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L’accent à gauche de Marie-Clo

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

LEFAIVRE – L’artiste multidisciplinaire Marie-Clo vient de sortir On fera la fête, un nouveau single avec la chanteuse fransaskoise éemi. ONFR+ en a profité pour la visiter dans son univers où le féminisme côtoie les sciences naturelles pour offrir une expérience unique aux mélomanes.

« Quels ont été vos premiers pas dans le monde musical ?

Ma mère est une francophone de Sudbury et chanteuse non professionnelle. Elle a voulu me donner cet accès. Je lui en serai toujours reconnaissante. Je viens d’un milieu très rural. Il fallait se déplacer deux heures par jour pour aller chanter.

J’ai commencé mes études en théâtre à De Lasalle dans le centre d’Ottawa. Quand ma famille a déménagé à Toronto, j’ai postulé dans toutes les écoles d’art. Je dansais déjà en compétition et suivais des cours de piano. J’ai été acceptée à l’école Sheridan en comédie musicale, la meilleure école au Canada.

À l’âge de 17 ans, j’ai eu mon premier contrat professionnel à Charlottetown. J’ai signé avec une agence et j’ai eu mon premier chèque. C’est à ce moment que je me suis dit que c’était la vie que je voulais. Je voulais aller déposer mes chèques à la banque en sachant que ça ne venait que du monde des arts.

Quels souvenirs gardez-vous de vos années d’études ?

Lors de la première journée d’école, le directeur du programme nous a assis en rond et nous a demandé de nous présenter. J’ai dit « Hello, I’m Marie-Clo, I’m the francophone girl of this year ». Il m’a répondu « Yeah, you and everyone else ». C’est mentalité typique des écoles d’art : ils veulent briser l’artiste, nier ton identité. C’est une mentalité très toxique. Ils ne veulent pas que tu te sentes unique. Ils veulent te casser et te reconstruire au complet. Je me suis fait beaucoup dire de perdre mon accent et j’ai beaucoup travaillé pour le perdre.

Marie-Clo avec son Prix de la musique de la Capitale pour son album Shell(e). Gracieuseté

Pourquoi vous demandait-on de perdre votre accent ?

Tu ne peux pas avoir un rôle crédible de personnage anglophone dans une comédie musicale si tu interprètes la pièce avec ton accent francophone. Je n’aurais pas pu avoir les rôles que j’ai maintenant à ma première année d’école. J’ai rêvé en anglais pour la première fois quand j’étais à Sheridan. Ça ne m’est jamais plus arrivé depuis. J’étais tellement immergée dans un monde anglophone pour perdre mon accent que je n’en avais plus.

Revenons à votre premier spectacle : pouvez-vous nous en dire plus ?

C’était un gros show extérieur qui s’appelait Québec à la carte pour les 400 ans de Québec. C’était un super spectacle ! Je suis tombée en amour. Depuis ce temps, j’ai fait plein de comédies musicales, de spectacles et de films.

Quelles comédies musicales préfèrez-vous ?

Rocky horror picture show ! Je trouve ça très éclectique. La musique est bonne. La chorégraphie est fun. Les gens arrivent costumés. Les comédies musicales, ça m’allume au bout ! C’est un mélange de tout ce que j’aime faire. C’est à l’intersection de la musique, du chant, de la danse et du théâtre.

Comment est venue la transition vers la musique ?

J’écrivais des chansons depuis ma jeunesse sans les chanter à personne. J’ai été mariée à un joueur de hockey professionnel. On a déménagé aux États-Unis. Je prenais une pause dans mes affaires artistiques, mais à la condition d’au moins terminer un baccalauréat. J’ai terminé un baccalauréat à distance avec une mineure en théâtre et une majeure en psychologie à l’Université d’Ottawa.

Pourquoi la psychologie ?

J’ai un bon sens pour lire les gens qui m’a beaucoup aidé dans ma vie. Je suis potentiellement très au début sur le spectre de l’autisme. J’ai essayé de comprendre l’humain au niveau théorique pour mieux communiquer avec les gens. Entre-temps, j’écrivais de plus en plus de chansons et la qualité semblait beaucoup s’améliorer.

Marie-Clo. Gracieuseté
Marie-Clo en concert. Gracieuseté

Qu’est-ce qui vous fait dire que la qualité s’améliorait ?

Vu que je voyageais beaucoup, je vivais plus d’expériences et j’avais de quoi écrire. En revenant d’Europe où j’accompagnais mon mari, j’ai appris que TFO organisait un concours pour son émission de téléréalité pour artistes canadiens Planète BRBR. J’ai fait l’audition avec mon petit ukulélé et j’ai remporté le grand concours. Je gagnais la production d’un EP, la production d’un vidéoclip et un prix comptant. C’est à ce moment que j’ai pu produire Faune.

Vos chansons portent justement surtout sur la faune et la flore. En quel animal et/ou plante voudriez-vous vous réincarner ?

Je serais un éléphant. Je trouve leur mémoire fascinante et que ce sont des animaux très émotifs qui pleurent leurs morts pendant des mois. Ils sont gros et je suis super petite puis j’aimerais pouvoir prendre plus de place. Pour ce qui est des plantes, j’aimerais être un magnolia. C’est une plante asiatique avec des énormes fleurs roses qui goûtent le gingembre. J’en ai dans mon jardin.

Vous vous considérez comme écoféministe, c’est-à-dire ?

J’ai écrit le nouvel album avec Éemi, nous étions les deux finalistes de l’émission Planète BRBR en 2017. Quand je l’ai rencontrée, je venais de sortir mon album Shell(e), album de l’année au Capital music award. Nous avons fait ensemble l’album Tulip où l’on personnifie la faune et la flore pour apporter de l’empathie à la nature. Écrire un album juste féministe ne nous parlait pas durant la pandémie. Écrire un album sur ce qui se passe à l’extérieur était plus intéressant. On était tellement encabanées et on voulait parler de ce que l’on voyait par la fenêtre. On compare les similarités de la réalité des femmes avec la nature.

À quelles similarités pensez-vous ?

Il y a un manque de respect très semblable face aux deux, mais il y a aussi une beauté. Les cycles saisonniers, les cycles menstruels, la liste des similarités est longue. Les conditions de la femme sont encore loin d’être optimales. Pour la nature, on voit la déforestation et le manque de respect pour sa préservation.

Dans la chanson Le noyer, on parle du noyer noir. Dans son état naturel, cet arbre aide les autres plantes à bien grandir et pousser. En laboratoire, ce n’est pas du tout le cas, il se met à tuer les plantes autour de lui. Le noyer noir, c’est comme la femme. Quand elle est sous l’œil du patriarcat, elle se sent en compétition avec les autres et elle est nuisible. Dans son état naturel, elle portée sur l’entraide.

Je fais un baccalauréat en herboristerie. On est vraiment entré dans la science pour composer notre album. Nos textes sont remplis de faits scientifiques, mais les gens voient cela comme des métaphores.

Entre deux mondes. Gracieuseté

Quelles émotions cherchez-vous à faire vivre au public ?

Je veux que la personne se sente percutée. J’essaie d’avoir une réaction non seulement avec les paroles, mais aussi avec les instruments, les arrangements et les tonalités. Souvent en Ontario français, je me fais dire que ma musique est trop à gauche, elle ne passe pas à la radio commerciale. L’industrie privilégie davantage des projets folk, country, traditionnels ou très très pop.

Pourquoi faire de la musique moins grand public ?

Je joue beaucoup à la radio, mais à la radio satellite. Ce n’est pas que ça m’intéresse moins, je crois que ma musique est très accessible. Elle est très pop, mais il y a des composantes qui font qu’elle est plus à gauche au niveau des paroles, des instruments et des arrangements.

Quels instruments vous accompagnent le plus dans vos chansons ?

Je joue du clavier avec un synthétiseur. C’est comme cela que je compose aussi, au piano.

Votre album a une part d’électro. Comment cela s’intègre-t-il dans vos compositions ?

Le côté électro vient beaucoup de mon réalisateur. C’est lui qui amène cette réalité musicale au monde. J’écris les paroles et la mélodie, il infuse la vie dans la chanson. Je l’ai rencontré à la compétition Ontario pop en 2016.

Cette rencontre a été capitale pour vous…

Quand j’ai rencontré la production Planète BRBR, il me fallait un réalisateur. Il m’avait déjà écrit pour me dire qu’il aimait beaucoup ce que je faisais et qu’il aimerait travailler avec moi. On a fait 20 chansons ensemble depuis.

Pourquoi avoir fait votre premier album en anglais ?

J’adore mon identité bilingue. J’avais le goût d’écrire dans ce marché. Je voulais promouvoir le français dans ce marché. C’est pourquoi j’ai mis une chanson en français dans l’album. Elle a beaucoup marché et cela crée des belles opportunités pour les francophones hors Québec.

Le processus de création est-il différent en français ou en anglais ?

En anglais, on peut rester très longtemps sur une voyelle et c’est complètement naturel. On ajoute des oh oh oh, des la la la. C’est beaucoup plus facile d’écrire en anglais. Il y a moins de mots et ils sont beaux ensemble. En français, il faut vraiment trouver quelque chose de riche et d’imagé. Il ne peut pas y avoir la même paresse qu’en anglais. Le public francophone s’attend à plus que ça.

J’y vais au feeling pour le choix de la langue. Des fois je me dis : M****, cette chanson est sortie en anglais alors que j’avais vraiment le goût d’écrire une chanson en anglais. Ce n’est pas toujours évident et le feeling ne se traduit pas toujours bien.

Marie-Clo en compagnie d’Arianne Moffatt. Gracieuseté

À quel moment êtes-vous devenue une professionnelle de la scène ?

Quand j’ai reçu mes subventions de Musicaction au Québec et du Canada Art Council. J’ai pu pleinement gagner ma vie par mon art. C’est vraiment long et ardue comme processus pour les obtenir. On a choisi ma chanson Sablier pour une publicité de la compagnie de chocolat Aero. C’était un gros contrat pour une artiste émergente. J’ai gagné en crédibilité et en stabilité financière pour vraiment m’investir dans ma carrière.

Comment se sent-on quand on entend pour la première fois une de ses chansons à la radio ?

C’est un sentiment qui ne se décrit même pas. La chanson ne t’appartient plus. Avant que tu la sortes, elle est à toi, c’est ta musique. Mais une fois sortie, elle appartient au public. Les gens vont l’interpréter de la façon qu’ils veulent. La première chanson que j’ai entendue était Vagabond qui était sur mon premier album.

Comment définiriez-vous votre culture ?

J’ai grandi sur le bord de la rivière des Outaouais. Ma culture est québécoise, mais la nuance est que moi je ne le suis pas. Quand je vais au Québec, je m’aperçois que mes référents anglais sont plus nombreux. Je me sens parfois expatrié des deux provinces. En Ontario, tu es entourée d’anglais, tu peux te sentir autant perdue ou invisible. C’est une dualité intéressante qui peut être vu comme une grande force.

J’aime partager des affinités avec les francophones hors Québec mais quand je vais au Québec j’adore ça. J’adore me faire servir en français partout où je vais. C’est un endroit incroyable pour la musique et la culture. Quand tu grandis comme adolescente, tu vas écouter la musique du Québec. C’est une richesse et j’aimerais qu’on ait plus conscience de toutes les réalités francophones qui existent et pas juste voir le Québec comme le nombril de la francophonie. »

Marie-Clo. Gracieuseté

LES DATES-CLÉS DE MARIE-CLO :

1988 : Naissance à Lefaivre

2009 : Gradue du prestigieux programme en comédie musicale de l’école Sheridan 

2017 : Grande gagnante du concours Planète BRBR pour auteurs-compositeurs-interprètes

2018 : Figure dans une annonce télévisée nationale d’Aero Chocolate

2021 : Remporte le Prix Trille Or pour Chanson Primée

2022 : Sort le mini-album album Two Lips Pt. 1 avec la Fransaskoise éemi 

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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