncée en novembre 2017, a été annoncée.

Elle se situe toutefois bien loin des sommes octroyées via les concours Projet et Fondation. En 2018, la moyenne des subventions Projet, par exemple, atteint 740 000 $ pour une durée moyenne de 4,4 ans.

«La recherche sur la santé en français, surtout dans les communautés de langue officielle en situation minoritaire, concerne un plus petit échantillon et son impact est moins grand. C’est donc difficile d’aller chercher du financement privé. Quant aux organismes qui subventionnent, ils trouvent ça moins pertinent, d’autant que souvent ces projets ont une composante sociosanitaire», explique M. Chevaucherie.

Pour contrer ce phénomène, le CNFS finance des projets de recherche à hauteur de 170 000 $ par an.

«Mais les moyens du CNFS sont très limités et son financement ne peut pas à lui seul régler cette question. C’est une goutte d’eau pour la recherche en santé en français et particulièrement pour la recherche sur les populations francophones en situation minoritaire», explique l’ACUFC.

 

Programme spécifique aboli

Un programme fédéral avait été créé en 2004 pour répondre spécifiquement à ces besoins, nommé Initiative pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire (Initiative CLOSM).

Aboli en 2012, sa suppression avait entraîné une plainte auprès du Commissariat aux langues officielles (CLO) du Canada de la part du CNFS, en 2014. L’organisme dénonçait l’incidence de cette décision sur le financement des projets de recherche sur les communautés francophones minoritaires.

Mais malgré les recommandations du CLO pour arranger la situation et assurer un accès équitable aux fonds de recherche, dans son rapport de 2016, sur le terrain, les résultats se font attendre.

«Ça prend toujours plusieurs années pour mesurer l’impact d’une décision comme celle-ci et l’effet des mesures prises. Et force est de constater que celles mises en place par les IRSC pour atténuer les effets de l’abolition du programme Initiative CLOSM ne fonctionnent pas.»

Le CLO prévoit un suivi de ses recommandations en 2019.

 

Des solutions

L’ACUFC ne se décourage pas pour autant.

«Les IRSC devraient mettre en place des stratégies concrètes afin d’inciter les chercheurs à déposer leurs demandes en français et de consacrer un investissement plus important et ciblé à l’intention de ceux qui s’intéressent aux communautés francophones en situation minoritaire. Ils pourraient, notamment, s’engager à réserver un pourcentage des subventions à la recherche sur la santé en français en milieu minoritaire, en se basant sur ce que représentent proportionnellement les francophones hors Québec, par exemple.»

La solution paraît envisageable puisque les IRSC procèdent déjà ainsi pour la recherche en santé autochtone à laquelle ils se sont engagés à consacrer 4,6 % du budget annuel.

Questionnée sur le dossier, la ministre Petitpas Taylor n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.