L’après FIFA 2026 : le véritable héritage de la Coupe du monde commence maintenant
La Coupe du monde 2026 est terminée, mais son héritage reste à écrire. Dans cette série de trois articles, ONFR explore les grands défis qui attendent le soccer canadien à travers le regard de deux entraîneurs franco-ontariens : Joé Fournier, directeur du programme de soccer de l’École secondaire publique Louis-Riel à Ottawa, et Mata Boboy, entraîneur au Collège Boréal à Sudbury.
Après avoir vibré au rythme du plus grand événement sportif de la planète pendant un mois, le Canada doit maintenant transformer l’enthousiasme suscité par son parcours historique en véritable projet de développement. Des terrains du Nord de l’Ontario aux académies du sud du pays, entraîneurs et éducateurs voient déjà les premiers effets… mais rappellent que le plus difficile reste à faire.
Le dernier coup de sifflet de la Coupe du monde a retenti il y a quelques jours. Les fan zones se sont vidées, les drapeaux ont été rangés et les regards se tournent désormais vers l’avenir.
Pour le Canada, cette aventure ne restera pas seulement celle de la première victoire de son histoire dans un Mondial masculin et d’un parcours jusqu’aux huitièmes de finale. Elle pourrait surtout marquer le début d’une nouvelle ère pour le soccer canadien.
Sur le terrain, les performances ont donné des raisons d’espérer. Mais pour ceux qui forment les joueurs de demain, le véritable héritage se mesurera dans les prochaines années, lorsque les jeunes décideront, ou non, de chausser les crampons.
Enfin des modèles auxquels les jeunes peuvent s’identifier
Pour Mata Boboy, entraîneur au Collège Boréal à Sudbury, les premiers effets du tournoi se font déjà sentir. Le changement se lit surtout dans les rêves que nourrissent désormais les jeunes qui peuvent s’identifier aux parcours des joueurs de l’équipe canadienne.
« Ce sont des joueurs qui ont grandi, qui ont évolué dans le système de soccer du Canada. Les jeunes se disent que si Alphonso Davies ou Jonathan David ont réussi, eux aussi peuvent atteindre ce niveau en travaillant », explique M. Boboy.
Le Collège Boréal s’apprête d’ailleurs à lancer son nouveau programme collégial, une initiative qui pourrait profiter directement de cet engouement renouvelé. « Les jeunes voient maintenant le collège comme une porte d’entrée vers un niveau supérieur », estime-t-il.

Même constat du côté de Joé Fournier, entraîneur et directeur du programme de soccer de l’École secondaire publique Louis-Riel, à Ottawa. En plein camp d’été, il était impossible selon lui d’échapper à la Coupe du monde.
« Les jeunes en parlent constamment. On fait des quiz, on regarde des vidéos, on discute des matchs. L’intérêt est bien réel », considère M. Fournier.
S’il ne s’attend pas à une explosion des inscriptions, son programme affichant déjà complet chaque année, il se trouve sur le même longueur d’ondes que son homologue à Sudbury.
« Avant, ce n’était qu’un rêve de devenir professionnel. Maintenant, les jeunes savent que c’est possible en passant par le système canadien. Ils ont vu que ces joueurs-là ont commencé ici avant de poursuivre leur parcours en Europe. »
Le Nord rappelle que tous les jeunes ne partent pas avec les mêmes chances
Cet enthousiasme ne suffit toutefois pas à gommer les réalités du terrain. À Sudbury, développer les jeunes talents reste un défi de tous les jours. Les distances, le coût des déplacements, le manque de terrains et le peu d’occasions de se mesurer régulièrement aux meilleures équipes compliquent le développement des jeunes joueurs.
« Beaucoup de talents existent dans le Nord, mais ils manquent d’encadrement, de suivi et surtout de visibilité, explique Mata Boboy. Un recruteur vient parfois une seule fois par année. C’est très peu. Les jeunes finissent donc par partir vers Toronto ou Montréal pour espérer être vus. »

L’arrivée prochaine d’un terrain aux normes de la FIFA au Collège Boréal représente ainsi bien plus qu’une nouvelle infrastructure. Pour lui, il s’agit d’offrir enfin davantage d’heures de pratique aux jeunes et de donner un nouvel élan au soccer dans le Nord de l’Ontario.
Mais l’ancien directeur technique de la Greater North Soccer Association (GNSA), l’organisme responsable du développement du soccer dans le Nord-Est de l’Ontario, estime que cela ne suffira pas.
Il souhaiterait voir davantage de compétitions régionales, de camps de recrutement et de collaborations avec les grands centres afin que les meilleurs joueurs puissent être repérés sans devoir systématiquement quitter leur région.
Le prochain défi est culturel
Pour Joé Fournier, la prochaine étape du soccer canadien dépasse largement les infrastructures. Le véritable changement devra être culturel.
« Le talent a énormément augmenté en trente ans, affirme-t-il. Mais ce qui nous fera franchir un autre cap, ce n’est pas seulement ce qui se passe sur le terrain. C’est ce qui se passe autour du terrain. »
Il rêve d’un pays où les familles discutent naturellement du match de la veille autour de la table, où les enfants parlent de tactique avec leurs parents et où le soccer fait partie des conversations quotidiennes, au même titre que le hockey.

Selon lui, le développement des compétences des entraîneurs constitue également un chantier prioritaire. Il plaide pour une approche davantage inspirée des méthodologies françaises et espagnoles, axées sur la formation du joueur plutôt que sur le simple résultat.
« Il faut investir dans nos entraîneurs. Ce sont eux qui passent le plus de temps avec les jeunes. Si on veut développer de meilleurs joueurs, il faut d’abord développer de meilleurs entraîneurs », conclut celui-ci.
Sur ce point, Mata Boboy partage le même constat. Dans plusieurs communautés du Nord, le manque d’entraîneurs qualifiés oblige encore des parents à prendre en charge les équipes de jeunes. Une réalité qui complique le développement des joueurs dès leurs premières années de pratique.
L’accessibilité, l’un des plus grands freins
D’un point de vue économique, Joé Fournier et Mata Boboy se rejoignent parfaitement. Le principal adversaire du soccer canadien n’est ni le climat, ni le manque de talents. C’est le coût.
« Beaucoup de jeunes abandonnent simplement parce que les frais sont trop élevés », constate Mata Boboy. Il souhaite voir davantage de partenariats entre les clubs, les municipalités et les entreprises afin de rendre le sport plus accessible.
Même réflexion chez Joé Fournier : « Le soccer est le sport du peuple. Dès qu’il devient trop dispendieux, il cesse de l’être pour devenir celui des privilégiés. »

Transformer l’élan en héritage
Quelques heures après la finale, le premier ministre Mark Carney annonçait un investissement historique d’un milliard de dollars destiné à améliorer l’accès au sport et à moderniser les infrastructures partout au pays.
Le gouvernement a également réaffirmé son soutien au projet de Centre national d’entraînement de Canada Soccer, appelé à devenir un héritage durable de la Coupe du monde.
Pour Mata Boboy, cette annonce est porteuse d’espoir. Encore faudra-t-il que ces investissements profitent également aux régions éloignées, où le potentiel existe mais où les occasions demeurent limitées.
Au fond, la Coupe du monde aura peut-être laissé un héritage plus important qu’un simple parcours historique. Elle a offert à toute une génération de jeunes Canadiens la conviction qu’ils peuvent rêver plus grand.
Le véritable défi commence maintenant : faire en sorte que, peu importe qu’ils grandissent à Toronto, Ottawa, Sudbury, ou ailleurs, ces rêves aient les mêmes chances de devenir réalité.