Le tabou entourant la difficulté à lire
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
Je ne me rappelle pas pourquoi ou comment Le trésor de Brion est arrivé sur ma table de chevet, mais il a été un choix mal avisé pour le garçon de 12 ans que j’étais. Si j’ai détesté ce roman pour ados, cela n’a aucun rapport avec le récit de Jean Lemieux comme tel, dont je ne doute pas de la qualité. Si je n’en retiens aucun bon souvenir, c’est parce que je n’ai pas de souvenir du récit. Pas maintenant, et pas plus à l’automne 1997 quand je l’ai « lu ».
J’étais en 7e année, à l’école Notre-Dame de Hanmer à l’époque, et pour nous encourager à lire, la direction nous proposait un certificat-cadeau au Pizza Hut local si on parvenait à lire au moins 100 pages d’un livre. Certains enfants pouvaient atteindre l’objectif en deux jours, mais j’ai dû travailler et souffrir pour atteindre la cible mensuelle. Je n’éprouvais pas de difficulté à identifier ou à prononcer ces mots autant que j’étais incapable de me rappeler ce que je lisais, et donc, de suivre une histoire.
Heureusement, à peu près à cette même période, j’ai commencé à lire plus régulièrement des journaux (en anglais et en français). Composés de textes brefs et directs, les journaux m’ont permis d’effectuer un certain rattrapage. J’avouerai cependant que j’ai passé mon adolescence et le début de ma vingtaine à éprouver de la difficulté à me rappeler ce que je lisais, du moins assez pour avoir quelques interventions suffisamment acceptables pour être partagées en classe. La mi-vingtaine a été consacrée à apprendre à écrire correctement.
J’aurais été gêné de partager ces lignes si je n’avais pas, quinze ans plus tard, rattrapé ce retard et fait mes preuves comme auteur. J’ai probablement vécu un trouble d’apprentissage (non diagnostiqué) que j’ai dû rattraper, sur le tard, pendant mes études universitaires. Quand on doit lire beaucoup, sous pression, on développe des techniques pour accéder au contenu essentiel plus rapidement. On obtient aussi le bénéfice de mieux écrire, par conséquent, et c’est par le travail et l’effort que je suis parvenu à surmonter ces difficultés.
Le 8 septembre, c’était la Journée internationale de l’alphabétisation. Je la souligne avec cette histoire personnelle, parce que tant de gens éprouvent encore d’énormes difficultés à lire et à écrire. Encore aujourd’hui, plus de 50 % de la population canadienne et près de 60 % de la population francophone éprouvent des difficultés à lire plus que des textes simples. Cette année, le Réseau pour le développement de l’alphabétisme et des compétences (RESAC) a 35 ans. La Fédération a vu le jour pour souligner l’Année internationale de l’alphabétisation et pour agir comme pendant francophone aux organisations canadiennes anglodominantes.
Fondé en 1991 sous le nom de la Fédération canadienne pour l’alphabétisation en français, le RESDAC rassemble des associations provinciales de la francophonie canadienne qui luttent contre l’analphabétisme et fait la promotion d’apprentissages formels et informels à tous les stades de vie.
Anecdotiquement, je reçois parfois des bons mots d’une lectrice ayant bien aimé l’un de mes livres (je dis lectrices, car les femmes constituent 80 % du public). Or, je reçois tout autant de réactions d’adultes (des hommes, très souvent) qui ont été intimidés par des « gros mots », la longueur d’un texte ou l’absence d’images. D’autres encore peuvent lire un texte, mais n’auront pas saisi l’argument ou seront incapables d’appliquer les leçons d’une histoire que j’ai écrite. On consacre quand même des ressources considérables à générer de la connaissance et ça m’attriste quand les principaux intéressés ne parviennent pas à y accéder.
En Ontario, la Coalition ontarienne de formation des adultes fournit plusieurs ressources. Il existe des équivalents dans toutes les provinces canadiennes. Avec cette Journée internationale de l’alphabétisation, je nous souhaite de découvrir (ou de redécouvrir) le plaisir de la lecture (peu importe le type), et le courage de chercher de l’aide pour surmonter ses difficultés.
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.