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L’appel du Nord

Temps de lecture : 4 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, place à la littérature avec l’autrice Monia Mazigh.

[CHRONIQUE]

Je suis une fille du sud… Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. Certes, je suis originaire de l’Afrique du Nord, mais pour mes concitoyens canadiens, cette région fait partie du sud de notre globe. Et même si aujourd’hui je vis à Ottawa à 4 900 km du pôle Nord, pour les gens de Sudbury, ma résidence ottavienne, fait de moi une fille du sud.

Tout ça pour dire que, le sud et le nord, c’est toujours relatif. Tout dépend du sud de qui ou de quoi. Une chose est certaine c’est que une fois rendue à la nouvelle Place des Arts de Sudbury, je me suis sentie bien au chaud, bercée par la poésie, allumée par les entretiens littéraires et tenue en haleine par les contes racontés à la manière bien typique des gens du nord.

Depuis ma première visite au Salon du livre du Grand Sudbury il y a plus d’une dizaine d’années, en passant par la deuxième visite, il y a quelques années, beaucoup de choses ont changé. Ou, disons-le franchement, beaucoup de neige est tombée. Bien évidemment, je ne peux m’empêcher de décrire la belle et flamboyante Place des Arts, un lieu de rencontre des mots et de la scène.

Une fierté que j’ai cru déceler dans les yeux de plusieurs artistes de la ville mais aussi que j’ai pu reconnaitre dans les sourires des visiteurs que je voyais arriver en petits groupes accompagnés de leurs enfants, amis et grands-parents. On dirait presque une affaire de famille et pourquoi pas de villages et de communautés. Quel accomplissement mérité.

Pendant ces trois jours d’activité intellectuelle intense, j’ai eu la chance de rencontrer de nouveaux auteurs de l’Ontario. Bien évidemment, une chronique ne serait pas suffisante d’étaler le butin littéraire de ces quelques jours et toutes ces découvertes mais je me suis promis de les partager avec vous dans les prochains mois et de vous en donner un avant-gout.

Un voyage dans le temps à travers plusieurs pays

Pour cette chronique, j’ai choisi de vous emmener dans un voyage pas tout à fait dans le sud mais plutôt, un voyage dans le temps à travers plusieurs pays, notamment la Russie, la Turquie, la Syrie et le Liban dans les années 30 du siècle écoulé. C’est justement ce que fait Lamara Papitashvili, une autrice de Toronto dans son roman intitulé Adieu Staline. Une quête de liberté qui se transforme en péripéties dangereuses pour deux jeunes hommes de la Géorgie, Témour et Llia, sous la main de fer du régime de Staline.

Peut-on vraiment poursuivre ses rêves de jeunesse quand la police contrôle les allées et venues de tout le monde, quand la suspicion devient une seconde nature, quand la délation est un gagne-pain pour certains ou quand la musique et les arts sont des signes honteux de la bourgeoisie qu’il fallait combattre à tout bout de champ ? Seule la fuite devient la réponse et avec elle, la peur, la perte des racines, la misère et parfois la mort.

Papitashvili nous transporte des hautes montagnes périlleuses du Caucase vers la ville enneigée de Kars au temps de la nouvelle République turque que Témour décrit par ses mots : « J’avais la sensation d’être entre deux mondes, pas tout à fait en Turquie musulmane, mais quelque part entre un passé arménien et géorgien ».

Puis traverser la Syrie prise sous un mandant français pour finalement arriver à la mer et au port de Beyrouth. Un voyage forcé, un départ déchirant des siens mais une amitié solide et un monde en perpétuelle déconstruction et reconstruction où les guerres, les conflits ne sont jamais trop loin et leurs conséquences terribles et dures sur les personnes.

Même si les événements du livre de Papitashvili se passent dans la première moitié du siècle dernier, à maintes reprises j’ai cru que c’était une histoire d’actualité. Les guerres, l’autoritarisme, les réfugiés et le déracinement. Tous des thèmes qui malheureusement n’ont pas disparu de notre époque et qui nous affectent tous à des degrés différents, à la fois, gens du nord et du sud. Une humanité qui se cherche encore et Lamara Papitashvili ne fait que nous rappeler avec son roman que « l’histoire ne se répète pas, elle bégaie » comme l’aurait dit un certain Karl Marx.

Surprenant Salon du livre du Grand Sudbury

En tout cas, c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu ce roman de Papitashvili qui ne fait que tisser un pont entre un passé douloureux et un présent titubant que se construit encore avec des pointes d’espoir dont Papitashvili est capable de nous les faire sentir, comme lorsqu’elle décrit le quotidien de Llia « tous les matins, il boit son thé noir, en balayant les pages de son journal qu’il ramasse sur son porche, l’esprit paisible ».

En fin de compte, ne parcourons-nous tous pas des milliers des kilomètres à pied comme l’ont fait Témour et Llia ou par bateau, en voiture ou en avion, justement pour savourer ces gestes anodins et respirer les roses. Des voyages du sud vers le nord ou vice-versa pour retrouver un amoureux, gagner sa vie et respirer la liberté ?

Les deux avions que j’ai pris d’Ottawa à Toronto puis de Toronto à Sudbury m’ont permis de monter vers le nord. Revoir la lumière majestueuse. Frissonner au gré de la brise nordique. Entendre siffler le train de marchandises et ses wagons à la queue leu leu qui me rappelle que le Canada est un vaste pays rattaché par un chemin de fer est-ouest. Un autre axe. Une autre géographie.

Ces kilomètres de parcourus m’ont fait découvrir des gens qui lisent, qui réfléchissent et qui racontent des histoires. Encore une fois le Salon du livre du Grand Sudbury m’a surpris, choyé et surtout beaucoup appris. Sur moi, la fille du sud, mais aussi sur des auteurs qui entament ou continuent leur chemin littéraire.

Merci Sudbury.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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