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Le bilan mitigé des livres blancs de l’AFO

Temps de lecture : 8 minutes

Lancée en 2014, la formule des livres blancs de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) a fait son chemin. Depuis, six ont été dévoilés, avec pour chacun une série de recommandations à la clé. Six ans plus tard, force est d’admettre un bilan inégal. Tour d’horizon des réussites et dossiers en attente, mais aussi des raisons pour lesquelles certaines recommandations restent lettre morte.

Celui qui a bien fonctionné

Le livre blanc sur l’immigration francophone

LE CONTEXTE : Le document est dévoilé en mars 2017, à quelques jours d’un premier Forum ministériel sur l’immigration francophone à Moncton. Malgré les cibles ambitieuses du gouvernement provincial de l’Ontario (5 %), et du fédéral (4,4 % d’ici 2023), les chiffres ne sont pas au rendez-vous. Le but : donner un nouvel élan à l’immigration francophone.

Quelques recommandations :

>Étendre la collaboration avec le Québec afin d’améliorer les stratégies de suivi et d’appui des immigrants francophones
>Faciliter l’accès aux données sur l’immigration francophone
>Financer des programmes de recherche, portant notamment sur le profil des immigrants et les défis liés à leur intégration
>Prévoir des capacités de recherche en immigration francophone pour la future université de langue française de l’Ontario

« Je dois avouer que beaucoup de progrès ont été faits de la part du gouvernement fédéral, même si cela reste toujours difficile du côté du gouvernement provincial », estime Thomas Mercier, coordonnateur du Réseau de soutien à l’immigration francophone du Nord de l’Ontario.

« Si je regarde pour le Nord de l’Ontario, quatre communautés ont maintenant des services d’établissements francophones. Trois villes ont été choisies comme communauté francophone accueillante, Hawkesbury, Hamilton, et dans le Nord de l’Ontario, Sudbury. Par ailleurs, le service d’accueil en français à l’aéroport Pearson est une réussite ! »

Le président de l’AFO, Carol Jolin. Archives ONFR+

Interrogé dans notre article sur la réalisation de chaque livre blanc, le président de l’AFO, Carol Jolin, renchérit.

« Il y a eu aussi l’annexe francophone à l’Accord Canada-Ontario sur l’immigration (ACOI), sans oublier les changements apportés au programme Entrée Express. »

M. Mercier souligne par ailleurs un certain apport provincial dans le dossier de l’immigration francophone. « Si on regarde les résidents permanents choisis par la province, la barre des 5 % a été franchie. »

Mais d’autres défis demeurent, trois ans après le dévoilement.

« Il n’y a aucune avancée en termes de reconnaissance des acquis, des diplômes étrangers francophones. Destination Ontario français n’a pas donné encore de résultats, et la province n’a financé aucun organisme pour les résidents temporaires. »

Carol Jolin préfère faire contre mauvaise fortune bon cœur.

« De tous nos livres blancs, il est celui qui s’est le plus démarqué. »

Ceux dont les résultats sont moyens pour l’instant

Livre blanc sur le vieillissement

CONTEXTE : Ce document est le sixième et dernier sorti par l’AFO en septembre 2019, quelques mois avant une pandémie meurtrière pour les foyers de soins de longue durée. Au moment de sa parution, le gouvernement Ford n’avait pas livré les 15 000 lits supplémentaires promis en début de mandat. Ce livre blanc d’une trentaine de pages s’appuie sur des statistiques, les résultats d’un sondage en ligne et d’une concertation menée dans cinq régions.

Quelques recommandations :

>Accroître l’accès à des données pertinentes et récentes
>Réduire la vulnérabilité des aînés francophones
>Améliorer l’offre de services communautaires
>Accroître l’offre de soins de longue durée
>Adopter une stratégie intégrée sur le vieillissement

« Les recommandations ont été ambitieuses et ne peuvent pas être réglées en un an », résume Gilles Fontaine, directeur général de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO). « Les progrès sont plus lents que l’on veut. Les bailleurs de fonds ou représentants sont plus longs à répondre du fait de la pandémie, mais sur les services en français, il semble y avoir eu un ajustement. »

Première satisfaction : le comité provincial de surveillance, souhaité par la FARFO et chargé de suivre les dossiers liés au vieillissement en épaulant l’AFO dans ses activités de lobbying, a tenu sa première réunion, le mois dernier.

Crédit image : RUNSTUDIO / The Image Bank via Getty Images

Mais d’autres obstacles sont toujours présents.

Selon les chiffres du défunt Commissariat aux services en français de l’Ontario, en 2019, on comptait un lit de soins de longue durée pour 3 400 francophones, contre un lit de soins de longue durée pour 170 Ontariens en moyenne.

« En pleine pandémie, le gouvernement a annoncé plus de lits dans les foyers de soins de longue durée, mais on ne sait pas si, du côté francophone, on aura du mieux », fait savoir Carol Jolin.

Autre objectif : joindre les communautés les plus vulnérables comme les pauvres et les LGBTQ+. « On ne peut pas envoyer un courriel et avoir de l’information de ces groupes. On est en train de créer un comité à la FARFO pour rejoindre la communauté LGBTQ+. On essaye ! »

« La pandémie a révélé bien des failles et des faiblesses dans les services en français pour les aînés », croit Carol Jolin.

Livres blancs sur la santé

CONTEXE : Deux livres blancs sur la santé ont été publiés. Le premier, en 2014, constituait le premier document du genre de l’AFO, le second a été dévoilé en septembre 2018. L’enjeu est de taille : le vieillissement de la population oblige à des investissements considérables, d’autant que la population francophone est davantage âgée que la population anglophone. Par ailleurs, les changements en profondeur subis par le système de santé ontarien – en témoigne la réforme de santé menée par le gouvernement Ford – obligent à des mises à jour régulières.

Quelques recommandations :

>Création d’un poste de sous-ministre adjoint à la Santé et aux Soins de longue durée
>Préférence linguistique sur la carte de santé
>Renforcement de la collecte de données probantes
>Amélioration de l’accès aux soins de santé en français
>Élargissement du bassin des ressources humaines

Des résultats positifs ? Jacinthe Desaulniers, présidente-directrice générale du Réseau des services de santé en français de l’Est (RSSFE) de l’Ontario, hésite.

« Si j’avais compté l’ensemble des recommandations, c’est très peu, mais la transformation du système fait qu’il faut toujours recommencer et se réadapter. Au final, on est toujours en risque ou en opportunité. Nous ne sommes plus dans le système des 14 réseaux locaux d’intégration des services de santé (RLISS) comme en 2014 et 2018. Maintenant, nous avons l’agence Santé Ontario qui centralise tout. En décembre 2020, les entités francophones vont avoir une redénomination. »

Quelques succès néanmoins pour Mme Desaulniers.

« Les livres blancs ont permis d’améliorer la participation des intervenants francophones. Ils ont fait avancer l’idée d’une « cascade d’imputabilité » et ont permis le développement du guide des exigences et des obligations. »

Crédit image : ljubaphoto / E+ via Getty Images

Mais d’autres aspects demeurent pressants.

« Il n’y a pas eu de suivi sur le projet de préférence linguistique sur la carte santé déposé par Amanda Simard quand elle était députée conservatrice, et voté à l’unanimité à l’Assemblée législative. Par ailleurs, nous avons développé un outil de collecte et d’analyse de données sur les services en français (connu sous le nom d’OZi), mais celui-ci n’est pas encore pérennisé. Notre contrat actuel avec le ministère de la Santé prendra fin le 31 mars 2021. »

Si M. Jolin reconnaît le couac sur la préférence linguistique, il salue en revanche la création du sous-ministre adjoint à la Santé et aux Soins de longue durée en 2017. « Cette nomination était extrêmement importante, car cette personne est totalement en haut de la hiérarchie du ministère, et permet de faire avancer nos points de vue. »

Ceux qui n’ont pas (ou peu) fonctionné

Livre blanc sur les arts et la culture

CONTEXE : Il s’agit du deuxième livre blanc dévoilé par l’AFO, en 2017, après celui sur l’immigration au printemps. Financement public stagnant, situation des centres culturels critique, autant de raisons pour justifier l’urgence d’un coup de main au secteur de la culture. Rédigé par l’artiste et consultant Éric Dubeau, le document d’une trentaine de pages est le fruit d’une dizaine de consultations régionales à l’échelle de la province, à l’automne 2016.

Quelques recommandations :

>Soutien aux artistes
>Élargissement du réseau
>« Rayonnement » des produits culturels francophones
>Faire du milieu de l’éducation un partenaire de premier plan de la vitalité culturelle
>Pallier l’insuffisance de données sur le milieu

Trois ans après, le bilan de la mise en place des recommandations est faible, estime Éric Dubeau. « J’ai l’impression que rien n’a changé ! »

Le chanteur franco-ontarien s’explique : « On parlait d’investissements importants pour les artistes, on ne les a pas vus, de même pour les infrastructures, ce fut un échec ! Mais en trois ans, le contexte a beaucoup changé du fait de la COVID-19. Les diffuseurs et artistes doivent changer leurs approches, ce qu’on n’avait pas prévu au moment de la rédaction du livre blanc. La réalité a complètement changé, avec des concerts en ligne et gratuits. »

Le consultant et artiste Éric Dubeau au moment du dévoilement du livre blanc, en 2017. Archives ONFR+

Le document était-il trop long ? « Ce n’était pas un document de vente », souffle M. Dubeau, « mais plutôt le portrait d’un écosystème équilibré. C’était la volonté de l’Alliance culturelle de l’Ontario qui a commandé le livre blanc avec l’AFO. »

Carol Jolin reconnaît les multiples obstacles depuis la sortie de ce livre blanc.

« En 2018, les libéraux avaient mis 20 millions de dollars supplémentaires pour le Conseil des arts de l’Ontario (CAO), mais les conservateurs une fois au pouvoir ont coupé cette avance de moitié, avant de réinvestir 5 millions de dollars pendant la pandémie. Mais le secteur a subi les pertes de la pandémie plus, peut-être, que beaucoup de domaines. La pandémie a fragilisé le décor. Plus ça va s’étirer, plus ça va être difficile. »

Livre blanc sur les médias

CONTEXTE : Il s’agit du troisième livre blanc dévoilé par l’AFO, en 2017. À la veille des élections provinciales du printemps 2018, et dans la perspective du scrutin fédéral, l’organisme porte-parole des Franco-Ontariens veut sensibiliser. La crise des médias francophones est alors à son paroxysme. Le manque de publicités se fait sentir dans les hebdomadaires. Selon une étude du Commissariat aux langues officielles, les journaux francophones en milieu minoritaire au Canada ont vu les placements publicitaires fédéraux baisser de 78  % et les radios communautaires de 73  %, entre 2007 et 2015.

Quelques recommandations :

>5  % du budget de placement publicitaire du gouvernement du Canada doit être dirigé directement aux médias francophones ontariens si la campagne ne vise que l’Ontario, et que ce pourcentage soit de 15  % s’il s’agit d’une campagne qui vise la francophonie canadienne dans son ensemble
>5  % du budget de placements publicitaires du gouvernement de l’Ontario et de ses agences désignées devrait être dédié aux médias francophones de l’Ontario
>Mettre en place un programme d’appui financier d’une durée garantie de dix ans avec possibilité de renouvellement

Trois ans après le dévoilement du document, le bilan est sans appel pour François Bergeron, le vice-président de l’Association de la presse francophone (APF).

« Rien n’a été fait, en partie en raison de l’inaction des gouvernements ! Ils ont préféré, par exemple, créer une nouvelle agence de presse, avec l’Initiative de journalisme local, plutôt que d’aider à financer Francopresse ! »

Et d’enfoncer le clou : « Le gouvernement donne 1 milliard de dollars à Radio-Canada. Or, 1 % de 1 milliard c’est 10 millions. Cette somme ferait du bien pour nos médias francophones en contexte minoritaire. Par ailleurs, on préférerait que les gouvernements annoncent directement dans nos médias plutôt que dans Google et Facebook sur lesquels circulent nos articles, car ça ne nous donne rien ! »

Archives ONFR+

Carol Jolin abonde dans le même sens, mais avec une pointe de nuance.

« Il y a toujours beaucoup d’inquiétude vis-à-vis des médias, qui sont dans le même bateau que les arts et la culture, surtout avec la pandémie. On a été capable de s’assurer quand même que la publicité gouvernementale se rendrait dans médias francos et pas seulement anglos. Des oublis se faisaient. On sait que le comité aviseur pour mettre en place ces recommandations a commencé à se rencontrer il y a un an. On reste optimiste ! »

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